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J.-C.C. : J'étais en Chine pendant le tournage du Dernier Empereur de Bertolucci. J'y faisais un triple reportage. Un sur le film lui-même, un autre sur la renaissance du cinéma chinois pour le compte des Cahiers du Cinéma, le dernier sur le réapprentissage des instruments de musique traditionnelle chinoise, à la demande d'un magazine musical français. Ma rencontre la plus mémorable fut celle que je fis avec le directeur de l'Institut des instruments de musique traditionnelle. Je l'ai interrogé pour savoir exactement comment la pratique de ces instruments avait été abandonnée pendant la Révolution culturelle. Il commençait à peine à pouvoir parler à peu près librement. Il m'a raconté qu'on avait d'abord fermé l'Institut et détruit la bibliothèque. Il réussit, peut-être au risque de sa vie, à sauver quelques ouvrages en les envoyant à des cousins en province. Quant à lui, on le muta dans un village pour y travailler comme paysan. Tous ceux qui avaient une spécialité ou des connaissances particulières devaient être neutralisés. C'était le principe même de la Révolution : tout savoir dissimule un pouvoir, il faut donc se débarrasser du savoir.

Cet homme arriva dans une communauté de paysans qui, tout de suite, se rendirent compte qu'il ne savait pas manier la pelle et la pioche. Ils l'invitèrent donc à rester à la maison. Et cet homme, le plus grand spécialiste de la musique traditionnelle chinoise, me dit : « Pendant neuf ans, j'ai joué aux dominos. »

Nous ne parlons pas des Espagnols en Amérique il y a quatre ou cinq siècles, ni des massacres perpétrés par les chrétiens durant les croisades. Non. Nous parlons de ce que nous avons connu de notre vivant. Et le pire n'est jamais forcément derrière nous. Dans son Histoire universelle de la destruction des livres, Fernando Baez revient sur la destruction de la bibliothèque de Bagdad qui, elle, date de 2003. Ce n'est d'ailleurs pas la première fois qu'on a voulu détruire une bibliothèque à Bagdad. Les Mongols déjà s'y étaient employés. Ce sont là des terres plusieurs fois envahies, plusieurs fois saccagées, et sur lesquelles de petites pousses finissent tout de même par réapparaître. Aux Xe, XIe et XIIe siècles, la civilisation musulmane est indéniablement la plus brillante. Or elle se trouve soudain attaquée, et des deux côtés. Par les croisades chrétiennes et la reconquête qui commence en Espagne d'un côté, par les Mongols de l'autre, qui prennent Bagdad au XIIIsiècle et qui rasent la ville. Les Mongols, nous l'avons dit, ont aveuglément détruit, mais les chrétiens n'ont pas été plus respectueux. Baez raconte que, durant leur séjour en Terre sainte, ils ont détruit quelque trois millions de livres.

U.E. : En effet, Jérusalem a été pratiquement détruite après que les croisés y sont entrés.

J.-C.C. : Même chose lorsque s'accomplit la reconquête espagnole à la fin du XVsiècle. Cisneros, le conseiller de la reine Isabelle de Castille, fait brûler tous les livres musulmans trouvés à Grenade en épargnant seulement quelques ouvrages de médecine. Baez dit que la moitié des poèmes soufis de cette époque auraient alors été brûlés. Nous ne devons pas toujours affirmer que ce sont les autres qui détruisent nos livres. Nous avons largement notre part dans cet anéantissement du savoir et de la beauté.

Cela dit, pour nous réjouir un moment au milieu de cette énumération de catastrophes, nous devons dire que le livre a connu des ennemis, et ce n'est pas le moins surprenant, parmi les auteurs de livres eux-mêmes. Et pas si loin de nous. Philippe Sollers a rappelé l'existence en France, autour des mouvements de 1968, d'un Comité d'action étudiants-écrivains, que je n'ai pas connu mais qui paraît assez cocasse. Il s'élevait avec ardeur contre l'enseignement traditionnel (c'était alors de rigueur) et appelait, non sans lyrisme, à un « savoir nouveau ». Maurice Blanchot militait dans ce comité qui appelait en particulier à la disparition du livre, accusé de maintenir le savoir prisonnier. Les mots devaient enfin s'affranchir du livre, de l'objet livre, s'en évader. Pour se réfugier où ? Ce n'était pas dit. Mais on écrivait tout de même : « Plus de livres, plus jamais de livres ! » Slogans qui étaient écrits et proférés par des écrivains !

U.E. : Pour en finir avec les bûchers des livres, nous devons citer ici ces auteurs qui ont voulu et parfois réussi à brûler leurs propres ouvrages…

J.-C.C. : Sans doute cette passion de détruire ce qui a été créé parle-t-elle de ces pulsions qui sont au plus profond de nous. Songeons en effet au désir fou de Kafka de brûler son œuvre au moment de sa mort. Rimbaud a voulu détruire Une saison en enfer. Borges a réellement détruit ses premiers livres.

U.E. : Virgile a demandé sur son lit de mort qu'on brûle L'Enéide ! Qui sait si dans ces rêveries de destructions il n'y avait pas l'idée archétypique d'une destruction par le feu qui annoncerait un recommencement du monde ? Ou plutôt l'idée selon laquelle je meurs et avec moi meurt le monde… C'est là où Hitler va se suicider après avoir mis le feu au monde…

J.-C.C. : Dans Shakespeare, lorsque Timon d'Athènes meurt, il s'écrie : « Je meurs, Soleil cesse de briller ! » On peut songer au kamikaze qui entraîne avec lui, dans sa propre mort, une partie de ce monde qu'il rejette. Mais il est vrai qu'en l'occurrence, qu'il s'agisse des kamikazes japonais lançant leurs avions contre la flotte américaine ou des auteurs d'attentats suicide, il s'agit plutôt de mourir pour une cause. J'ai rappelé quelque part que le premier kamikaze de l'histoire a été Samson. Il fait s'écrouler le temple où il a été enfermé et meurt en écrasant avec lui un grand nombre de Philistins. L'attentat suicide est à la fois le crime et le châtiment. J'ai travaillé à une époque avec le réalisateur japonais Nagisa Oshima. Il me disait que tout Japonais, dans son itinéraire de vie, passe toujours, à un moment donné, très près de l'idée et de l'acte du suicide.

U.E. : C'est le suicide de Jim Jones avec près d'un millier de disciples au Guyana. C'est la mort collective des Davidiens à Waco, en 1993.

J.-C.C. : Il faut de temps en temps relire Polyeucte de Corneille, qui met en scène un converti chrétien sous l'Empire romain. Il court au martyre et veut entraîner avec lui sa femme Pauline. Pour lui, pas de plus haut destin. Quel cadeau de noces !

J.-P. de T. : Nous commençons à comprendre que créer une œuvre, la publier, la faire connaître n'est pas forcément le meilleur moyen de passer à la postérité…

U.E. : En effet. Pour se faire connaître, il y a bien entendu la création (celle des artistes, des fondateurs d'empire, des penseurs). Mais si on n'a pas la capacité de créer, alors il reste la destruction, d'une œuvre d'art ou parfois de soi-même. Prenons le cas d'Erostrate. Il est passé à la postérité pour avoir détruit le temple d'Artémis à Ephèse. Comme on savait qu'il y avait mis le feu à seule fin que son nom passât à la postérité, le gouvernement athénien interdit qu'on prononçât désormais son nom. Cela n'a évidemment pas suffi. La preuve : nous avons retenu le nom d'Erostrate alors que nous avons oublié le nom de l'architecte du temple d'Ephèse. Erostrate a, bien entendu, de nombreux héritiers. Il faut mentionner parmi eux tous ces gens qui vont à la télé raconter qu'ils sont cocus. C'est une forme typique d'autodestruction. Pourvu qu'ils soient à la une, ils sont prêts à tout. C'est aussi le serial killer qui veut à la fin être découvert afin qu'on parle de lui.