Ah nous voici aux avions… six appareils… un là ! il retrousse sa bâche, je vois le triste état !… de ces trous dans l'aile !… les ailes !… des trous tout élargis… rouillés… et les carlingues, et les hélices !… la ferraille ! je le dis à Kracht, y a personne autour… il me répond très franchement…
« Docteur je vais vous dire le pire !… bien pire !… ils n'ont plus de pilotes !… plus d'huile !… plus d'essence !… le dernier pilote est là !… »
Là, il me montre un peu plus loin, un trou… une crevasse dans la piste même… et une queue d'avion qui en sort… dépasse !…
« Le pilote est au fond du trou… le dernier pilote… enterré… les experts devaient venir de Berlin, ils ne sont jamais venus… j'ai fait verser de la chaux vive… c'est tout ce qu'on pouvait faire n'est-ce pas ?… le trou est plein de chaux vive… j'en fais verser chaque semaine… »
Mais les essaims ?… il me montre… à l'intérieur ! dans chaque aile… je vois ! trois… quatre essaims… le pasteur avait raison de chercher… la preuve il avait laissé toutes ses boîtes et son filet à papillons à l'endroit même où le sergent l'avait surpris… mais il n'avait pas pu le garder dans son bout d'abri… pas la place ! il n'avait ni chaîne ni menottes, il l'avait repassé à Hjalmar qui faisait office de prison, en attendant « la cellulaire »… le tout était de s'accommoder de conditions bien difficiles…
« Écoutez Docteur, voilà… je vous ai fait venir pour vous demander un petit service…
— Très heureux Kracht… très heureux !… »
Ah, je me dis, enfin !…
« Un petit service très délicat… assez délicat… vous avez des cigarettes ?…
— Moi non, Kracht !… je ne fume pas… ma femme non plus… mais j'ai la clé de la grande armoire… vous le savez… »
Inutile qu'il m'en dise plus long, ce qu'il veut c'est que je tape dans le stock… je peux pas lui dire non… je peux pas lui dire carrément oui ! il m'avait emmené au bout du terrain pour me tâter le moral… quand vous avez un peu vécu vous connaissez toutes les façons de tous les agents provocateurs… ils commencent toujours leur travail par un petit pastis « cœur ouvert »… après le « cœur ouvert » accré !… le mec se montre ! je revenais jamais du bout du terrain si j'avais dit ce que je pensais…
« Mais certainement mon cher Kracht !… des “Craven” ? “Lucky” ? “Navy” ? »
Je lui faisais l'article…
« Mieux des “Lucky” ! vingt cigarettes… c'est tout !… pas plus !…
— Mais où ?
— Là !… dans mon étui-revolver ! »
Il me montre…
« Je le laisserai exprès dans l'entrée… au portemanteau !… suspendu !… quand nous descendrons… vous savez ?… au mahlzeit ! »
Que nous rions du mahlzeit !
« Vous refermerez bien l'étui !… »
Il ajoute :
« Oh, vous pouvez être tranquille !… Harras ne reviendra jamais !… »
Voilà pour me rassurer ! certain qu'il reviendra jamais Harras ?… il me semblait plutôt que notre affaire nous était cuite… qu'il pouvait se permettre le pire… nous proposer cent carambouilles… que ça ferait jamais qu'un tout !… cette façon de lui refiler des cigarettes dans son étui au portemanteau c'était pour que tout le monde s'aperçoive ! autant dire !… pensez toute la Dienstelle, toutes les demoiselles, et les Kretzer… si c'était en quart ! Kracht jouait épais je trouvais, autant dire faisait ce qu'il faut qu'on soit expédiés, chaîne et menottes… même fourgon que le pasteur Rieder… pas que moi, La Vigue, Lili, et le greffe… nous devions les gêner au manoir, ils devaient être en connivence… trafiquer de je ne sais quoi ? je ne savais pas, mais c'était !… les oies ? le miel ?… un condé !… en tout cas on les agaçait… un moment les gens se grattent plus, vous verrez à la prochaine… quand sonnera l'heure que toutes les villes flambent, qu'ils auront plus qu'une seule idée, que vous brûliez avec !
« Très bien Kracht !… tout à fait d'accord !… votre étui au portemanteau ! »
Ce qui était le plus important, qu'on revienne sur nos pas !… qu'on retrouve La Vigue… cette petite promenade avait bien assez duré, on avait vu les avions, les essaims, les boîtes du pasteur… et on s'était entendus pour les cigarettes…
Je regardais encore ce terrain… grand je dirais deux fois la place de la Concorde… on voit très loin, au-dessus des sapins, le clocher de Zornhof, le cadran… question de ce terrain et de l'abri, les « forteresses » qu'arrêtent pas de passer, savent certainement ce qu'il en est, que le dernier pilote est au fond, depuis trois mois, dans la chaux vive, et qu'il peut attendre ! que personne est venu enquêter… pour ça qu'ils nous laissent tranquilles… y a que Hjalmar qui bugle l'alerte !… fait semblant d'y croire… on reprend le même sentier, boue et cendres… et on se retrouve !… La Vigue… ouf !… il s'était demandé ce que Kracht pouvait me vouloir ?
« Oh, rien !… un petit renseignement… tu sais, à propos de ma demande…
— Quelle demande ?
— Le permis de pratiquer…
— Ah oui !… ah oui !… »
J'allais pas lui parler de l'armoire… il saurait bien… je lui dirai plus tard… maintenant voyons !… le sergent du camp est « rationnaire » à la ferme, il va y chercher sa gamelle… le lieutenant aussi avant de disparaître… les cuisinières russes des von Leiden font la popote… pour tous ces gens, civils, militaires… nous voici à la queue leu leu le sergent manchot avec Kracht, ce sergent boite aussi… au moins autant que moi… il aurait bien besoin d'une canne… je pourrais pas lui donner l'adresse du magasin où je l'ai achetée… ce magasin doit être aux nuages, maintenant, sûr !… je demanderai pas l'adresse non plus du « Zenith Hotel ! »… il paraît, la bossue m'a dit, que la Chancellerie était broyée, l'Adolf devait être en voyage…
Après Kracht et le sergent manchot, toujours à la queue leu leu, peut-être à deux mètres, fortement boitant lui aussi, vient Hjalmar, équipé comme nous sommes partis, avec son tambour et son bugle, et son pasteur à la chaîne… remise la chaîne ! ôtée ! remise encore !… il boite plus qu'aucun d'entre nous, Hjalmar casque à pointe !… le pasteur lui donne le bras, l'aide… là voilà on y est ! tout de suite Hjalmar impatient… il voudrait que les femmes se magnent… lui regarde le ciel… il est parti depuis très longtemps… qu'est-ce qui se passe ? peut-être une alerte spéciale ?… téléphone ?… je lui demande…
« Nein ! ach !… nein ! Kaput !… Kaput ! telefon ! »
Belle lurette qu'il ne marche plus ! telefon ! il doit donc y aller à l'estime !… bugler quand il veut ! d'abord il les voit lui-même ces putains d'avions ! aller, revenir !… et l'horizon… là-bas la folle haute armée des flammes ! jaunes… vertes… je lui montre…
« Achtung ! Hjalmar !… attention ! rrrrrr ! »
Qu'on rigole un peu !… non, il rit pas, il prend trop à cœur… il va se faire du mal, les événements sont comme l'amour, ils sont d'abord tout ce qu'il y a de graves, palpitants, et puis tout grotesques… Hjalmar son horloge intime n'était pas à l'heure, il se croyait encore en 14… son Berlin ? qu'une bouillie de ruines, Moscou, Hiroshima, New York, pourront plus jamais horrifier ni même être pris bien au sérieux… le monde 60 est trop jean-foutre, nicotinisé, alcoolique, aéroporté, blablaveux, pour qu'on trouve pas tout naturel qu'il n'existe plus… là, le pasteur Rieder qui aurait bien pu être inquiet nous donnait au contraire l'exemple du plus parfait calme… même il chantonnait des bouts de psaumes… je comprenais pas tout, mais presque… un chant que j'ai entendu souvent, en Angleterre, au Danemark… « Sagesse est ma force »… cependant, tout de même, son histoire de chasse aux essaims sur un terrain militaire pouvait lui valoir des ennuis… tels qu'il aurait plus envie de chanter, jamais… les tribunaux de la Luftwaffe avaient jamais été bénins… mais maintenant depuis le fiasco total, que la R.A.F. faisait ce qu'elle voulait, pulvérisait une ville par jour, ils ne voyaient plus qu'espions partout et tous les suspects, pasteurs, pas pasteurs, te les fusillaient en série… le pasteur s'en tirerait pas chantant, je pensais…