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« C'est la jalousie !… et puis aussi les alertes !… depuis deux ans il ne dort plus… je vous demande pardon, Docteur !… et à vous monsieur Le Vigan !… il ne sait plus ce qu'il fait ! je pensais qu'Harras pouvait le faire soigner à Berlin… vraiment… vraiment… je n'en peux plus !… surtout pour la petite !… il est dangereux, même pour elle !… il ne sait plus ! et il souffre !… il souffre trop pour un être ! de son dos… du cœur… et des nerfs… n'est-ce pas ? il a des crises des nuits entières !… vous ne pouvez rien pour lui, Docteur ?

— Nous verrons Madame ! nous verrons… »

En attendant sur le dos là il se convulse fort… à nos pieds… ses petits moignons de jambes saccadent… les bras comme en lutte avec la carpette… la tête si crispée, comme refermée dans les rides, et une grosse mousse de bave et de sang après le menton…

« Vous le voyez Docteur !… il est comme ça au moins deux fois par semaine… de plus en plus fort…

— Il faudrait évidemment qu'il soit reçu ailleurs… soigné ailleurs… qu'il ne soit pas comme ici toujours sous l'alerte… en Suisse par exemple…

— Il ne voudra jamais partir ! il est trop jaloux !

— Nous en parlerons avec Harras…

— Oh, s'il revient, celui-là !

— Combien durent ces crises ?

— Très variable ! verschieden !… dix minutes !… deux heures !… tous les médecins ont recommandé d'attendre longtemps… de le laisser dormir… trois heures… quatre heures… c'est bien ?

— Parfait !… mais avec quoi le soignez-vous ?

— Voyez ! »

Elle me mène à l'armoire aux médicaments… y a ce qu'il faut ! je vois… de tout… poudres… ampoules… flacons… luminal… dolosal… morphine… héroïne… elle peut le régaler !… je lui demande combien elle lui donne de cachets ?… d'ampoules ?

« Tout ce qu'il veut, tant qu'il veut !… Harras m'a dit… certains jours deux fois… trois fois… mais surtout la nuit… ses crises le prennent vers onze heures… »

Ses crises lui venaient pas que des alertes… souvent d'une contrariété… maintenant c'était de jalousie, là… elle était sûre… il était jaloux, maladif… jaloux d'Harras ou du Landrat… je comprenais d'Harras, mais nous ? on avait pas à rendre jaloux ! cloches et loquedus… tout absorbés par les gamelles et les tremblements des murs, et l'article 75 au fingue… si cette dame s'en ressentait encore, à sa santé ! au vrai, pas de situation moche qui tienne, impossible de faire comprendre aux dames ardentes qu'on demande plus rien… hors-d'œuvre, petits plats, ou desserts !… qu'elles gardent tout ! qu'elles nous foutent nom de Dieu la paix !

Ô rage ! ô gâteux ! mort de vous ! Quatre cents règles la vie des dames… A vos ardeurs, et vite ! et feu !

Pour nous il était pas question La Vigue moi… sages… sages pour toujours !… terrible le dada des beautés ! plus les villes brûlent, plus on massacre, pend, écartèle plus elles sont folles d'intimités… l'article n° 1 du monde : foutre !… moi qui n'oublie pas grand-chose (nulle flatterie), je me souviens très bien qu'en octobre 14, le régiment pied à terre, sur la rive droite de la Lys, attendant l'aube sous le feu continu des batteries d'en face, plein de demoiselles et de dames, bourgeoises, ouvrières, profitaient du noir pour venir nous tâter, relevaient leurs jupes, pas une parole dite, pas un mot de perdu, pas un visage vu, d'un cavalier pied à terre l'autre… les bonnes mœurs mettent dix mois, dix ans, à faire traîner les fiançailles, d'un sport d'hiver l'autre, vernissage l'autre, surprises-parties, ruptures d'autos, petits grands gueuletons, alcools formids, rots, bans, Mairie, mais s'il le faut, les circonstances font copuler des régiments mélimélo de folles amoureuses, sous des voûtes d'obus, mille dames à la fois !… à la minute !… pas d'histoires !… trous dans la nature ?… morts partout ?… djigui ! djigui ! amours comme des mouches !

Je vous fais part de mes réflexions, je me sens plus beaucoup de temps à vivre, si je saisis pas l'occasion tous mes ennemis l'auront trop belle, ils me raconteront tout de travers, ils ne font déjà que ça… vous me direz… tout le monde s'en fout !… moi pas ! je vous parlais du cul-de-jatte von Leiden… sur le dos… en crise… que je vous reparle de ce sale tronc !… je lui vois ni col, ni cravate… bien !… il se débat, il s'entame la langue… mais il ne risque pas de s'étouffer… la très nette crise d'épilepsie, classique… son fusil de chasse ?… je vais le ramasser… il était parfaitement chargé… deux cartouches… je les empoche…

« Nous aussi il nous menace souvent !… moi et ma fille !… »

J'imagine bien !… zut !… c'est son affaire !… nous question de soucis on est un petit peu gâtés !… mais je pense à Lili… elle doit se demander ce qu'on devient ?… je pense à la gamelle… trop loin le Tanzhalle !… trop loin l'épicerie !… je nous revois pas passer devant le bistrot… ni devant les chaumières… toutes les femmes et veuves à l'affût… qu'elles sont durement en quart ces dames !… non, je nous vois pas !… le mieux que je tape dans la marmite, en bas, à même… que je demande pas la permission… si je demande à Isis von Leiden, ce sera encore des histoires, qu'elle se méfie de ses servantes russes, qu'elles ont ordre de ne pas toucher à la soupe sans que le cul-de-jatte les autorise… et nous nos tickets où était l'autorisation ?… chez le Landrat ?… chez Dache ?… un seul moyen, on comprend le vol un moment, quand vraiment que c'est bien entendu, non !… et non !… non partout !… reste qu'à se servir et foutre le camp… salut !… nous prenons donc congé d'Isis, le plus discrètement du monde, sur la pointe des pieds… son dab est toujours sur le dos, il se trémousse toujours, mais bave moins… il reprendra conscience dans une heure à peu près… il nous aura pas vus partir… il ne se rappellera peut-être pas de sa crise… nous descendons le petit escalier raidillon, là tout de suite en bas nous retrouvons Hjalmar et le pasteur, bien en train de ronfler… ils ont pas bougé, ni l'un, ni l'autre… le pasteur sur sa chaise, dos au mur, Hjalmar étendu tout de son long dans la rigole, son tambour, son bugle, à la traîne… ça serait pourtant un peu le moment qu'il batte et trompette !… le ciel est sillonné de R.A.F. aller retour Berlin London que les nuages s'éparpillent… noirs… blancs… flocons de neige, morceaux de suie, et de mousse… Hjalmar ronfle et le pasteur aussi… et les filles à la cuisine ?… j'y vais !… personne !… tout le frichti en plan !… des pleines marmites, et qui fument et qui sentent bon… je vois y a qu'à se servir, ni une, ni deux !… c'est plein de gamelles plein les tables… je remplis, j'y vais !… une ! deux… trois… quatre !… on a que la cour à traverser… le manoir est à deux minutes… d'abord longer la grande mare, et puis les étables… encore la petite route… notre allée de hêtres… et les isbas… peut-être les « objecteurs » avaient fini de raboter ?… consciencieux silencieux… silence, heureusement !… si ils s'étaient mis à parler, c'eût pas été piqué des vers ! qu'à regarder leurs tronches… plus haineux que nous… on va donc le long des étables…

« Hep !… hep !… par ici ! »

Des Français… pas compliqué… ils nous ont vus… et nos gamelles… ils en veulent aussi… je dis : « bon ! ça va ! tenez ! une chacun ! »… on en garde deux pour nous ce soir… et je leur raconte qu'ils nous ont fauché nos tickets la Kretzer, Kracht et les autres… clique de bandits !

« Vous en faites pas, ils sont tous pirates pareil !… les Russes à la tambouille alors !… elles fourguent la marmite aux femmes boches ! pour ça qu'elles sont jamais là ! »