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— Je le préfère comme il est.

— Essayez-le donc, faites connaissance. Je reviens dans un moment.

En s’éloignant, l’antiquaire savait ce qu’il faisait. Il avait repéré le petit couple de néophytes, un modèle connu, le mari sur la défensive et la femme plus frondeuse, prête à commettre une folie ; si on tentait de leur forcer la main avec du baratin d’expert, ceux-là prenaient la fuite en promettant d’y réfléchir. Plus habilement, il fallait les laisser seuls un moment afin qu’ils se lancent dans une joute dont eux-mêmes ne connaissaient pas l’issue. De fait, l’épouse, assise sur le tabouret verni, penchée dans une pose de copiste, se voyait déjà confier ses pensées intimes à son « bonheur-du-jour ». Avant qu’il ne soit trop tard, le mari lui chuchota à l’oreille :

— Tu as vu la veste de ce type ?

— Sa veste ?

— Elle est rose.

— Elle n’est pas rose, elle est fuchsia.

— Rose ! Un rose avec un peu plus de rouge, mais ça reste rose.

— Fuchsia, je te dis. Elle tient plus du violet que du rose.

— Alors disons que c’est une nuance de rose qui ne porte pas encore de nom, ce serait un rose dépassé.

— N’importe quoi…

— Comment font les homos pour assumer des couleurs pareilles ?

— Sans doute parce qu’ils sont un peu moins conventionnels que la moyenne des mecs, et qu’ils ont peut-être un peu plus de goût. Regarde les objets qu’il propose. Je pourrais vivre dans cette boutique.

— On ne peut pas acheter un bonheur-du-jour à un type qui porte une veste de cette couleur. Quand on ose ça, on ose tout.

— … ?

— Il nous a repérés de loin, il a bien vu qu’on n’y connaissait rien ! Il va nous faire le coup du meuble auquel il s’est tellement habitué que ce serait un arrachement de le voir partir. À moins qu’on n’y mette le prix, bien entendu.

— À mon avis, c’est plus un sentimental qu’un arnaqueur. Il préférera vendre son meuble à quelqu’un qui en est digne. Il va demander des garanties. Comme pour une adoption.

— … ?

— À nous de le convaincre. D’apporter la preuve de notre bonne foi, de notre affection réelle et sincère pour ce bonheur-du-jour, lui assurer que nous en prendrons soin, que les gosses ne sauteront pas dessus à pieds joints, qu’on lui fera honneur.

Voyant qu’elle le faisait marcher, il haussa les épaules, puis s’approcha du meuble et ne put résister à l’envie d’ouvrir les tiroirs.

— Ne cherchez pas ! dit l’antiquaire. Dès son arrivée, je l’ai retourné dans tous les sens, en quête d’un compartiment secret, d’une lettre cachée dans un double fond. Une lettre d’amour, forcément !

Une lettre d’amour, forcément… Le mari leva les yeux au ciel, agacé par le personnage, un peu trop affecté pour être honnête, prêt à vendre du moderne pour de l’ancien, de l’Empire pour du Louis XV, du toc pour du certifié. À l’inverse, son épouse s’amusait de devoir marchander avec ce boutiquier désinvolte, précieux, homme de goût mais avant tout homme d’affaires. L’antiquaire leur proposa de passer dans son bureau pour plus de détails, leur montrer un certificat, discuter du prix. En ajoutant Une lettre d’amour, forcément, il s’amusait à être lui-même, un être délicat, romantique assumé, qui depuis toujours aimait les hommes et qui désormais ne s’en cachait plus. En le suivant, le mari et sa femme eurent un échange du bout des lèvres :

— Rose !

— Fuchsia !

Ils furent reçus dans un joyeux amoncellement de dossiers, posés ou renversés à terre, et finalement si peu d’objets qu’on aurait pu croire qu’ils étaient les chouchous du patron, ceux qui s’étaient enracinés dans le décor, les bibelots élus, chinés de haute lutte. On trouvait, en tout et pour tout, un bronze animalier qui représentait une lionne attaquant un cerf, une demi-douzaine de sulfures de Murano qui servaient de presse-papiers, et une lampe Gallé, dont le globe orné de lauriers bleus créait dans cette pièce aveugle une ombre céleste. Mais aucun objet, fût-il majestueux, n’attirait mieux l’œil qu’une photo sous cadre de 20 sur 30, éclairée par un spot directionnel, accrochée au beau milieu d’un mur vide et blanc. Il s’agissait du portrait en plan rapproché d’un militaire qui posait frontalement, massivement, l’air mauvais, défiant du regard celui qui entrait dans sa ligne de mire. En treillis de camouflage, le béret rouge tombant sur la tempe gauche, il s’imposait comme s’il était présent en chair et en os, comme s’il prenait possession de la pièce, interdisant aux personnes présentes d’échapper à son contrôle.

Tout à sa négociation, l’antiquaire proposa un café afin d’annoncer en douceur, à des profanes, qu’un bonheur-du-jour Louis-Philippe en parfait état, livraison non comprise, coûtait 1 400 euros. Mais les jeunes gens, oubliant la raison de leur présence, se demandaient maintenant, et à peu près dans les mêmes termes, comment un légionnaire armé jusqu’aux dents, adossé à son char d’assaut, entraîné à conquérir par la force un territoire entier, avait pu rencontrer un antiquaire parisien, entre rose et fuchsia, prêt à s’évanouir d’émotion devant un vase de l’atelier Vallauris ?

Sans plus écouter le boniment du vendeur, la femme, troublée, s’interdisant presque de fixer la photo, se prit à imaginer l’histoire qui liait deux hommes si parfaitement contrastés. Seul le hasard, et un hasard exceptionnel, avait pu réunir ces êtres que tout séparait. L’un était mince et musclé, portant une barbe qui durcissait des traits sévères et des yeux noirs. L’autre, la silhouette replète, le visage lisse, ne quittait jamais son discret sourire de prêtre, comme mû par une volonté de contribuer à l’harmonie universelle. L’un parcourait du pays, risquait sa vie par habitude et par choix, se confrontait à la violence des éléments autant qu’à celle des hommes. L’autre, pour qui le moindre incident était une tragédie, vivait dans une bonbonnière, aussi soucieux de son confort qu’un chat. Peu importait l’endroit où ils s’étaient rencontrés, l’un n’avait pas sa veste fuchsia, l’autre n’avait pas son treillis, ils étaient en civil et s’étaient donné le temps de se découvrir. Les bonnes manières de l’un déconcertaient la rudesse de l’autre. Et la cruauté de l’autre comblait la douceur de l’un. Mais eux aussi, comme tous les couples, pouvaient se chicaner sur une nuance de couleur.

— Ton béret n’est pas rouge, il est amarante.

— Le rouge, c’est le rouge.

— Entre le rouge et le rouge, il y a le carmin, le cinabre, le cramoisi, le garance, le grenat, le vermeil, et tant d’autres.

— Le rouge pour moi, c’est la couleur du sang, et bienheureux celui pour qui c’est la couleur du coquelicot.

Quand l’un partait en mission, l’autre l’imaginait dans un désert, ou une jungle, cerné par mille dangers dont il triomphait toujours. Et quand le héros, dans sa chambrée, rêvait à son boutiquier d’amant, il l’imaginait dans un écrin de soie qu’ils partageraient bientôt. De retour à Paris, l’un racontait comment il avait repris, au terme d’un combat sanglant, un territoire à des rebelles. L’autre lui décrivait comment il avait disputé un divan Renaissance à des chiffonniers. Sur ce mode, ils pouvaient tenir des heures.

— Hier, j’ai délivré des otages, et toi ?

— Moi, je suis allé au vernissage de l’expo Daumier.

Loin d’être un jeu, il s’agissait d’une réelle curiosité pour ce que vivait son bien-aimé hors de sa présence.

— J’ai dormi trois nuits dans un marécage.

— Moi j’ai poussé jusqu’à Nevers pour expertiser un Lalique.

Aucun des deux ne tournait l’autre en dérision, excepté pendant leurs engueulades, car ils en avaient, comme tous les couples, et comme tous les couples, ils tapaient là où ça fait mal. L’un traitait l’autre de fiotte, avec ses airs de douairière et son jack russell idiot. L’autre moquait le bon petit soldat qui marche au pas sous les ordres d’un lieutenant.