Выбрать главу

Peu après son dixième anniversaire, le petit Justin avait été retrouvé le corps statufié, le regard figé dans une expression indéchiffrable, curieux mélange d’inquiétude et d’ennui. À l’issue d’une série d’examens, les spécialistes avaient affirmé que l’enfant n’avait rien perdu de ses facultés motrices, sensorielles ou mentales, mais aucun n’avait su expliquer cet état de sidération psychique qui, en général, suivait un épisode d’extrême violence. Les parents, forcément suspects, avaient clamé leur innocence : il n’a subi aucun traumatisme ! Hier encore il débordait d’énergie, excité à la perspective de ses vacances d’été ! Cessez de nous regarder ainsi ! Ce précédent avait déclenché une bataille de spécialistes, tous impatients de léguer leur nom à une pathologie inédite, avant de se murer, faute d’un diagnostic fiable, dans un mutisme aussi parfait que celui de l’enfant. Les parents affolés avaient fui les praticiens empressés de brandir leurs concepts fumeux, pour se rapprocher de ceux qui optaient pour une approche plus familière, plus humaine disaient-ils. L’un d’eux était parvenu à la conclusion que Justin avait quitté les lieux. En d’autres termes, la maison était saine, en état de marche, chauffée, rangée et propre, mais son habitant l’avait fuie comme s’il avait senti l’imminence d’un cataclysme. Un autre avait affirmé au contraire que Justin était resté dans la demeure, mais qu’il avait pris soin, pour protéger son isolement, de dresser divers obstacles — portes verrouillées, radars, fils barbelés — , chacun nécessitant une clé ou un outil de grande précision. La mère s’était raccrochée à cette seconde image, la prolongeant d’une autre, qui lui semblait révélatrice de l’état de son cher petit : elle le voyait comme un coffre-fort qui recelait des trésors, mais dont personne ne connaissait la combinaison. Pour la trouver, comme un médecin avec un stéthoscope, il lui fallait désormais écouter le cœur de son enfant. Le père s’était laissé convaincre par l’image du coffre-fort, même si, certains soirs, à bout de patience, il avait eu envie de l’attaquer au pied-de-biche.

La mère caressa la joue du fils, le temps pour elle de chercher la formule. Elle avait remarqué que Justin réagissait parfois à une phrase, comme si elle parvenait jusqu’à son esprit conscient par on ne sait quel chemin détourné. Le jour où, devant le téléviseur, elle lui avait demandé : Tu veux que je change de chaîne ? le gosse avait grogné un refus catégorique. Plus récemment, elle lui avait dit : C’est dommage de laisser des rollers presque neufs dans le cagibi. Je peux les offrir à Benoît ? Moins d’une minute plus tard, des larmes avaient coulé sur les joues de l’enfant. Mais quand ces miracles avaient lieu, impossible de les reproduire, les formules devenaient caduques, comme si Justin, une fois piégé, ne s’y laissait plus prendre. Ce soir-là, elle tenta un prosaïque :

— On va faire un tour en ville ?

Contre toute attente, elle perçut un cillement invisible pour tout autre qu’une mère, un battement d’aile de papillon, unique, mais qui ne laissait aucun doute : Justin avait réagi ! Certes, elle aurait vu un oui dans quantité d’autres manifestations, un frémissement de lèvre, un froncement de sourcil, mais celle-là ressemblait à une preuve de la bonne volonté du gosse, de son besoin de communiquer, de quitter son armure de silence. Ce clignement de paupières, c’était un éclair de joie qui déchirait les ténèbres, une trêve accordée par les forces du mal, un bouquet de baisers d’un fils à sa mère. C’était surtout la lumineuse promesse d’un retour à la normale, à cette douce époque où l’enfant faisait des bêtises et du bruit. Comme il lui arrivait, tout à l’inverse, de disparaître derrière un livre jusqu’à en faire oublier son existence.

Lentement, il se dressa sur ses jambes et descendit l’escalier, une main sur la rampe, l’autre dans celle de sa mère. Le père, au bas des marches, adressa une discrète mimique à sa femme, une sorte de code très élaboré leur servant à établir un degré d’herméticité dans lequel l’enfant était plongé.

— Entre 70 et 80 %, répondit-elle.

La moyenne se situant plutôt vers les 95, cette énième consultation en hôpital s’annonçait moins pénible que prévu.

— Tu es courageuse, ma chérie, dit-il à mi-voix.

— Sans toi, je n’y arriverais pas, répondit-elle d’un tendre sourire.

* * *

Oubliant un instant leur fils qui goûtait par la fenêtre le souffle du vent, le père, au volant, aborda le cas de Paul-Antoine Kremer, son collègue atteint de mononucléose. En arrêt maladie depuis deux bons mois, le malheureux ne pourrait pas représenter la filiale française à la réunion annuelle de Dayton, USA.

— À la direction générale, ils ont cherché un remplaçant au pied levé. Un nom a été cité…

Avant, sa femme aurait vu dans la manœuvre de son mari une attaque personnelle, une désertion. Désormais, elle l’aidait à ne plus manquer les rendez-vous importants.

— Accepte, chéri. Je me réjouis pour toi.

Stupéfait d’avoir gagné la partie sans même livrer bataille, il lâcha un instant le volant pour embrasser sa femme sur la tempe. Dayton ! L’opportunité de se constituer un réseau outre-Atlantique. 20 % de majoration sur son salaire en tant que nouveau porte-parole de la boîte. Un coup d’accélérateur inespéré à sa carrière, de quoi rattraper cette période difficile qu’ils venaient de traverser au chevet du gosse.

— Trois jours et deux nuits, ajouta-t-elle.

Une précision qui résumait tout un argumentaire qu’elle tut en présence de l’enfant mais que son mari comprit in extenso : Ne me laisse pas seule avec lui trop longtemps car je peux perdre espoir.

— À charge de revanche, dit-il. Ta sœur te propose régulièrement de faire une fugue entre filles, à Barcelone ou Lisbonne. Cette année fais-le.

Apaisés, ils laissèrent un délicieux silence s’installer. Lui, accoudé au bar de l’hôtel Wyndham de Dayton, un verre de Jack Daniel’s à la main, face à son homologue américain qui lui proposait le debriefing des réunions de la journée. Et elle, au bras de sa grande sœur, arpentant les allées de la Sagrada Familia, avant de rejoindre leur petit bistrot à tapas dans le soir tombant.

* * *

— Vous allez lui faire passer des tests, docteur ?

Le professeur Rochebrune eut à peine le temps de croiser le regard vide de l’enfant qu’il dut calmer l’impatience du père et l’inquiétude de la mère.

— Et si nous faisions d’abord connaissance ?

Il proposa aux parents de les voir séparément afin que chacun puisse, à sa façon, sans concertation avec son conjoint et hors la présence de l’enfant, retracer les étapes qui les avaient conduits dans ce cabinet. Un peu saisis, ils hésitèrent sur l’ordre de passage, et ce fut le père qu’on installa dans la salle d’attente afin de laisser sa femme subir l’épreuve en premier.

— Présenter Justin en quelques mots est impossible… Toutes les mères vous diront que leur enfant est exceptionnel… Il se trouve que, pour le mien, c’est le cas… Toutes les mères vont diront que le leur également, mais c’est parce qu’elles n’ont jamais rencontré Justin… Il était parti pour réaliser tout ce que j’ai abandonné en cours de route… Mais peut-être qu’à sa manière il s’est fermé à l’hostilité du monde, comme je l’ai fait il y a longtemps… Toute jeune, je menais un combat permanent contre l’injustice, mais je perdais souvent… Oui, j’ai connu la cure de sommeil… J’ai payé cher mes utopies… Et puis j’ai rencontré François, mon mari… Son acceptation du monde tel qu’il était lui donnait envie d’en découdre… C’est sans doute cette assurance qui m’a poussée vers lui, cette ténacité… J’ai eu Justin parce qu’il voulait un enfant, moi j’avais trop peur de lui transmettre mon mal de vivre… De fait, il me reste de mon accouchement des images d’apocalypse… Quand nous sommes arrivés à la clinique, je me souviens d’avoir dit à une infirmière : « Désolée, c’est une erreur, tout est une erreur depuis le début, je ne veux plus accoucher, je veux rentrer chez moi, je me suis trompée, excusez-moi pour le dérangement, dites à l’ambulance de faire demi-tour, je rentre, et vous ne me reverrez plus. » Et, dès que l’enfant est arrivé, j’ai su qu’il serait mon prolongement, ma revanche… À peine remise du séisme qu’il a provoqué dans ma vie, je n’ai raté aucune étape de son évolution, j’ai même réussi, sans jamais le contraindre, à révéler son âme d’artiste… Il chantait comme un ange et dessinait comme un petit maître… Il a même écrit des vers… C’était comme si j’avais trois enfants en un seul… Et tout à coup, il s’est volatilisé… Aucun signe avant-coureur… Aucune sommation… Depuis, je m’interroge sur les mystères insondables du cerveau qui laissent toute la gent médicale impuissante… J’imagine qu’il a une vie intérieure intense… Les premiers temps j’ai cru que ce malheur allait nous séparer, François et moi… Son orgueil de père, son goût pour la performance… Avoir un fils hagard… Imprésentable à ses collègues, à ses amis… J’ai eu peur qu’il ne rejette la faute sur moi comme quand Justin faisait une bêtise… Or, c’est le contraire qui s’est passé… Dans la tourmente, j’ai découvert un homme de cœur qui oubliait un instant son ambition pour tenter de soulager la détresse des siens… De nous deux, le grand sensible, c’est lui ! De mon côté, j’ai refusé de sombrer… De céder à la tentation de glisser vers cet état d’abandon que je connais si bien… Je ne peux plus me permettre d’être dépressive… Car qui, sinon moi, saura lire dans le cœur de mon enfant ?… Je me dois d’être son lien avec le monde extérieur… Parfois je l’imagine parti en voyage, un voyage dont il nous aurait exclus… Avec mon mari nous parvenons à en parler sans gravité, de ce voyage… Il nous est même arrivé d’en rire… un rire affectueux, qui fait du bien… Je me souviens de ce jour où Justin était encore parmi nous, il avait trois ou quatre ans, et nous nous promenions en forêt, tous les trois. Le gosse n’avait pas cessé de tout commenter, les arbres et les oiseaux, la terre et le ciel, un baratin inextinguible, à tel point que son père et moi nous nous sommes demandé comment nous avions pu engendrer une créature aussi bavarde ! Eh bien, il y a deux mois de ça, en refaisant la même balade, Justin a traversé cette forêt comme s’il était encore dans sa chambre, et cette fois nous nous sommes demandé comment nous avions pu engendrer une créature aussi silencieuse !… François me jure que l’on revient invariablement d’un long périple… Il dit que l’on ne sait pas toujours pourquoi l’on part mais que l’on sait pourquoi on revient… En attendant son retour, je m’occupe… Je ne dois pas stagner, je dois avancer, accomplir, j’ai une vie à vivre moi aussi, Justin m’en voudrait d’avoir attendu à quai… Je dois rester forte, pour lui et pour François… Vivre avec un fils aussi profondément retranché sur lui-même a renforcé ce fameux sixième sens qu’ont les mères dès qu’il s’agit du bien-être de leur enfant… Le plus imperceptible de ses soupirs est comme une longue lettre qu’il m’envoie et que moi seule sais déchiffrer… Sa maladie est toujours inconnue, les spécialistes s’enlisent, ils parlent d’un précédent médical, un cas d’espèce, ils l’ont exhibé comme un petit prodige, des neuropsychiatres de tous les pays se sont déplacés pour se pencher sur son chevet, on parle de lui dans les revues scientifiques, on tente de percer son mystère, sa photo circule sur Internet… Ce n’est pas ce genre de reconnaissance que nous attendions mais elle prouve que Justin sait se singulariser dans tous les domaines… Oui, toutes les mères vont vous dire que leur enfant est exceptionnel mais le mien me le prouve tous les jours… Son père et moi gardons espoir. Nous l’attendons.