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Voilà que son pied nu sort de l’estrade, l’éventail rose de ses pieds cherche dans l’air… Il va tomber sur le plancher…

J’entends un cri de femme et vois les ailes transparentes de son uniforme battre l’air, elle saisit l’enfant, imprime les lèvres sur le repli gonflé de son poignet, le repousse au milieu de la table et descend de l’estrade. Le croissant rose de sa bouche, les pointes en bas, et ses yeux, semblables à des soucoupes pleines, se gravent en moi. C’est O. Comme à la lecture de quelque formule mathématique, je comprends tout à coup la nécessité et la régularité de cet incident insignifiant.

Elle est assise un peu derrière moi et à ma gauche. Je me retourne, elle détourne les yeux de la table où est l’enfant pour me regarder. Elle, moi et la table sur l’estrade formons trois points par lesquels passaient trois lignes : projections d’événements inévitables et encore inconnus.

Je rentre chez moi par les rues remplies d’une obscurité verte, auxquelles les lumières semblent donner des yeux : j’entends que je fais tic tac, comme une montre. L’aiguille qui est en moi va franchir un chiffre, je vais faire quelque chose et on va croire qu’elle est chez moi. J’ai besoin d’elle, que peut me faire ce dont elle a besoin ? Je ne veux pas servir de rideau pour un autre, je ne veux pas et voilà tout.

J’entends derrière moi la démarche connue, aux pas clapotant comme dans des flaques d’eau. Je n’ai pas à me retourner, je sais que c’est S. Il va venir jusqu’à ma porte puis, sûrement, il va rester sur le trottoir et enfoncer ses vrilles là-haut, vers ma chambre, jusqu’à ce que mes rideaux tombent pour cacher le crime de quelqu’un…

Dans ma chambre, je tourne le commutateur et ne puis en croire mes yeux : O est près de ma table. À proprement parler, elle pend comme une robe vide. Il semble que sous sa robe il n’y ait plus un seul ressort : ses bras, ses jambes, ses cheveux sont sans nerfs.

« Je suis venue au sujet de ma lettre. Vous l’avez reçue ? Oui ? J’avais besoin de savoir votre réponse, aujourd’hui même. »

Je hausse les épaules. Je regarde avec volupté ses yeux bleus, pleins jusqu’au bord, comme si elle était coupable, et je tarde à répondre. Puis j’enfonce en elle avec jouissance chacun de mes mots :

« La réponse ? Mais… Vous avez raison, c’est incontestable… En tout.

– Alors… » Son tremblement imperceptible se recouvre d’un sourire. « Eh bien… c’est très bien, je m’en vais tout de suite. »

Ses yeux baissés, ses jambes, ses bras pendent près de la table, sur laquelle se trouve le billet rose de l’autre. J’ouvre rapidement le manuscrit de « Nous autres » et ses pages cachent le billet, plus à mes yeux sans doute qu’à ceux de O.

« Voilà, j’écris tout le temps, je suis déjà à la page 73. C’est tout autre chose que ce que je prévoyais… »

Une voix, ou plutôt l’ombre d’une voix, m’interrompt :

« Vous rappelez-vous, un jour, sur la page 7, j’ai pleuré et vous… »

Les soucoupes bleues débordent, des gouttes silencieuses, rapides, glissent le long des joues, puis les mots débordent également, rapides :

« Je ne peux pas, je m’en vais de suite… Je ne reviendrai plus jamais. Seulement, je veux un enfant de vous, un enfant, et je m’en irai… »

Je la vois toute tremblante sous son unif et je pense : « Moi aussi… » Je croise les mains derrière mon dos et dis en souriant :

« Quoi ? Auriez-vous envie de monter sur la Machine du Bienfaiteur ? »

Et les mots de retomber sur moi comme un ruisseau qui a crevé sa digue :

« Tant pis, mais je le sentirai en moi et, ne fût-ce que quelques jours, je le verrai ; je voudrais voir rien qu’une fois le petit pli qu’il aura là, comme cet enfant sur la table tout à l’heure. Ne le voir qu’un jour, ça me suffit ! »

Cela fait trois points : elle, moi, et, sur la table, un petit poignet avec un repli gonflé…

Je me souviens qu’une fois, étant enfants, on nous a menés à la Tour Accumulatrice. Arrivé sur la plate-forme supérieure, je me penchai au-dessus du parapet de verre ; les gens, dans le bas, étaient comme des points. Le cœur me battit : « Et si… ? » Je m’agrippai au parapet encore plus fortement.

Aujourd’hui, je saute.

« Alors vous voulez ? Vous savez bien que… »

Les yeux fermés, comme devant le soleil, et m’adressant un sourire mouillé, elle déclare :

« Oui, oui, je veux. »

Je saisis le billet rose sous le manuscrit, celui de l’autre, et le porte en courant au numéro de service. O me saisit par la main, crie quelque chose que je n’entends pas.

Quand je rentre, je la trouve assise au bord du lit, les mains serrées entre les genoux.

« C’est… c’est son billet ?

– Ça n’a pas d’importance. Oui, c’est le sien. »

Quelque chose craque. Ou plutôt, O fait un geste et un ressort grince dans le lit. Elle reste toujours assise, en silence, les mains entre les genoux.

« Alors ? Vite… » Je saisis violemment sa main et des taches rouges (demain bleues) apparaissent sur son poignet, à l’endroit où les enfants ont leurs replis.

C’est la dernière fois ; je tourne le commutateur, mes pensées s’éteignent… Les ténèbres se referment sur nous, traversées par une étincelle : j’ai franchi le parapet.

NOTE 20 – Décharge. La matière d’une idée. Le roc zéro.

« Décharge » est le terme le plus convenable. Je vois maintenant que c’était exactement comme une décharge électrique. Les pulsations de ces derniers jours étaient devenues plus saccadées, plus fréquentes et plus tendues ; les pôles se rapprochaient, je pouvais entendre leur craquement sec ; encore un millimètre et une explosion retentit, ensuite ce fut le silence.

Tout en moi est maintenant très calme. Je me sens vide comme une maison quand tout le monde est sorti. On reste seul, malade, et on entend distinctement le choc métallique des idées.

Il se peut que cette « décharge » m’ait guéri de cette âme douloureuse et que je sois redevenu comme nous sommes tous. Tout au moins, je puis voir mentalement, sans aucune espèce de souffrance, O sur les marches du Cube, sous la Cloche Pneumatique. Et, si là-bas, dans l’Opératoire, elle cite mon nom, tant pis : au dernier moment, je baiserai religieusement et avec reconnaissance la main justicière du Bienfaiteur. Envers l’État Unique, j’ai le droit de subir un châtiment ; ce droit, je ne le céderai pas. Personne d’entre nous ne peut et n’ose abandonner ce droit unique et par conséquent très précieux.

… Mes pensées s’entrechoquent doucement, avec un bruit de métal ; l’avion inconnu me transporte dans les régions bleues de mes chères abstractions. Toutes mes méditations sur le « droit unique », dans cet air pur et raréfié, éclatent comme un ballon de caoutchouc, avec un léger claquement. Je m’aperçois que c’est seulement un vieux souvenir du préjugé absurde des anciens et de leurs idées sur le « droit ».

Il y a des idées d’argile et des idées éternelles, coulées dans l’or ou dans notre précieux verre. Pour déterminer la matière d’une idée, il suffit de la soumettre à un acide très fort. Les anciens, semble-t-il, connaissaient un de ces acides : la reductio ab absurdo, mais ils le craignaient et préféraient voir un ciel quelconque, un ciel d’argile, plutôt que le néant bleu. Grâce au Bienfaiteur, nous avons dépassé ce stade et nous n’avons plus besoin de jouets.

Traitons à l’acide l’idée de « droit ». Les plus sages des anciens savaient déjà que la force est la source du droit et que celui-ci n’est qu’une fonction de la force. Supposons deux plateaux de balance ; sur l’un se trouve un gramme et sur l’autre une tonne, je suis sur l’un, et les autres, c’est-à-dire « Nous », l’État Unique, sont sur l’autre. N’est-il pas évident qu’il revient au même d’admettre que je puis avoir certains « droits » sur l’État Unique que de croire que le gramme peut contrebalancer la tonne ? De là une distinction naturelle : la tonne est le droit, le gramme le devoir. La seule façon de passer de la nullité à la grandeur, c’est d’oublier que l’on est un gramme et de se sentir la millionième partie d’une tonne…