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L’immense cadran de la Tour, semblable à un visage, se penchait hors des nuages et attendait avec indifférence, en crachant les secondes. Il était exactement treize heures six lorsqu’un trouble se produisit dans le quadrilatère. Tout ceci eut lieu tout près de moi et j’ai pu en voir les détails les plus infimes. Je me rappelle très bien un homme au cou mince et long avec, sur la tempe, un réseau de veines bleues, ressemblant aux fleuves d’un petit monde inconnu. C’était visiblement un tout jeune homme. Il remarqua quelqu’un dans nos rangs, s’arrêta, se dressa sur la pointe des pieds et tendit le cou. Un des gardes le cingla de l’étincelle bleue d’un fouet électrique, il poussa seulement un cri, comme les petits chiens. Les coups se succédèrent ensuite toutes les trois secondes environ, suivis d’un cri : un coup sec, un cri ; un coup, un cri.

Nous continuions à marcher régulièrement, à l’assyrienne, et, à la vue de l’élégant zigzag des étincelles, je pensais : « Tout, dans la société humaine se perfectionne sans fin, et doit se perfectionner. Quel instrument inepte était l’ancien fouet, et quelle beauté… »

À en instant, comme un boulon se détachant en pleine vitesse, une mince silhouette de femme, souple et flexible, se détacha de nos rangs et se précipita dans le quadrilatère en hurlant : « Assez, je vous le défends ! » Cela produisit un effet pareil à celui produit par le météore d’il y a cent dix-neuf ans : toute la masse se figea et nos rangs devinrent semblables aux crêtes grises des vagues saisies par le froid.

Je la considérai pendant une seconde, de même que tous les autres, comme une étrangère. Elle n’était déjà plus un numéro mais un individu, elle n’était plus que la matérialisation de l’offense qu’elle venait de commettre envers l’État Unique. Un de ses gestes, lorsqu’elle se pencha à gauche en tournant sur les hanches, me la fit reconnaître : je connaissais ce corps souple comme une cravache ; mes yeux, mes lèvres, mes mains le connaissaient, j’en étais absolument certain.

Deux des gardes s’interposèrent, leurs trajectoires allaient se couper en un point de la chaussée, ils allaient la saisir… Mon cœur s’arrêta et, sans réfléchir si c’était possible ou non, si c’était raisonnable ou absurde, je me précipitai vers ce point…

Je sentis des milliers d’yeux, ronds d’horreur, fixés sur moi, mais ceci ne fit que donner des forces à ce sauvage aux mains velues qui venait de s’échapper de moi avec la joie du désespoir. Il courut de plus en plus vite. J’étais à deux pas d’elle quand elle se retourna…

Un visage tremblant, parsemé de taches de rousseur, des sourcils roux… Ce n’était pas elle, ce n’était pas I…

Une joie insensée et cinglante s’empara de moi. J’avais envie de crier quelque chose comme : « Arrêtez-la ! » mais je n’entendis que mon chuchotement. Une main lourde s’abattit sur mon épaule et on m’emmena tandis que je m’efforçai de leur expliquer…

« Écoutez, vous devez tout de même comprendre, je croyais que c’était… »

Mais comment leur expliquer mon cas et toute ma maladie comme elle est racontée dans ces notes ? Je m’éteignis et les suivis docilement… Une feuille arrachée de l’arbre par un brusque coup de vent tombe avec soumission, mais en tombant elle tourne, se retourne, s’accroche à chaque branche, à chaque fourche, à chaque nœud. Je m’accrochai également à chacune des têtes sphériques et silencieuses, à la glace transparente des murs, à l’aiguille bleue de la Tour Accumulatrice.

Au moment où le lourd rideau était sur le point de me séparer de tout ce monde magnifique, j’aperçus près de moi une tête énorme, qui glissait sur la chaussée de verre en agitant ses oreilles, et j’entendis la voix bien connue et plate :

« Je considère de mon devoir de signaler que le numéro D-503 est malade et hors d’état de contrôler ses sentiments. Je suis sûr qu’il a été emporté par une indignation naturelle.

– Oui, oui, repris-je. J’ai même crié : “Arrêtez-la !” »

Il souffla derrière mes épaules :

« Vous n’avez rien crié !

– Non, mais je le voulais. Je le jure par le Bienfaiteur, je voulais… »

Je fus fouillé pendant une seconde par les vrilles grises et froides de ses yeux. Je ne sais s’il vit que c’était presque la vérité, ou s’il avait une raison secrète pour m’épargner temporairement, mais il écrivit quelques lignes sur un papier qu’il tendit à l’un de mes gardes. J’étais libre, c’est-à-dire rendu à la troupe assyrienne, régulière et sans fin.

Le quadrilatère avec le visage tacheté et la tempe aux veines bleues des cartes de géographie disparurent à jamais derrière le coin. Notre corps aux mille têtes reprit sa marche et en chacun de nous régnait cette joie mesurée que connaissent sans doute les molécules, les atomes et les phagocytes. C’est ce qu’avaient autrefois compris les Chrétiens, nos uniques prédécesseurs, quoique bien imparfaits. Ils connaissaient la grandeur de l’église « du seul troupeau » et, s’ils savaient que l’humilité est une qualité et l’orgueil un vice, nous savons que « Nous » vient de Dieu et « moi » du diable.

Je marchais au pas avec les autres, mais, malgré tout, à part des autres. Je tremblais encore de ma dernière émotion comme un pont sur lequel vient de passer, en tonnant, un ancien train en fer. J’avais conscience de moi. Or, seuls ont conscience d’eux-mêmes, seuls reconnaissent leur individualité, l’œil dans lequel vient de tomber une poussière, le doigt écorché, la dent malade. L’œil, le doigt et la dent n’existent pas lorsqu’ils sont sains. N’est-il pas clair, dans ce cas, que la conscience personnelle est une maladie ?

Il est possible que je ne sois plus un phagocyte, dévorant tranquillement des microbes (des microbes aux tempes bleues et couverts de taches de rousseur) : il se peut que je sois un microbe, que I soit un merveilleux microbe diabolique et peut-être qu’eux, les milliers de gens qui nous entourent, s’imaginent encore, comme moi, qu’ils sont des phagocytes.

Et si tout ce qui s’est passé aujourd’hui n’était, au fond, qu’un événement de peu d’importance, un simple début, le premier météore d’une série de pierres brûlantes et tourbillonnantes, déversées par l’infini sur notre paradis de verre ?

NOTE 23 – Les fleurs. La dissolution d’un cristal. « Si seulement » ?

On dit qu’il y a des plantes qui ne fleurissent qu’une fois tous les cent ans. Pourquoi n’y en a-t-il pas qui fleurissent une fois tous les mille, ou deux cent mille ans ? Il se peut que nous ne le sachions pas jusqu’ici, justement parce que cette unique fois tombe aujourd’hui.

Je descendais l’escalier, heureux et enivré, lorsque je m’aperçus que des boutons vieux de mille ans éclataient et que tout était en fleurs ; les fauteuils, les souliers, les plaques d’or, les petites lampes électriques, les yeux sombres, les barres polies de la rampe d’escalier, le mouchoir perdu sur les marches, la table souillée d’encre du numéro de service et, au-dessus de la table, les joues brunes et tachetées de U. Tout était inhabituellement neuf et tendre.

U prit le billet rose tandis qu’au-dessus de sa tête, à travers le mur de verre, la lune bleue et parfumée pendait à une branche invisible. Je la montrai triomphalement du doigt et dis :

« Vous voyez la lune ? »

U me regarda, puis considéra le numéro du talon et, d’un mouvement familier et charmant, arrangea le pli de son unif entre ses genoux.

« Vous n’avez pas votre teint habituel, vous avez mauvaise mine, mon cher. Vous vous abîmez, et personne ne vous le fait remarquer, personne ! »