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Demain, c’est le Jour de l’Unanimité. Elle sera certainement là-bas et je la verrai, mais seulement de loin. Ce sera pénible, car il me faut absolument être tout près d’elle, afin que ses mains, son épaule, ses cheveux… Mais j’ai aussi besoin de cette souffrance, je l’attends !

Grand Bienfaiteur ! Est-ce absurde de vouloir souffrir ? Qui ne voit pas que les souffrances sont des quantités négatives diminuant la somme de ce que nous appelons le bonheur ? Par conséquent…

Il n’y a pas de « par conséquent ». Tout est simple, nu.

Le soir.

Un coucher de soleil venteux et fébrile perce les murs. Je tourne le fauteuil de façon à ce que cette couleur rose ne me blesse pas les yeux et je feuillette mes notes. Je m’aperçois encore une fois avoir oublié que je n’écris pas pour moi, mais pour vous, lecteurs inconnus, pour vous que j’aime et que je plains, pour vous qui êtes en retard de plusieurs siècles sur nous.

Il faut que je vous parle du Jour de l’Unanimité, de ce Jour grand entre tous. Je l’ai toujours aimé depuis mon enfance. Il me semble que, pour nous, c’est quelque chose comme les « Pâques » des anciens. Je me souviens que, la veille, nous établissions un calendrier des heures et nous barrions triomphalement chaque heure écoulée. Si j’étais sûr que personne ne me voie, je vous jure que je ferais de même pour suivre heure par heure combien il me reste de temps jusqu’à demain, jusqu’au moment où je la verrai de loin…

(On vient de me déranger : on m’a apporté un unif tout neuf, sortant des manufactures. On nous délivre toujours des unifs neufs la veille de ce Jour. Il y a eu des pas dans le corridor, des voix joyeuses, tout un remue-ménage.)

Je continue. Je verrai demain ce spectacle émouvant qui se répète tout les ans et nous semble toujours nouveau : la coupe immense des mains pieusement levées dans un geste d’une unanimité parfaite. C’est demain le jour de l’élection solennelle du Bienfaiteur. Nous remettrons au Bienfaiteur les clefs de notre Bonheur.

Il va de soi que cela n’a rien de commun avec les élections désordonnées et inorganisées qui avaient lieu chez les anciens et dont – cela paraît ridicule –, le résultat lui-même était inconnu à l’avance. Que peut-il y avoir de plus insensé que d’organiser un État sur des contingences absolument imprévisibles, à l’aveuglette ? Et le plus fort, c’est qu’il ait fallu des siècles pour comprendre cela.

Est-il besoin de dire que rien chez nous n’est laissé au hasard ? Rien d’inattendu ne peut survenir ; nous constituons un seul organisme aux millions de cellules et, pour parler la langue de l’« Évangile », nous formons une seule « Église ». L’histoire de l’État Unique ne connaît pas de cas où une seule voix se fût permis de détruire la grandiose unanimité de ce Jour.

On dit que les anciens pratiquaient le vote secret, en se cachant comme des voleurs. Certains de nos historiens affirment même qu’ils arrivaient soigneusement masqués aux urnes. Je m’imagine très bien ce sombre spectacle : la nuit, une place publique, des formes recouvertes de manteaux sombres se glissent le long des murs, la flamme pourpre des flambeaux danse au vent…

Pourquoi tout ce mystère ? nous n’en savons rien aujourd’hui. Il est probable que les élections étaient accompagnées de cérémonies mystiques et, peut-être même, criminelles. Nous n’avons rien à cacher, nous n’avons honte de rien, c’est pourquoi nous fêtons les élections loyalement et en plein jour. Je vois les autres voter pour le Bienfaiteur et ceux-ci me voient également. Pourrait-il en être autrement puisque « tous » et « moi » formons un seul « Nous » ? Cette procédure est beaucoup plus ennoblissante et plus sincère que celle en honneur chez les anciens, « secrète » et d’une couardise de bandits. De plus, elle est beaucoup plus conforme à son but, car, en supposant l’impossible, si une dissonance se produisait dans l’homophonie habituelle, nous avons les Gardiens, invisibles parmi nous, qui peuvent arrêter les numéros tombés dans l’erreur, les préserver de faux pas futurs et sauver ainsi l’État Unique. Pour terminer je vous dirai encore…

… Je vois, à travers le mur à gauche, une femme déboutonner en hâte son unif devant l’armoire à glace, j’aperçois, pendant une seconde, ses yeux, ses lèvres, deux rubans roses… Puis le rideau tombe… Immédiatement, tout ce qui s’est passé hier me revient à l’esprit et je ne sais plus ce que je voulais dire pour finir… Je n’ai plus besoin de rien sauf de I. Je veux qu’elle soit avec moi et seulement avec moi à chaque instant, à chaque minute. Tout ce que je viens d’écrire sur l’Unanimité est inutile et futile ; j’ai envie de tout barrer et de tout déchirer. Je vais blasphémer, mais tant pis : il n’y a de fête que si elle est là, près de moi, épaule contre épaule. Sans elle, le soleil de demain ne sera qu’un petit cerceau, le ciel une plaque de tôle peinte en bleu et moi-même…

Je décroche le téléphone :

– C’est vous, I ?

– Oui, pourquoi téléphonez-vous si tard ?

– Il n’est peut-être pas trop tard ? Je voulais vous demander… Je veux que vous soyez avec moi demain, chérie… »

J’ai dit « chérie » tout bas. Un petit fait qui s’est passé ce matin sur le dock me revient à l’esprit, je ne sais pourquoi. Quelqu’un pour s’amuser avait mis une montre sous le marteau-pilon de cent tonnes. Une descente vertigineuse, une rafale, et l’énorme masse ne fit qu’effleurer légèrement la montre fragile.

Une pause se fit. Je crus entendre un chuchotement dans la chambre de I.

« Non, je ne peux pas. Vous comprenez, moi-même… Non, je ne peux pas. Pourquoi ? Vous le saurez demain. »

C’est la nuit.

NOTE 25 – La descente des cieux. La plus grande catastrophe de l’histoire. La fin du connu.

Lorsque, au début, tout le monde se leva et que l’hymne, chanté par les centaines de haut-parleurs de l’Usine Musicale et par des millions de voix humaines, ondula au-dessus de nos têtes comme un magnifique manteau de cuivre, j’oubliai, pendant une seconde, ce que I m’avait dit d’alarmant sur la fête d’aujourd’hui, j’oubliai I elle-même, j’oubliai tout. J’étais redevenu le petit garçon qui pleurait à cause d’une tache sur son unif, une tache si minuscule que lui seul pouvait la voir. Il se peut que personne alentour ne voie de quelles taches noires et indélébiles je suis couvert, mais je sais qu’il n’y a pas place pour moi, criminel, au milieu de ces visages franchement ouverts. Ah, si je pouvais me lever et, m’étranglant de paroles, tout raconter ! Tant pis si, après, tout est fini pour moi, mais je me serai au moins senti un court instant pur et innocent comme ce ciel enfantin…

Tous les yeux étaient levés. Une tache à peine visible, tantôt sombre, tantôt lumineuse, apparut dans le bleu du ciel matinal et pur, où les larmes de la nuit n’avaient pas encore eu le temps de sécher. C’était Lui, qui en avion descendait des cieux, aussi sage et aussi cruel que le Jéhovah des anciens. Il se rapprocha et des millions de cœurs montèrent à sa rencontre. Je contemplai mentalement avec lui le tableau qui était à ses pieds : les cercles concentriques des tribunes marqués du bleu léger des unifs, formant comme une immense toile d’araignée, parsemée des soleils microscopiques reflétés par les plaques d’or. L’araignée se posa au centre. Elle était vêtue de la robe blanche du Bienfaiteur, de celui qui avait sagement serré nos bras et nos jambes dans les filets du bonheur.