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« Frères » c’était elle, « Frères, vous savez tous que, de l’autre côté du Mur, dans la ville, on construit l’Intégral. Vous savez que le jour est proche où nous détruirons ce Mur, et tous les autres, pour que le vent des forêts souffle d’un bout de la terre à l’autre. L’Intégral doit porter ces murs dans des milliers d’autres terres qui ce soir encore scintilleront à travers les feuilles de la nuit. »

Des vagues, de l’écume, du vent frappèrent la pierre :

« À bas l’Intégral ! À bas l’Intégral !

– Non, frères ! l’Intégral doit être à nous. Il sera à nous. Le jour où il s’envolera vers le ciel, nous serons dedans. Le Constructeur de l’Intégral est avec nous. Il a franchi le Mur, il m’a accompagnée ici pour être parmi nous. Vive le Constructeur ! »

Je me sentis soulevé et vis sous moi des têtes, des bouches hurlantes, des bras levés et abaissés. C’était extrêmement étrange et enivrant : je me sentais au-dessus de tous, j’étais à moi seul un monde. Je cessai d’être une partie pour devenir un tout.

Je me trouvai près de la pierre, le corps meurtri, heureux et rompu, comme après une étreinte amoureuse. J’étais baigné de soleil et de voix, le sourire de I descendait vers moi. À mes côtés se trouvait une femme toute dorée aux cheveux blonds, qui dégageait une odeur d’herbes aromatiques. Elle tenait dans ses mains une coupe qui paraissait être de bois et qu’elle me tendit après y avoir trempé ses lèvres rouges ; j’y bus avidement, en fermant les yeux, je bus des étincelles froides et piquantes pour calmer le feu qui me brûlait.

Mon sang et le monde environnant se mirent à tourner mille fois plus vite. La terre volait comme une plume. Tout me devint clair et simple.

Je vis sur la pierre le mot « Méphi » en lettres énormes, et il me parut que c’était un fil solide qui reliait tout. Une image grossière était dessinée sur ce roc, représentant un jeune homme ailé au corps transparent qui avait, à la place du cœur, un charbon ardent couleur framboise. Il me sembla que je comprenais ce charbon, ou plutôt non, je le sentais de la même façon que je sentais, sans l’entendre, chaque parole de I. Je compris qu’un seul cœur bat en nous tous, que nous allons tous nous envoler, comme l’autre jour les oiseaux au-dessus du Mur…

Une voix forte s’éleva dans la masse des corps haletants :

« Mais c’est fou ! »

Il me semble que c’était moi, oui, je crois bien que c’était moi qui sautai sur la pierre. Je vis de là le soleil et les têtes qui, sur le fond bleu, formaient comme une scie aux dents vertes. Je criai :

« Il faut qu’ils perdent tous la tête, c’est indispensable qu’ils perdent la tête le plus tôt possible. Cela ne fait aucun doute ! »

I était à côté de moi. Son sourire formait deux traits sombres partant des coins de la bouche. Je sentais un charbon en moi et j’éprouvai un instant une sensation douloureuse de légèreté, c’était délicieux…

Puis, de tout cela il ne resta plus que des fragments épars.

Un oiseau volait lentement et bas. Je vis qu’il était vivant comme moi. Il tournait la tête comme nous à droite et à gauche ; ses yeux noirs et ronds s’enfoncèrent dans les miens…

J’aperçus un dos couvert d’un poil brillant, couleur d’ivoire. Un insecte noir aux ailes minuscules et transparentes rampait sur ce dos qui tressaillit deux fois pour le chasser.

Des gens étaient couchés dans cette ombre et mâchaient quelque chose ressemblant à la nourriture légendaire des anciens : un fruit long et jaune et un morceau d’une matière noire. On me fourra un de ces fruits dans la main et je ne sus pas si je pouvais le manger ou non.

Et puis, encore, des têtes, des jambes, des bras, des bouches. Les visages apparaissaient pendant une seconde et se perdaient. Ils éclataient comme des bulles. J’aperçus un instant ou peut-être je crus voir les oreilles en éventail.

Je serrais le bras de I de toutes mes forces.

« Qu’y a-t-il ?

– Il est ici… Il m’a semblé…

– Qui, il ?

– À l’instant… dans la foule… S… »

Ses sourcils noirs et fins remontèrent vers les tempes et formèrent un triangle avec son sourire.

Je ne compris pas pourquoi elle souriait, ni comment elle pouvait sourire.

« Tu ne comprends pas, I, tu ne comprends pas ce que cela veut dire si l’un d’eux est ici ?

– Tu es drôle. Leur viendra-t-il à l’idée que nous sommes de l’autre côté du Mur ? Souviens-toi, as-tu jamais pensé que ce fût possible ? Ils nous cherchent là-bas, laisse-les. Tu as le délire. »

Elle souriait légèrement, joyeusement – et moi de même. La terre était ivre, gaie, légère, et flottait…

NOTE 28 – Elles deux. Entropie et énergie. La partie la plus opaque du corps.

Si votre monde est semblable à celui de nos ancêtres éloignés, imaginez que vous ayez abordé dans une sixième partie du monde, dans une Atlantide quelconque et que vous y voyiez des villes-labyrinthes, des gens volant dans l’espace sans aucun moyen apparent, des pierres soulevées par le seul regard, en un mot des choses que vous ne vous seriez jamais imaginées, même pendant la maladie du rêve. C’est ce qui m’est arrivé hier ; car comme je vous l’ai déjà dit, personne d’entre nous n’a jamais franchi le Mur depuis la Guerre de Deux Cents ans.

Je sais qu’il est de mon devoir envers vous, mes amis inconnus, de vous donner plus de détails sur ce monde étrange et inattendu qui vient de m’être révélé, mais j’en suis incapable en ce moment. Les événements se déversent sur moi en pluie et je n’arrive pas à les ramasser tous : je tends les mains et les basques de mon unif : des seaux pleins tombent à côté et ces pages ne reçoivent que quelques gouttes…

J’entendis des voix sonores derrière ma porte et reconnus celle de I, souple et métallique, ainsi qu’une autre, rigide comme une règle, celle de U. Ensuite la porte s’ouvrit avec fracas et éjecta les deux femmes en même temps dans la chambre. Je dis bien : « éjecta ».

I posa le bras sur le dos de mon fauteuil et, par-dessus l’épaule, sourit à U avec les dents. Je n’aurais pas voulu avoir à supporter ce sourire.

« Écoutez, me dit-elle, cette femme semble s’être donné pour mission de vous protéger contre moi, comme si vous étiez un petit enfant. Est-ce avec votre permission ? »

L’autre reprit, les ouïes tremblantes :

« Oui, c’est un enfant, oui. C’est pourquoi il ne voit pas que vous et lui… pour que… que tout cela… C’est une comédie. Certainement… et mon devoir… »

J’entrevis dans le miroir la ligne brisée de mes sourcils. Je me levai et, contenant en moi l’autre avec peine, celui aux poings velus, je criai à U en pleine figure, dans les ouïes, en chassant avec effort mes mots à travers les dents :

« S-sortez tout de suite ! Immédiatement ! »

Les ouïes se gonflèrent et tournèrent au rouge vif, puis retombèrent, grises. Elle ouvrit la bouche mais il n’en jaillit aucun son. Elle sortit.

Je me jetai sur I :

« Je ne me pardonnerai jamais cela. Elle a osé te… Mais tu ne penses pas, que je croie, que tu… qu’elle… Tout cela, c’est parce qu’elle veut s’inscrire pour moi et que je…

– Heureusement qu’elle n’en aura pas le temps. Et puis, il peut en venir un millier comme elle, cela m’est égal. Je sais que tu n’auras jamais confiance qu’en moi. Après ce qui s’est passé hier, je suis toute à toi, jusqu’au bout, comme tu le voulais. Je suis entre tes mains, tu peux, quand tu voudras…