– Quoi, quand je voudrai ? » Je compris de suite quoi, le sang m’afflua aux oreilles et aux joues. « Ne me parle jamais de cela, tu comprends bien que ce moi c’était celui d’avant, et que maintenant…
– Qu’en sais-je ?… Les hommes sont comme les romans : avant la dernière page, on ne sait jamais comment ils finiront. Autrement cela ne vaudrait pas la peine de les lire. »
Elle me caressait la tête. Je ne voyais pas son visage, mais je le savais par sa voix : elle regardait au loin, les yeux fixés sur un nuage voguant sans bruit, lentement, on ne savait où…
Elle me repoussa doucement :
« Écoute, je suis venue te dire que ce sont peut-être les derniers jours… Tu sais que tous les auditoria vont être fermés à partir de ce soir ?
– Fermés ?
– Oui. Je suis passée et j’ai vu que l’on y préparait quelque chose. Ils sont remplis de tables, de médecins en blanc.
– Qu’est-ce que cela veut dire ?
– Je ne sais pas. Jusqu’à présent, personne ne le sait et c’est bien le pis. Je le sens : ils ont donné le courant et l’étincelle va éclater ; si ce n’est aujourd’hui, demain… Mais peut-être n’arriveront-ils pas à temps. »
Il y avait longtemps que j’avais cessé de savoir qui était « eux » et qui était « nous ». Je ne savais pas ce que je voulais : si c’étaient eux qui devaient arriver à temps, ou si c’étaient nous. Je ne savais qu’une chose : I était parvenue sur le bord, à la limite extrême et bientôt…
« Mais c’est fou ! lui dis-je. Cette opposition entre vous et l’État Unique, c’est comme si l’on mettait la main devant la bouche d’un canon en pensant que l’on peut arrêter le coup de cette manière. C’est de la folie pure. »
Elle sourit :
« “Il faut qu’ils perdent tous la tête, le plus tôt possible.” Tu as dit cela hier, t’en souviens-tu ? »
Oui, c’est dans mes papiers. Par conséquent les choses se sont bien passées ainsi. Je la regardai en silence : son visage était marqué d’une croix sombre, particulièrement méchante.
« Chère I, pendant qu’il n’est pas encore trop tard… Si tu veux, je quitterai tout, j’oublierai tout et partirai avec toi de l’autre côté du Mur, chez eux, que je ne connais pas.
Elle secouait la tête, je vis un feu brûler à travers les fenêtres sombres de ses yeux, une danse d’étincelles et de langues de feu sur du bois sec et résineux. Je compris qu’il était trop tard, que mes paroles ne pouvaient déjà plus rien.
Elle se leva pour partir.
« Il se peut que ce soient les derniers jours, et peut-être les dernières minutes »… Je la saisis par la main :
« Non, reste encore un peu, au nom de… au nom de… »
Elle leva lentement ma main vers la lumière, ma main velue que je déteste tant. Je voulus la retirer, mais elle la tint fortement serrée.
« Ta main… Tu ne sais pas, et peu le savent, qu’il est arrivé à des femmes d’ici, de la ville, d’aimer les autres. Tu as certainement en toi quelques gouttes de sang solaire et sylvestre. Peut-être est-ce pour cela que… »
Il se fit un silence. Comme c’est étrange : le cœur s’emballe toujours pendant le silence et le vide. Je lui criai :
« Ah !… Ah ! Tu ne partiras pas encore. Tu ne partiras pas avant de m’avoir parlé d’eux, avant de m’avoir dit pourquoi tu les aimes… eux. Je ne sais même pas qui ils sont ni d’où ils viennent.
– Qui ils sont ? C’est la moitié que nous avons perdue. H-2 et O sont deux moitiés, mais pour obtenir H-2-O, c’est-à-dire des fleuves, des mers, des chutes, des vagues, des tempêtes, il faut que ces deux moitiés se réunissent… »
Je me rappelle fort bien chacun de ses mouvements. Elle prit sur ma table mon triangle de verre et, pendant qu’elle parlait, elle en appuyait une arête contre sa joue ; une ligne blanche apparaissait et se remplissait de rouge avant de disparaître. Mais, fait extraordinaire, je ne puis me souvenir d’une seule de ses paroles, surtout du début. Je n’ai gardé dans ma mémoire que des images éparses, des fleurs.
Elle a commencé par la Guerre de Deux Cents ans. Il y avait du rouge sur l’herbe verte, sur l’argile sombre, sur le bleu des neiges, des mares rouges qui ne pouvaient sécher. Ensuite succéda le jaune : herbe jaune brûlée par le soleil, hommes et chiens nus et jaunes côte à côte avec des charognes gonflées de chiens ou d’hommes. Ceux-là, naturellement, hurlaient, car la ville avait déjà vaincu et possédait la nourriture naphtée actuelle.
Des raies lourdes flottaient du haut du ciel jusqu’en bas ; une fumée rampait sur les forêts, sur les villages. On entendait de sourds gémissements : c’étaient des hommes, en longues files noires, que l’on poussait vers la ville pour les sauver de force et leur apprendre le bonheur.
« … Tu savais tout cela.
– Oui, à peu près.
– Mais tu ne savais pas, et bien peu le savaient, qu’un petit groupe de ces hommes restèrent derrière les Murs. Ils partirent nus pour la forêt et s’y instruisirent au contact des arbres, des animaux, du soleil. Ils se couvrirent de poils sous lesquels coulait un sang chaud et rouge. Votre sort fut pire : vous vous êtes couverts de chiffres, qui rampent sur vous comme des poux. Il faut vous en débarrasser et vous chasser nus vers la forêt. Vous devez apprendre à trembler de peur, de joie, de colère furieuse, de froid, vous devez adorer le feu. Nous autres, les Méphis, nous voulons…
– Attends, que veut dire “Méphi” ?
– Méphi, c’est Méphisto. Tu te rappelles le jeune homme dessiné sur la pierre ?… Ou plutôt non, je m’exprimerai plutôt dans ta langue. Voilà, il y a deux forces au monde : l’entropie et l’énergie. L’une est pour l’heureuse tranquillité, pour l’équilibre, l’autre cherche à détruire l’équilibre, elle tend au douloureux mouvement perpétuel. Nous, ou plutôt vos ancêtres, les Chrétiens, révéraient l’entropie comme un Dieu. Nous, nous sommes les antichrétiens… »
À ce moment, un coup à peine perceptible fut frappé à la porte et le type au front enfoncé sur les yeux, qui m’avait apporté les lettres de I, bondit dans la chambre.
Il courut à nous, s’arrêta, souffla comme une pompe à air sans pouvoir prononcer un seul mot. Il avait dû galoper de toutes ses forces.
« Eh bien quoi ? Qu’est-il arrivé ? dit I en le prenant par le bras.
– Ils viennent, souffla-t-il enfin. Le garde, avec… comment s’appelle-t-il donc, le type bossu… ?
– S ?
– Oui. Ils sont dans la maison à côté, ils vont être ici dans un instant. Vite, vite…
– Ça va, nous avons le temps… » dit I en riant, tandis que des étincelles joyeuses dansaient dans ses yeux.
Elle était d’une témérité folle, ou bien il y avait là-dessous quelque chose que je ne saisissais pas encore. « I, au nom du Bienfaiteur, comprends que…
– Au nom du Bienfaiteur ? » Elle tourna vers moi son sourire en triangle.
« Eh bien, pour moi, je te demande…
– Ah, il faut encore que je te parle au sujet d’une chose qui… Et puis, cela ne fait rien, remettons ça à demain… »
Elle m’adressa un joyeux signe de tête (oui, joyeux), l’autre fit de même et je restai seul.
Je me mis vite à ma table, ouvris mes papiers et pris ma plume afin qu’ils me trouvassent occupé à ce travail pour le bien de l’État Unique. Je pensai ensuite : « S’ils lisaient une des dernières pages ? » et chacun de mes cheveux remua sur ma tête.
Je restais immobile à ma table, mais il me semblait que les atomes environnants avaient subitement grossi un million de fois. Je voyais les murs trembler, ma plume frémir dans ma main, les lettres se tordaient en s’enchevêtrant.