Cacher mon manuscrit ?
Mais où ? Tout est en verre. Le brûler ? Mais cela serait vu du corridor et des chambres voisines. Et puis je ne pourrai, je n’aurai pas la force de détruire la plus douloureuse et peut-être la plus précieuse partie de moi-même…
J’entendis au loin, dans le corridor, des voix et des pas. Je n’eus que le temps de glisser mon paquet de feuillets sous moi et, soudé au fauteuil dont chaque atome oscillait, je restais assis, sentant le plancher tanguer comme le pont d’un navire…
Tout ratatiné et me cachant derrière mon front, comme l’autre, je jetais des regards à la dérobée ; ils allaient de chambre en chambre en commençant par l’extrémité droite du corridor. Les uns restaient assis, figés comme moi, d’autres sautaient à leur rencontre et ouvraient leurs portes toutes grandes.
« Les heureux, si je pouvais en faire autant !… »
Le Bienfaiteur est le désinfectant le plus parfait dont a besoin l’humanité. Après lui, l’organisme de l’État Unique n’est secoué d’autre mouvement péristaltique… J’écrivis cette ineptie d’une plume bondissante, sentant une force furieuse cogner dans ma tête. Le bruit que fit ma porte en s’ouvrant me parcourut la colonne vertébrale. Une bouffée de vent entra et mon fauteuil se mit à danser…
Je m’arrachai alors de ma page et me tournai vers les nouveaux venus. « Comme il est difficile de jouer la comédie », pensais-je, « Mais qui donc m’a parlé de comédie aujourd’hui ? » S était devant moi, sombre et silencieux. Ses yeux fouillaient ma tête, mon fauteuil, les feuillets qui tressaillaient sous moi. Puis un visage quotidien apparut à la porte : je distinguais les ouïes gonflées et rouge-brun…
Je me rappelai tout ce qui s’était passé dans cette chambre une demi-heure auparavant, il était clair qu’elle allait me trahir. Tout mon être était concentré et vivait dans cette partie de mon corps (opaque, heureusement) qui recouvrait mon manuscrit.
U s’approcha de S, lui toucha délicatement le bras et dit à voix basse :
« C’est D-503, le Constructeur de l’Intégral. Vous avez dû en entendre parler ? Il est toujours à sa table, à travailler sans arrêt. »
Je pensai : « Quelle femme merveilleuse, extraordinaire ! »
S glissa jusqu’à moi et se pencha au-dessus de mon épaule. Je posai le coude sur ce que je venais d’écrire mais il me cria d’une voix sévère :
« Montrez-moi immédiatement ce que vous avez là ! »
Couvert de honte, je lui tendis la feuille. Il la lut et je vis un sourire naître dans ses yeux, parcourir son visage et se fixer près du coin droit de sa bouche.
« C’est un peu ambigu, mais continuez tout de même. Nous ne viendrons plus vous déranger… »
Il alla vers la porte en claquant des pieds comme s’il marchait dans des flaques d’eau. À chacun de ses pas, mes jambes, mes bras, mes doigts revenaient à la vie, mon âme se répandait également dans tout mon corps, je respirais…
U resta la dernière dans ma chambre. Elle s’approcha, se pencha sur mon oreille et murmura :
« C’est heureux que je… »
Je ne compris pas ce qu’elle voulait dire par là.
Le soir, j’appris qu’ils en avaient emmené trois. Toutefois, personne ne parlait tout haut de ce qui venait de se passer, par suite de l’influence bienfaisante des Gardiens, invisibles parmi nous. Les conversations roulaient surtout sur la chute rapide du baromètre et sur le changement de temps…
NOTE 29 – Des fils sur le visage. Les jeunes tiges. Une compression antinaturelle.
C’est étrange : le baromètre descend toujours et le vent ne vient pas, tout est calme. Au-dessus de nous, une tempête que nous n’entendons pas vient de commencer. Les nuages noirs courent à toute haleine. Il y en a encore peu et ce sont seulement des débris déchiquetés. C’est comme si là-haut on détruisait une ville et que des blocs de murailles et de tours étaient précipités en bas. Nous voyons ces ruines augmenter de volume avec une vitesse vertigineuse, mais il leur faudra encore tomber pendant des journées entières à travers l’immensité bleue avant de s’écraser sur nous.
Chez nous, c’est toujours le calme. Des fils fins, incompréhensibles et presque invisibles flottent dans l’air. Ils viennent, à chaque automne, de l’autre côté du Mur, et planent lentement. Vous sentez brusquement que vous avez quelque chose sur la figure, vous voulez vous en débarrasser et vous n’y arrivez pas…
Cela arrive surtout dans le voisinage du Mur Vert, où je suis allé ce matin : I m’avait donné rendez-vous à la Maison Antique, dans notre « appartement ».
J’apercevais déjà de loin la masse opaque et rouge de la Maison Antique lorsque j’entendis des pas menus et pressés derrière moi. Je me retournai et vis O qui courait pour me rattraper.
Elle semblait étrangement ronde. Ses bras, les vases de sa poitrine, son corps, tout s’arrondissait et tendait son unif. Ses chairs semblaient sur le point de faire éclater l’étoffe fine et d’apparaître au soleil. Je m’imagine que là-bas, dans les débris verts, les jeunes tiges percent la terre de la même façon pour donner au plus vite naissance à des branches, à des feuilles, à des fleurs.
Elle resta quelques instants devant moi sans rien dire, souriante :
« Je vous ai vu le Jour de l’Unanimité ! dit-elle enfin.
– Moi aussi, je vous ai vue. »
Je la revis immédiatement pressée contre le mur, se protégeant le ventre de ses mains. Je jetai involontairement les yeux sur son ventre rond sous son unif.
Elle vit mon regard, rougit et me dit en souriant :
« Je suis tellement heureuse, tellement heureuse… Vous comprenez, je suis pleine de joie jusqu’aux bords. Je n’entends rien de l’extérieur, mais j’écoute, en moi… »
Je me taisais, quelque chose d’étranger était sur mon visage et je ne pouvais m’en débarrasser. Tout à coup, de plus en plus souriante, elle saisit ma main, sur laquelle je sentis ses lèvres… C’était la première fois que cela m’arrivait dans ma vie. C’était une ancienne caresse que je ne connaissais pas encore. Venant d’elle, j’en éprouvais une telle honte et une telle souffrance que j’arrachai violemment ma main des siennes :
« Vous êtes devenue folle. De quoi vous réjouissez-vous ? Pouvez-vous oublier ce qui vous attend ? Si ce n’est pas maintenant, ce sera dans un mois, dans deux mois… »
Son sourire s’éteignit, ses rondeurs s’affaissèrent et se ratatinèrent. Je sentis au cœur une compression désagréable, maladive même, mêlée à un sentiment de pitié. Le cœur est une pompe idéale ; une compression au moment de l’aspiration est techniquement absurde. C’est pourquoi tous ces « amours », « pitiés », etc., qui provoquent cette compression, sont tellement absurdes, antinaturels et maladifs.
Le silence nous enveloppait, nous avions, à gauche, le Mur Vert trouble et, devant nous, la masse rouge sombre. Ces deux couleurs, en se fondant, me donnèrent une idée qui me sembla brillante.
« Attendez, je sais le moyen de vous sauver. Je vous éviterai l’horreur de voir votre enfant pendant quelques instants pour mourir ensuite. Vous pourrez le nourrir, vous comprenez, vous pourrez le voir grandir et s’arrondir comme un fruit dans vos bras. »
Elle trembla toute et s’appuya contre moi.
« Vous vous rappelez cette femme, I, que nous avons rencontrée à la promenade, il y a déjà quelque temps ? Elle est ici, dans la Vieille Maison. Allons la voir, je vous promets de tout arranger immédiatement. »
Je me voyais déjà la conduisant avec I par les couloirs et la menant parmi les fleurs, l’herbe et les feuilles. Mais elle recula, les pointes de son croissant rose tremblèrent et se courbèrent vers le bas.