Выбрать главу

Je lui tendis la main sans hésitation car je pardonnais tout. Elle les prit toutes deux et les serra fortement dans ses doigts osseux puis me déclara, en faisant trembler ses joues pendantes comme des breloques :

« J’attendais… Je ne vais rester qu’une minute, je voulais seulement vous dire combien je suis heureuse, combien je me réjouis pour vous. Demain, après-demain peut-être, vous serez tout à fait bien portant, vous serez né de nouveau. »

J’aperçus sur la table les deux dernières pages que j’avais écrites hier. Elles étaient restées comme je les avais laissées. J’eus d’abord peur qu’elle ne les ait lues, puis pensai que cela n’avait pas d’importance, que c’était de l’histoire ancienne, quelque chose comme un paysage contemplé par le gros bout d’une lunette…

« Oui, lui dis-je. Savez-vous, je me trouvais sur le boulevard quand j’ai vu l’ombre d’un homme qui marchait devant moi. Figurez-vous que cette ombre était lumineuse ! Je suis sûr que demain, ni les hommes, ni les choses ne projetteront plus d’ombres, le soleil traversera tout…

– Vous êtes un fantaisiste, répondit-elle d’une voix ferme et douce. Je ne permettrais pas à mes enfants de l’école de parler comme cela. »

Elle me raconta ensuite qu’elle avait mené tous ses gosses à l’Opération, qu’il avait fallu les attacher, qu’il fallait les aimer « impitoyablement » et qu’elle, enfin, s’était décidée…

Elle arrangea le pan de sa robe tombé entre ses genoux, m’enveloppa d’un sourire et sortit sans dire un mot.

… Par bonheur, le soleil ne s’est pas encore arrêté aujourd’hui. À seize heures, je frappai à la porte de I, le cœur battant.

« Entrez ! »

Je me jetai sur le plancher, près de son fauteuil, lui embrassai les genoux et la regardai dans les yeux. Je me voyais dans chacun d’eux, en une merveilleuse captivité…

Qu’importait si, de l’autre côté du mur, la tempête faisait rage et si les nuages étaient de fonte ? Les paroles se trouvaient à l’étroit dans ma tête et débordaient en tumulte. Je volais au loin, avec le soleil ; ou plutôt, non, nous savions maintenant où nous allions. Les planètes me suivaient, les unes pleines de feu et peuplées de fleurs brûlantes, les autres, muettes et bleues, où les pierres étaient réunies en sociétés organisées, d’autres encore ayant atteint, comme notre terre, le sommet du bonheur absolu, à cent pour cent.

« Mais tu ne penses pourtant pas que le sommet consiste justement dans la réunion des pierres en sociétés organisées ? » dit une voix au-dessus de ma tête.

Le triangle devint de plus en plus aigu, de plus en plus sombre, et continua :

« Qu’est-ce que le bonheur ? Tous les désirs sont douloureux et il ne peut y avoir de bonheur que lorsque ceux-ci sont supprimés jusqu’au dernier. Quelle erreur avons-nous commise jusqu’à présent en mettant le signe plus devant le bonheur. C’est le signe moins qui se trouve devant le bonheur absolu, le divin signe moins. »

Je me souviens avoir balbutié distraitement :

« Le zéro absolu c’est – 273°.

– Justement. C’est un peu froid, mais ceci ne montre-t-il pas que nous sommes au sommet ? »

Comme autrefois, elle parlait à ma place, développait mes idées. Cela me parut tellement affreux que je ne pus le supporter, je dis « non » avec effort.

« Tu… tu blagues… »

Elle rit très fort, trop fort, arriva en une seconde au paroxysme du rire, puis cessa et un silence se fit.

Elle se leva, posa les mains sur mes épaules et me regarda longuement, puis m’attira à elle et je ne sentis plus que ses lèvres tranchantes et brûlantes.

« Adieu ! »

Ce mot me parvint lentement, au bout d’une minute, peut-être de deux.

« Comment : “Adieu” ?

– Tu as été malade, à cause de moi tu as commis des crimes. N’en as-tu pas souffert ? L’Opération va te guérir de moi. Adieu !

– Non », criai-je.

Le triangle noir se fit impitoyable :

« Comment, tu refuses le bonheur ? »

Ma tête sautait, deux trains venaient de s’y rencontrer, ils étaient montés l’un sur l’autre ; tout tournoyait et craquait.

« Alors, choisis : l’Opération et cent pour cent de bonheur, ou…

– Je ne puis me passer de toi, je ne puis rien sans toi », lui dis-je, ou plutôt pensai-je, je ne sais plus, mais I me comprit.

« Oui, je sais », répondit-elle.

Puis, me tenant par les épaules et fixant ses yeux dans les miens :

« Alors, à demain. Demain à midi, tu t’en souviendras ?

– Non, le vol a été remis à après-demain… »

… J’allais seul, par la rue obscure. Le vent tourbillonnait autour de moi, me poussait comme un morceau de papier. Les débris du ciel de fonte volaient, couraient, ils avaient encore un jour à voler dans l’infini, peut-être deux… Des unifs me frôlaient, mais je marchais seul. C’était clair : tout le monde était sauvé, mais il n’y avait aucun salut pour moi, car je n’en voulais pas.

NOTE 32 – Je ne crois pas. Les tracteurs. Le déchet humain.

Croyez-vous que vous mourrez ? Oui, je sais bien : « L’homme est mortel, je suis homme, donc… » Je sais que vous connaissez cela, mais je vous demande s’il vous est arrivé d’y croire, d’y croire non par l’esprit, mais par le corps, de sentir que les doigts qui tiennent cette feuille seront un jour jaunes et glacés…

Non, vous n’y croyez pas, c’est pourquoi vous n’avez pas encore sauté d’un dixième étage, c’est pourquoi vous continuez de manger, de tourner vos pages, de vous raser, de sourire, d’écrire.

Vous êtes exactement comme moi aujourd’hui. Je sais que la petite aiguille noire de ma montre va cheminer jusque-là, vers minuit, puis va remonter lentement, passer un dernier trait et la journée de demain va commencer. Je le sais, mais je n’y crois pas, ou plutôt, il me semble que ces vingt-quatre heures seront vingt années. C’est pourquoi je puis encore faire quelque chose, aller quelque part, répondre, grimper par une trappe jusqu’au sommet de l’Intégral.

Je le sens se balancer sur l’eau et suis obligé de m’agripper à un garde-corps dont le verre froid me glace la main. Je vois les grues pencher leur cou, tendre le bec, et nourrir l’Intégral du terrible aliment explosif destiné aux propulseurs. J’aperçois, en bas sur le fleuve, les veines et les nœuds que forme l’eau soulevée par le vent. Mais tout semble très loin de moi, étranger et plat, comme un dessin sur une feuille de papier. Il me paraît bizarre que le visage du Constructeur en Second se mette à parler :

« Alors, combien emportons-nous de combustible pour les propulseurs ? Si nous volons pendant trois heures, trois heures et demie… »

Ma main est devant moi, tenant la règle à calcul, sur laquelle je lis : 15.

« Quinze tonnes, prenez-en plutôt… prenez-en plutôt cent… »

C’est parce que malgré tout je sais que demain… Je vois, à la dérobée, ma main trembler.

« Cent ? Pourquoi une quantité pareille ? Il y en a pour une semaine, pour plus d’une semaine !

– On ne sait pas… »

Je sais cependant…

… Le vent sifflait, l’air semblait bourré jusqu’en haut d’une substance invisible. J’éprouvai de la difficulté à respirer et à marcher. À l’extrémité du boulevard, en haut de la Tour Accumulatrice, l’aiguille de l’horloge rampait lentement, sans s’arrêter une seconde. La Tour, sa pointe bleue dans les nuages, beuglait sourdement en suçant l’électricité. Les haut-parleurs de l’Usine Médicale hurlaient.