— Tu es où ? demanda-t-il.
— Devant une pâtisserie et un café.
— Toujours à l’hôtel ?
— Pourquoi tu veux le savoir ? dit-elle soudain.
— Pardon ?
— Pourquoi tu veux savoir où je suis ?
— Je ne comprends pas cette question.
— Pourquoi tu t’intéresses tellement à l’endroit où on se trouve et à ce qu’on y fait ?
Un silence.
— C’est quoi ces conneries ? lâcha le flic bergénois. Je veux savoir où vous en êtes, c’est tout…
— Kasper, j’ai appelé Oslo hier. Apparemment, ils ne sont au courant de rien. Personne ne leur a dit qu’on avait retrouvé la trace du gosse. Pourtant, je te l’ai dit. Pourquoi tu n’as rien dit à personne ? Pourquoi tu n’en as pas parlé à ta hiérarchie ?
Rien que le bruit de la pluie à l’autre bout.
— Je ne sais pas…, dit finalement la voix. Je voulais te laisser le temps de le faire toi-même, je suppose… Toi non plus tu n’en as parlé à personne, semble-t-il.
Là, tu marques un point, pensa-t-elle.
— Tu n’es pas la seule à avoir une conscience professionnelle. J’ai tout autant envie que toi qu’on retrouve ce salopard. Seulement moi, personne ne m’a payé le voyage en France…
Deux points.
— D’accord. Excuse-moi. Je suis un peu à cran en ce moment.
— Pourquoi ? (Une pause.) Ne me dis pas… Ne me dis pas qu’il est réapparu ?
— Faut que j’y aille, dit-elle.
— Qu’est-ce que tu vas faire ?
— Je sais pas.
— Prends soin de toi.
— OK.
Il coupa la communication, regarda en direction du port. Il n’était pas allé travailler aujourd’hui. Il avait pris une journée pour terminer de monter le meuble. Quelle pluie…
Puis il pensa à l’argent sur son compte en banque. Celui qui avait déjà été versé en contrepartie de ses informations. Celui qui lui avait déjà permis d’éponger une partie de ses dettes. Pas assez à son goût, mais c’était déjà ça. Il regarda l’heure et composa l’autre numéro. Celui qui n’avait rien à voir avec la police.
43.
Préparatifs
— Tu te sens bien, Gustav ?
Hirtmann regarda l’enfant allongé dans le lit médicalisé. Il s’approcha de la fenêtre. Il apercevait les toits blancs d’Halstatt au-delà du petit parking plein de neige, et puis les eaux grises du lac. La clinique était bâtie sur les hauteurs du village.
— Oui, papa, dit Gustav dans son dos.
Il vit un bateau s’avancer depuis l’autre rive, là où se trouvait la gare ferroviaire.
— Tant mieux, dit-il en se retournant. C’est pour ce soir, tu sais.
L’enfant blond ne dit rien, cette fois.
— Tu ne dois pas avoir peur, Gustav. Tout va bien se passer.
— Allons-y, dit l’homme au bonnet jaune. Prenez votre valise.
— On va où ? demanda-t-il.
Il en avait assez des mystères. Il avait passé tout l’après-midi d’hier et toute la soirée à tourner comme un fauve dans sa chambre avant de sombrer dans un sommeil plein de mauvais rêves.
— À la clinique, répondit le blond.
— Vous faites quoi dans la vie ? demanda Servaz.
— Pardon ? Je suis infirmier, dit l’homme d’un air surpris. Quelle question. À la clinique… On m’a chargé de vous réceptionner.
— Et la petite balade hier pour voir si je n’étais pas suivi : c’était pour me réceptionner aussi ?
L’homme lui lança un sourire déconcertant tandis qu’il verrouillait sa porte et qu’ils se dirigeaient vers le minuscule ascenseur.
— Je suis les instructions qu’on m’a données, c’est tout, dit-il.
— Et vous ne posez jamais de questions ? demanda Servaz en s’enfermant dans la cabine bien trop petite pour deux adultes.
— Le Dr Dreissinger m’a simplement dit que vous étiez quelqu’un de connu en France et que vous ne vouliez pas de… publicité, de paparazzis, quoi…
Pour le plus grand soulagement de Servaz, les portes s’ouvrirent presque aussitôt et il s’avança vers la petite réception pour rendre sa clef à breloque. Il réfléchit à ce que le blond venait de lui dire. Une pensée lui traversa l’esprit.
— Pourquoi j’aurais besoin de discrétion ? demanda-t-il. On y fait quoi en temps normal dans votre clinique ?
Bonnet-Jaune le regarda d’un air sidéré.
— Ben, des liftings, de la chirurgie du nez ou des paupières, de la plastie mammaire, des implants — et même de la phalloplastie et de la nymphoplastie… ce genre de choses.
Ce fut au tour de Servaz d’être stupéfait.
— Vous voulez dire qu’on va dans une clinique de chirurgie esthétique ?
Ils ne parcoururent que quelques centaines de mètres en s’élevant vers le haut du village, à travers ses rues pavées, avant de se garer sur le petit parking de la clinique qui dominait les toits de la ville et le lac. Bonnet-Jaune descendit le premier de sa VW et ouvrit son coffre, puis il tendit sa valise à Servaz, qui la prit avec un nœud au ventre. Il avait lu sur Internet que la greffe de foie était une intervention chirurgicale lourde, délicate, autant pour le donneur vivant que pour le receveur — une opération qui pouvait durer jusqu’à quinze heures — et il avait les jetons tout à coup. Les foies, songea-t-il, c’est le cas de le dire. Pour se rassurer, il se dit qu’Hirtmann tenait trop à son fils pour le confier à des mains inexpertes.
Son fils… Il n’arrivait toujours pas à se faire à l’idée. Il était ici pour donner une partie de son foie à son propre fils. Dit comme cela, ça ressemblait à de la science-fiction.
— C’est quoi la phalloplastie ? demanda-t-il soudain tandis qu’ils traversaient le petit parking puis grimpaient les marches à l’entrée.
— Chirurgie du pénis.
— Et la nymphoplastie ?
— Des petites lèvres. On les réduit quand elles sont trop grandes.
— Charmant.
Lothar Dreissinger était une publicité vivante pour la chirurgie esthétique. Dans le genre avant/après. Il incarnait l’avant : c’était l’un des hommes les plus laids que Servaz eût jamais vus. Son visage semblait le produit d’une macédoine de gènes exceptionnellement mal assortis. Nez et oreilles trop grands et trop charnus, yeux trop petits, mâchoire trop étroite, lèvres de crapaud, crâne chauve et pointu comme un œuf de Pâques… Ajoutez à cela une cornée jaune et injectée, des petits cratères sur la peau comme s’il avait été atteint de la vérole dans sa jeunesse.
Servaz se demanda si cela incitait ses clients à se précipiter vers la salle d’opération — ou si, au contraire, ils voyaient là les limites de la chirurgie tant vantée par le maître des lieux. Si lui n’avait pas pu réparer ces criantes injustices de la nature, à quoi bon ?
Il portait une blouse de médecin sur une chemise blanche et ses mains manucurées, en revanche, étaient très belles. Servaz le remarqua quand il les croisa sous son menton.
— Vous avez fait bonne route ? demanda-t-il en anglais.
— Est-ce que c’est important ?
Les yeux jaunes du directeur de clinique étaient aussi d’une désagréable fixité.
— Pas vraiment, dit-il. Tout ce qui m’importe, c’est que vous soyez en bonne santé.
— C’est une belle clinique que vous avez là, commenta Servaz. De la chirurgie esthétique, c’est ça ?
— En effet.
— Maintenant, répondez-moi, êtes-vous compétent pour réaliser ce genre d’opération ?
— Avant que je me convertisse à cette activité plus… rémunératrice… c’était ma spécialité, voyez-vous. Renseignez-vous : j’étais très bon. Ma réputation s’étendait bien au-delà des frontières de l’Autriche.
— Vous savez qui je suis ? demanda Servaz.
— Le père de l’enfant.
— À part ça…
— Non, et je m’en fiche.
— Qu’est-ce qu’il vous a dit ?
— À quel sujet ?
— Au sujet de cette opération…
— Que Gustav avait besoin d’une greffe. Le plus vite possible.
— Quoi d’autre ?
— Que vous aviez pris une balle dans le cœur il y a quelques mois. Et que vous étiez resté dans le coma pendant plusieurs jours.
— Ça ne vous inquiète pas ?
— Pourquoi ça m’inquiéterait ? C’était dans le cœur, pas dans le foie.
— Est-ce que ça n’est pas un peu… risqué ?
— Bien sûr que ça l’est. Toute opération comporte un risque.
Dreissinger agita ses belles mains de pianiste.
— Et il s’agit d’une opération très délicate, ajouta-t-il, une triple opération en vérité : celle qui consiste à vous enlever les deux tiers de votre foie, la suivante à extraire le foie nécrosé de Gustav et la troisième à lui implanter un greffon sain et à tout recoudre. Il y a toujours un risque.
Il sentit un pincement au creux de l’estomac.
— Mais le fait que j’aie subi une opération cardiaque il y a deux mois, est-ce que ça n’augmente pas considérablement ce risque ?
— Pour l’enfant non : le donneur pourrait aussi bien être un donneur mort, c’est d’ailleurs la procédure la plus courante.
— Et pour moi ?
— Pour vous sans aucun doute.
Il avait dit cela d’un ton badin et Servaz sentit sa gorge s’assécher. Il se fiche complètement que je meure ou pas… Et Hirtmann, lui, est-ce qu’il s’en fiche aussi ?
— Vous abritez un meurtrier, dit-il soudain. Et pas n’importe lequel.
Le visage du chirurgien se ferma.
— Vous le saviez ?
Dreissinger hocha la tête.
— Pourquoi ? demanda Servaz.
Le petit homme parut hésiter.
— Disons que j’ai une dette envers lui…
Servaz haussa un sourcil.
— Quel genre de dette peut impliquer de prendre un tel risque ?
— C’est difficile à expliquer…
— Eh bien, essayez quand même.
— Pourquoi le ferais-je ? Vous êtes flic ?
— En effet.
Dreissinger fixa sur lui un regard étonné.
— Ne vous en faites pas, dit-il, je ne suis pas ici en tant que flic, mais pour donner mon foie, comme vous le savez. Alors ?
— Il a tué ma fille.
La réponse avait fusé sans la moindre hésitation. Servaz regarda le petit homme sans comprendre. Un voile de tristesse était passé sur le visage laid — furtivement. Un instant de faiblesse vite envolé : Dreissinger le toisait à nouveau avec fermeté.
— Je ne comprends pas.
— Il l’a assassinée… À ma demande… Mais sans rien lui faire d’autre, évidemment. Il y a dix-huit ans de cela.
Servaz le regardait avec une incrédulité croissante.
— Vous avez demandé à Hirtmann de tuer votre fille ? Pourquoi ?
— Voyez-vous, monsieur Servaz, il n’y a qu’à regarder ma figure pour comprendre que la nature n’est pas aussi parfaite que certains le prétendent. Ma fille était aussi laide que son père, cela la rendait très… déprimée… Mais, comme si cela ne suffisait pas, elle était aussi atteinte d’une maladie incurable, une maladie rare, une maladie terrible qui provoquait d’horribles souffrances. Il n’y a à ce jour aucun traitement et la seule issue est la mort au mieux avant quarante ans, dans des souffrances chaque jour plus intolérables. Un jour, j’en ai parlé à Julian. Et il m’a proposé de le faire. Je l’avais moi-même envisagé à plusieurs reprises. Mais dans ce pays seule l’euthanasie passive est tolérée et j’avais trop peur d’aller en prison. Je vous l’ai dit : j’ai envers lui une dette que je ne pourrai jamais honorer.
— Mais vous risquez d’aller en prison pour ça aussi…
Les yeux du chirurgien se réduisirent à deux fentes.
— Pourquoi ? Vous avez l’intention de me dénoncer ?
Servaz ne répondit pas mais il eut la sensation d’avoir avalé du gel réfrigérant : sur la table d’opération, ce type aurait sa vie entre ses mains. Et, comme il l’avait précisé, le donneur pouvait aussi bien être mort.
— Vous voulez en savoir plus sur ce qui va se passer ? demanda Lothar Dreissinger d’un ton doucereux.
Servaz hocha prudemment la tête. Il n’était pas trop sûr de vouloir.
— Nous allons d’abord effectuer le prélèvement sur votre foie. Ensuite, nous allons réaliser l’hépatectomie…
— La quoi ?
— L’exérèse, l’ablation du foie malade de Gustav. Cela consiste à sectionner les attaches ligamentaires, les vaisseaux sanguins — artère hépatique et veine porte — ainsi que les voies biliaires. Seulement, avec son insuffisance hépatique, nous devons redoubler de vigilance parce qu’il pourrait y avoir des problèmes de coagulation. Et enfin à implanter le greffon. Les vaisseaux sanguins seront raccordés en priorité pour irriguer à nouveau l’organe. Ensuite, ceux transportant la bile. Pour finir, avant de refermer, on installera les drains pour évacuer le sang, la lymphe ou la bile qui pourraient s’être accumulés tout autour. Tout cela évidemment sous anesthésie générale. Une telle opération peut durer jusqu’à quinze heures.
Il n’était pas sûr d’avoir tout pigé à l’anglais médical de Dreissinger mais ce qu’il entendait ne lui disait rien qui vaille. Et où était le Suisse ? Et Gustav ? Il n’avait vu ni l’un ni l’autre en arrivant. On l’avait conduit directement ici. Il avait juste croisé des portes marquées Anesthésie — Bloc opératoire 1 — Bloc opératoire 2 — Radiographie — Pharmacie.
Tout était blanc, aseptisé, d’une propreté impeccable.
— On va passer la matinée à réaliser une série d’examens sur vous, ajouta le petit homme. Ensuite, vous vous reposerez jusqu’à l’opération et vous n’avalerez plus rien de la journée. Pas de cigarettes non plus, évidemment.
— Elle aura lieu quand ?
— Ce soir.
Servaz haussa un sourcil.
— Pourquoi ce soir ? Pourquoi pas demain ? En plein jour ?
— Parce que c’est là que mon cycle biologique est à son maximum, répondit Dreissinger en souriant. Il y en a qui sont du matin, d’autres du soir. Moi, mon heure, c’est la nuit.
Servaz ne dit rien. Il se sentait un peu à côté de ses pompes en vérité, le sentiment d’irréalité était de plus en plus grand. Et ce type lui faisait froid dans le dos.
— Quelqu’un va vous conduire à votre chambre. On se revoit au bloc. Donnez-moi votre téléphone, s’il vous plaît.
— Quoi ?
— Votre téléphone, donnez-le-moi.