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Un craquement de bois mort monta des ruines alors qu’il s’avançait vers elles en piétinant la neige fraîche et il s’arrêta net. Tous les sens en alerte. Il sentit la chair de poule se répandre sur tout son corps sous ses vêtements, soudain conscient qu’il était la seule personne vivante à des lieues à la ronde et que, la nuit venue, cet endroit désert devait attirer un paquet de dingos et de tordus amateurs de sensations fortes. Il tendit l’oreille, immobile — mais tout était silencieux. Sans doute un animal comme ceux qui avaient traversé la route devant ses phares, dans la vallée.

Pourquoi était-il venu ici ? Quelle mouche l’avait piqué ? Quel sens cela avait-il ? Et qu’est-ce qu’il espérait trouver ? Un calme absolu régnait mais, soudain, il perçut un bruit lointain et amorti en contrebas dans la vallée. Comme un bourdonnement d’insecte. Un bruit de moteur… Qui ne pouvait venir que de la route qu’il avait empruntée. Il porta son regard en amont du val, à la hauteur de la colonie de vacances désaffectée, et sursauta quand une lueur clignota brièvement entre les arbres — une première fois puis de nouveau quelques secondes plus tard.

Là, en bas, une voiture approchait.

Il plissa les yeux jusqu’au moment où les phares reparurent dans la forêt. Pendant plusieurs minutes, il scruta leur progression clignotante entre les arbres sur la petite route en contrebas ; puis ils disparurent dans le tunnel et il ne les vit plus, car cette partie de la route était masquée par l’épaulement de la montagne.

Il s’attendait à chaque instant à voir les phares émerger à cent mètres de là, et venir droit sur lui. Qui pouvait bien emprunter cette route à une heure pareille ? Avait-il été suivi ? Il n’avait pas une seule fois regardé dans son rétroviseur pendant tout le trajet entre Saint-Martin et la vallée. Pourquoi l’aurait-il fait ?

Il revint rapidement vers la voiture, ouvrit la portière côté passager puis la boîte à gants et en extirpa l’arme dans son étui. Quand il la sortit, il se rendit compte que sa paume était moite sur la crosse.

Il abandonna l’étui en Cordura sur le siège passager, entendit le bruit du moteur peinant dans la pente, de l’autre côté. Tout à coup, le vrombissement grandit quand il n’y eut plus d’autre obstacle que les sapins, et il vit les phares surgir entre les troncs quelques instants plus tard. Les rayons de lumière lui cisaillèrent les nerfs optiques quand la voiture vira et qu’ils se braquèrent sur lui, aussi brillants que le bouquet final d’un feu d’artifice. Il fit monter une cartouche dans le canon, ôta le cran de sûreté et garda le bras le long du corps.

La voiture roulait droit sur lui à présent. Avec les cahots, la lueur des phares dansait devant ses yeux comme des coups de fouet lumineux. Aveuglé, il mit sa main libre en écran.

Entendit le bruit de l’accélérateur quand le conducteur appuya sur la pédale.

Leva son arme.

La voiture fonçait à bonne allure dans sa direction, mais elle ralentit d’un coup. Il cligna des yeux à cause de la sueur qui coulait de ses sourcils sur sa cornée, et sa vue se troubla comme s’ils étaient pleins de larmes. Il n’était même pas sûr de pouvoir atteindre le véhicule s’il tirait : il n’y avait pas plus mauvais tireur que lui dans tout le SRPJ. Il essuya la sueur d’un revers de manche. Foutu coma, songea-t-il.

Brusquement, le bruit du moteur décrut, le conducteur rétrograda de troisième en seconde et la voiture ralentit, puis s’immobilisa dans un crissement de graviers et de neige. À une dizaine de mètres. Il attendit. Entendit sa propre respiration, lourde, malaisée. Il devina la portière qui s’ouvrait, au-delà de l’incendie des phares.

Il ne distinguait rien à part une silhouette qui se détachait nettement sur la nuit plus claire.

— Martin ! lança la silhouette. Ne tire pas ! Baisse ton arme, s’il te plaît !

Il s’exécuta. La brusque redescente de l’adrénaline lui flanqua le vertige et il dut s’appuyer au capot de sa voiture, jambes coupées. La silhouette de Xavier s’avançait vers lui dans la lueur des phares, son haleine soulevant un panache volatile.

— Toubib, souffla-t-il. Tu m’as flanqué une de ces frousses !

— Désolé ! Désolé !

Xavier semblait essoufflé, sans doute à cause du stress que lui avait causé la vue de l’arme braquée sur lui.

— Qu’est-ce que tu fous ici ?

Xavier s’avança encore. Il avait quelque chose à la main, mais Servaz n’aurait su dire quoi.

— Je viens souvent ici.

La voix de Xavier — étrange, tendue, hésitante.

— Quoi ?

— Très souvent… en fin de journée… je viens contempler ces ruines… Les ruines de ma gloire passée, les ruines d’un rêve avorté, mort… Cet endroit, tu comprends, il signifie beaucoup de choses pour moi…

Xavier avançait toujours. Le regard de Servaz s’abaissa vers la main, au bout du bras pendant le long du corps. Celle qui tenait un objet cylindrique. Il n’arrivait pas à voir ce que c’était. Xavier n’était plus qu’à trois mètres de lui.

— En découvrant qu’il y avait déjà quelqu’un, j’ai failli faire demi-tour. C’est arrivé déjà une fois et ça n’a pas été une rencontre agréable : un ancien pensionnaire… que cet endroit continuait à obséder. J’imagine que c’est le cas pour beaucoup. Ça l’est bien pour moi. Et puis… j’ai vu que c’était toi…

La main s’éleva. Servaz se sentit nerveux. Il regarda l’objet s’élever avec elle. Une torche électrique.

— Et si on allait faire un tour ? dit Xavier en l’allumant et en la braquant vers les ruines. Allons-y, j’ai un truc à te dire.

24.

L’arbre

Une seule lumière brûlait au dernier étage de l’ancienne villa impériale, sur Elsslergasse, dans le quartier de Hietzing, à Vienne. Dans son bureau, Bernhard Zehetmayer, en robe de chambre damassée, pyjama de soie et mules, écoutait Trois nocturnes de Debussy avant d’aller dormir.

Ce petit palais était rempli de courants d’air, aussi le directeur d’orchestre avait-il aménagé le dernier étage en appartement de luxe avec deux salles de bains et condamné les autres parties. Des fontaines de marbre, un lierre échevelé sur la façade, des bow-windows et un jardin aux allures de parc conféraient à l’ensemble une noblesse un peu surannée.

Il était absolument seul dans son palais de courants d’air : Maria était rentrée chez elle deux heures auparavant, après lui avoir préparé son dîner, son bain et son lit. Tassilo, son chauffeur, ne serait pas de retour avant demain matin et Brigitta, l’infirmière — la vision de ses jambes l’émouvait chaque fois et l’emplissait de nostalgie —, ne repasserait pas avant le lendemain soir. Il savait que l’aube était loin, que la nuit serait longue, peu prodigue en sommeil et pourvoyeuse de pensées noires et de sombres ruminations. Au centre desquelles se tiendrait — comme toujours — le souvenir d’Anna. La prunelle de ses yeux. Son enfant chérie.

Sa lumière.

Lumière, elle l’avait été pendant toute son enfance et sa jeunesse et, à présent, elle appartenait aux ténèbres. Une enfant si belle, si douée. Née tardivement d’une mère qui cultivait une unique faculté : celle de savoir dire aux hommes ce qu’ils avaient envie d’entendre. Les fées de la beauté, de l’intelligence et du talent s’étaient toutes penchées sur son berceau. Elle était promise à un avenir qui ferait la fierté de ses parents et la jalousie de leurs amis. Il s’était parfois demandé d’où elle tenait cette lourde tresse de cheveux noirs, si différents de ceux de sa mère, et ses yeux marron qui lui faisaient ce regard à la fois si expressif et insondable. Il en souriait, sachant que, malgré les infidélités de sa femme, cette enfant ne pouvait être d’un autre : elle avait son caractère entier, son inflexibilité et surtout un don renversant pour la musique, supérieur au sien au même âge.