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Il traversa la cour où s'activaient déjà les palefreniers et les lavandières prêtes à descendre à la rivière. Tous le saluaient avec une gaieté qui lui fit chaud au cœur. Il leur répondait avec une courtoisie simple, heureux de se sentir à nouveau intégré dans cet univers. Tonin, le vieux maître de l'écurie, l'arrêta même au passage.

- C'est bonne chose, sire Olivier, de vous voir ici et tous nous en réjouissons. A moins que… ne vouliez repartir encore ? ajouta-t-il avec une vague inquiétude.

- Non, Tonin ! Je suis là pour rester, assister mon père et veiller à vous tous !

De contentement, l'homme jeta son bonnet en l'air, le rattrapa et en bâchant sa tête s'écria :

- Avec votre permission, je vais le dire aux autres ! Ça va leur faire une sacrée joie !

Et il rentra à l'écurie avant d'aller répandre la nouvelle.

Olivier cependant s'approchait de la tour foudroyée dont les moellons s'amoncelaient, sinistres, découvrant en partie la paroi de rocher qui l'étayait naguère encore. Le drame en effet ne devait pas être très ancien. Un pan de mur était encore debout et, plus étrange encore, la cheminée d'où partait le passage secret s'inscrivait toujours à la hauteur de l'étage, privée de son foyer mais pas de son manteau armorié dont le capuchon et le chambranle donnaient sur le vide.

Olivier se détourna, cherchant quelqu'un à qui demander depuis quand c'était dans cet état, et vit son père. Appuyé à une forte canne, Renaud rejoignait son fils. Il ne marchait pas plus mal que lors de leur dernier revoir et Olivier en le regardant approcher ne put s'empêcher de l'admirer. Quel âge avait-il donc ?... Quatre-vingt-huit ? Un peu plus mais pas beaucoup. Le dos à peine voûté, le port de tête assuré, Renaud portait les signes du temps passé et de ses chagrins sur son visage où les rides étaient profondes, dans la blancheur des cheveux aussi qui se clairsemaient. Certes pas dans la noire prunelle encore vive de ses yeux…

- J'étais certain de te trouver là ! Tu as pu dormir, au moins ?

- Mais pas à cause de cela. C'est arrivé quand ?

- Il y a un an environ.

- Et vous n'avez pas fait déblayer afin de reconstruire ? Cela ne vous ressemble pas !

- Tu crois ?

- Ou alors je ne vous connais plus aussi bien qu'autrefois. Valcroze est amoindri par cette blessure. Il ressemble à un guerrier qui a perdu un bras.

- A personne jamais il n'en a repoussé un ! Mais, ajouta Renaud en voyant se froncer les sourcils de son fils, tu pourrais toi-même opérer ce miracle si tu le juges bon…

Sa voix s'assourdissait, un peu étrange, pleine d'incertitude qu'Olivier, analysant mal, prit pour du désintérêt :

- Père, fit-il plus bas, n'est-il pas dangereux de laisser, sans plus de protection, exposée à la vue de tous, la porte menant à si grand secret ?

- Qui pourrait l'ouvrir à cette hauteur ?

- Un autre orage, un tremblement de terre peut-être ? Si ce qui reste s'effondrait, le passage serait visible. Père, il faut rebâtir la tour !

Le vieux baron dont le regard s'attachait aux vestiges de l'âtre ancien, le tourna soudain vers Olivier et lâcha :

- Même s'il faut d'abord ouvrir un tombeau ?

- Un tombeau ? Il y avait quelqu'un dans la tour quand la foudre a frappé ?

- Il y avait Roncelin de Fos !

Sous l'impact d'un nom qu'il croyait bien ne plus jamais entendre, Olivier se rejeta en arrière comme s'il avait reçu un coup de poing, et sa gorge séchée n'émit aucun son. Ce que voyant, Renaud le prit par le bras :

- Viens ! dit-il. Montons au rempart afin d'être plus tranquilles. Là je te dirai…

Lentement, ils escaladèrent les hautes marches, firent quelques pas sur le chemin de ronde et s'arrêtèrent à un créneau d'où la vue s'étendait, sublime avec ses à-pics, ses plissements vert sombre, ses hameaux perchés, ses tours semblables à des nids d'aigle, ses croupes dorées, la vertigineuse faille où s'engouffrait le Verdon et au loin à l'horizon la ligne bleutée de la Méditerranée sous le soleil levant.

- Un soir, il y a un an, commença Renaud, une poignée de Frères Prêcheurs en route pour Rome et qui s'étaient perdus dans la montagne, ont demandé l'hospitalité. Ils avaient avec eux leur prieur, un vieil homme cassé par l'âge et la maladie qui voyageait sur une mule alors qu'ils allaient à pied. Naturellement je les ai accueillis et me suis même avancé vers le malade pour le saluer. Imagine ce que j'ai pu éprouver en voyant devant moi le visage grimaçant de Roncelin !

- Qu'il eût été encore vivant tient du prodige. Quel âge pouvait-il avoir ?

- Je n'en sais rien. Quatre-vingt-quinze peut-être ! Un corps décharné, un visage ravagé, mais le tout animé par les forces du mal. Ses compagnons n'étaient pas plus moines que lui. Ils étaient armés sous leurs coules. Ils se sont emparés de Maximin, de Barbette et de moi pour nous réduire à l'impuissance et j'ai cru que le cauchemar d'il y a huit ans allait recommencer. Mais on s'est contenté de nous lier à des bancs et de nous sortir dans la cour afin que nous ne perdions rien de ce qui allait suivre : le départ de l'Arche Sainte car, à présent, Roncelin savait où nous l'avions cachée.

- Comment est-ce possible ? Nous n'étions que quatre dans le secret : vous, Maximin, Hervé d'Aulnay et moi…

- Tu oublies frère Clément qui sans être présent savait tout.

- Frère Clément ? s'écria Olivier indigné. Au lieu de suivre le Grand Maître au bûcher, il est mort sous une torture infligée par l'Inquisition, si cruelle qu'il a expiré…

- Ne te fâche pas ! Roncelin était de ceux qui l'ont mis à mal. C'est à la fin qu'au moment de rendre l'âme, alors que la souffrance l'avait anéanti qu'il a, déjà inconscient, lâché quelques mots indiquant la tour, la cheminée. Ce n'était pas beaucoup, pourtant cela a suffi à l'homme qui avait eu la possibilité de fouiller Valcroze. Frère Clément n'a pas démérité, sois-en persuadé ! Ce monstre lui-même lui a rendu hommage en disant que sa tête s'était perdue et qu'il délirait…

- L'Inquisition ! cracha Olivier avec dégoût. Ce misérable a osé se cacher sous le froc noir de ces moines, soi-disant de Dieu, qui ont rivalisé de cruauté avec Nogaret et ses bourreaux ! Il fallait que Roncelin de Fos fût le Diable incarné !

- Sinon lui, du moins une assez bonne copie. Mais contre Dieu, Satan perdra toujours.

- Que s'est-il passé ?

- Une chose étonnante, inouïe. Nous étions là en bas, face au logis, ficelés comme des poulets sous la garde de deux prétendus Frères, impuissants et désespérés, implorant le secours du Ciel. Oh, il était si pur, si bleu, si bellement étoilé ! Le plus merveilleux manteau céleste allait couvrir l'abominable sacrilège ! Et soudain, le prodige s'est accompli : nous avons vu la flèche aveuglante de la foudre jaillir de cette splendeur, frapper la tour qui s'est fendue comme une coquille d'œuf et embrasée…

- Le tonnerre a suivi ?