- Je vous remets cet homme afin que vous le conduisiez là où il doit aller. Traitez-le comme bon vous semblera, dit frère Antonin avec mépris. C'est un pleutre indigne de la pieuse maison où va disparaître son déshonneur. S'il faisait mine de se rebeller, n'hésitez pas à le tuer !
- Pourquoi se rebellerait-il... puisque c'est un pleutre ? releva Olivier qui, voyant mieux le réprouvé, ne pouvait se défendre d'une vague pitié tant il ressemblait à un animal traqué. Plutôt petit et d'ossature si légère qu'on l'imaginait mal sous le poids du harnachement de bataille, il courbait ses épaules maigres couvertes d'une cotte noire semblable à des chausses usagées. Il tenait les yeux obstinément baissés, ce qui ne permettait pas d'en voir la couleur ni l'expression, mais Courtenay devinait, à la contraction du dos, qu'il serrait les dents pour ne pas trembler. Il devait avoir dix-sept ou dix-huit ans. Sa figure était marquée d'égratignures et sa tête rase ne permettait pas de discerner la teinte de ses cheveux. Le sergent le prit par le bras pour l'aider à monter à son côté cependant que le Commandeur proférait, un doigt osseux tendu vers lui :
- Va et ne pèche plus pour obtenir la rémission de tes fautes ! Songe à leurs conséquences et repends-toi afin que Dieu t'ait en miséricorde !
La voix, le geste étaient grandiloquents.
- Qui veut-il impressionner? chuchota Hervé tandis que les deux amis se remettaient en selle. Si c'est nous, il ne nous a pas bien regardés. Quant à ce malheureux, il n'a qu'une hâte, c'est de s'éloigner d'ici au plus vite. Et je le comprends !
- Tu crois qu'il sera plus heureux où il va ?
- Quelque chose me dit que cela ne pourra pas être pire. Tu as déjà vu une templerie où la règle de courtoisie n'est pas appliquée, où la discipline est relâchée au point que chacun a l'air de faire ce qu'il veut ? Où le Commandeur arbore une arme cousue d'or ? Je me demande ce qu'a pu faire ce pauvre gamin. Il n'a guère d'apparence !
- Point n'est besoin d'en avoir beaucoup pour faire le mal. Un rat peut donner la peste.
- Je serais surpris que celui-là en soit capable. C'est plutôt lui qui a l'air malade... ou affamé. S'il n'avait que ce que frère Antonin lui abandonnait à table alors que son écuelle débordait, pas étonnant qu'il n'ait que la peau sur les os.
Olivier admettait intérieurement que son ami n'avait pas tort. Pourtant, restait l'émotion ressentie pendant les offices. Ces Templiers aux mines quasi patibulaires chantaient comme des anges. En fait, il ne savait trop que dire et fut reconnaissant à Hervé de changer de sujet quand il demanda :
- Où faisons-nous halte, ce soir ?
- Nulle part. Il n'y a pas de commanderies avant Gréoux et pas davantage de granges ni de fermes. Aussi ai-je demandé quelques provisions pour la route. L'eau, elle, ne nous fera pas défaut et le temps est doux. A Carpentras, nous serons dans les Etats du Pape et nous n'aurons aucune peine à trouver de la nourriture : les pèlerins sont nombreux qui viennent prier au tombeau de la Vénérable Anne, mère de Notre Dame Marie. De même à Apt, où l’évêché nous sera secourable. Ensuite, après Manosque, nous passerons la Durance et nous serons près du but... officiel. C'est-à-dire la forteresse de Gréoux que nous devrons contourner sans y entrer, puisque c'est seulement en arrivant que je dois ouvrir le billet scellé de frère Clément.
- Il va falloir y aller à présent que nous devons y mener notre compagnon forcé ?
- C'est bien ce qui me contrarie ! Enfin, ajouta-t-il avec un soupir résigné, il faut espérer que l'on se montrera moins curieux qu'à Richerenques... Cela non plus n'était pas naturel !
Le chemin se poursuivit donc à travers les terres colorées de Provence qu'Olivier retrouvait avec un bonheur doublé du plaisir de les faire découvrir à son frère d'élection, heureux de constater qu'il semblait les trouver à sa convenance. A la halte du soir où l'on s'installa au bord de l'Aygues dans une petite crique habillée de saules et d'aulnes, reposants après la sécheresse de la garrigue, le sergent Anicet dont ses compagnons avaient découvert qu'il était un excellent pêcheur démontra une fois de plus son talent en ajoutant quelques truites, grillées sur des pierres plates, au jambon, fromage et pains dus à la générosité de frère Antonin. Ainsi que le supposait Aulnay, le jeune Huon de Mana était affamé et dévora sa part avec une avidité qui mit un peu de couleur à ses joues pâles. S'il montra de la reconnaissance pour un traitement auquel il ne s'attendait sans doute pas, ce fut impossible de lui tirer d'autres paroles que celles de la courtoisie. Il alla dormir près d'Olivier qui l'avait attaché à sa ceinture et dont il partagea le temps de sommeil - mais pas de veille car il dormit comme une bûche - sans avoir articulé plus de dix paroles en dehors des répons aux prières obligatoires pour tout Templier, qu'il soit au logis ou en campagne.
Pendant six jours on voyagea ainsi à travers des collines couvertes de végétation montrant parfois, en larges déchirures, la chair de la terre aux chaudes nuances allant de l'ocre au rouge, des garrigues déjà sèches, coupées de falaises au-dessus des rares cours d'eau, un paysage séduisant et rude jusqu'à la sauvagerie où paraissaient parfois les quelques maisons d'un village perché ou l'humble clocher d'un prieuré. Enfin, passé sans difficulté et grâce à un vieux pont romain les eaux tumultueuses de la Durance, on fit étape sur l'autre rive, à une petite lieue de ce qu'on appelait le « Krak templier » dont les formidables murailles se profilaient contre le ciel. Personne n'en fut surpris, Courtenay ayant annoncé depuis un moment qu'avant de monter au château on s'arrêterait pour se débarrasser de la poussière et de la saleté accumulées depuis de si longs jours afin d'escorter plus dignement le défunt, dont ils assuraient la surveillance. Les dispositions habituelles furent prises et Hervé s'occupa de la première garde.
Ce fut au lever du soleil que l'on s'aperçut de la disparition du prisonnier. La corde qui le reliait à son gardien était fort proprement coupée et il avait réussit - le Diable seul savait comment ! - à s'éloigner sans plus de bruit qu'un chat et sans le moindre tintement des chaînes de ses poignets. Hervé d'Aulnay, qui veillait près d'un feu allumé entre des pierres avec du bois flotté, n'entendit rien, ne vit rien parce que le fugitif avait su se glisser dans l'ombre où dormaient Olivier et le sergent avec tant de légèreté qu'aucun galet ne glissa sous ses pieds :
- Le petit serpent ! s'indigna Hervé. Pourquoi nous a-t-il fait ça ? Ne l'avons-nous pas bien traité ?
- Faut croire que le couvent lui faisait encore plus peur que nous ne le pensions, avança Anicet. Et nous ne devons plus en être loin...
Olivier se contenta d'approuver en hochant la tête. Il réfléchissait. La première surprise passée avec l’amère vexation éprouvée par Aulnay, la seule décision intelligente à prendre était de ne pas poursuivre Huon de Mana comme cependant la Règle en faisait le devoir quand un captif s'échappait. Il y avait d'abord leur mission à laquelle le commandeur de Richerenques s'était permis d'ajouter un corollaire déplaisant les obligeant à dévier - et même si peu que ce soit c'était encore trop ! - de l'itinéraire tracé par frère Clément.
- Laissons à Dieu le soin de le punir selon ses fautes ! conclut-il. Avec des fers aux bras, il ne devrait pas aller bien loin. Quant à nous, sa fuite nous remet dans le droit chemin puisqu'il nous a été prescrit de ne pas entrer dans Gréoux.
- Alors, où allons-nous maintenant ? demanda Hervé. Il est temps de nous l'apprendre.
Olivier dégrafa le haubert de mailles qu'il n'avait pas quitté depuis la forêt d'Orient sauf pour quelques rapides ablutions, et tira de sa poitrine un billet plié et scellé de rouge dont il brisa la cire entre ses doigts. Il ne contenait que peu de mots dont la lecture remonta ses sourcils au milieu du front. Puis il le tendit à Hervé qui lut avec stupeur : « La destination définitive est le château de tes parents. Ton père est prévenu. Otez vos cottes et remplacez-les par celles que je vous ai conseillé d'emporter et qui sont à vos armes. Dieu soit avec vous. »