- A beaucoup de choses. Tu veux un exemple : ces belles églises, ces belles cathédrales que l'on construit un peu partout, c'est l'argent du Temple qui en paie les travaux, les maîtres d'œuvre et les compagnons qui apprennent chez eux l'art de bien faire.
- Vous allez devenir maçon... ou charpentier ? fit-elle, l'œil noir.
- Tu sais bien que non... Mais j'en connais certains et j'admire leur art.
- Vous en connaissez ? D'où ça ?
- Quand il était écuyer de Monseigneur d'Artois, mon père était ami avec Pierre de Montreuil alors qu'il bâtissait la Sainte Chapelle pour le Roi Louis, dans son palais. Il est mort à présent et j'ai rencontré ses fils et petits-fils.
Mais Barbette ne voulait pas rendre les armes :
- Grand bien vous fasse ! D'abord, pourquoi êtes-vous à Paris ? Comme s'il n'y avait pas assez de templeries par ici ! Au moins, on vous verrait de temps en temps !
- Sois tranquille, je reviendrai ! Avec frère Clément quand il rentrera... et s'il veut de moi ! Je ne me sens pas très à mon aise non plus là-haut. C'est comme si... leur soleil n'était pas le nôtre.
Si le baron Renaud accepta de partager le souper de son fils et de frère Hervé qu'il connaissait depuis longtemps parce qu'il était le neveu de son vieil ami Guillain d'Aulnay, il refusa tout net de se retirer dans sa chambre afin d'y prendre un peu de repos tandis qu'Olivier et son camarade veilleraient auprès du corps.
- Tu ne m'empêcheras pas de passer auprès de mon épouse bien-aimée sa dernière nuit sur la terre ! déclara-t-il. Demain je ne pourrais plus voir son visage, toucher sa main...
C'était sans discussion possible. Tout ce qu'Olivier obtint de son père fut qu'il accepte la cathèdre que l'on disposa à la tête du lit de parade, mais il en rejeta les coussins comme trop propices au sommeil. Et il resta là, bien droit contre le dossier, roide, les mains nouées sur un chapelet, sa tête, dont les cheveux blancs faisaient plus brun son teint de « Sarrasin », tournée vers le profil immobile que nimbait la lumière mouvante des cierges...
Au jour levant, le corps de Sancie fut placé dans la bière de chêne blanc confectionnée pour lui et porté à visage découvert dans la chapelle où bientôt se presserait la noblesse des environs, tandis que la salle d'honneur livrée aux serviteurs était préparée pour le repas funèbre. Y prendrait place une assemblée de fantômes uniformément vêtus de noir dont Olivier ne retiendrait aucun visage, même celui de la belle Agnès de Barjols, même si sa mère, jadis, avait pensé qu'il en était épris. Au fond de lui, Olivier savait qu'un instant elle l'avait ému, qu'il s'était cru amoureux, mais ce fut trop fugitif pour qu'il lui accorde l'ombre d'un regret. Laissant son époux Jean d'Esparron sacrifier aux usages, elle ne s'approcha pas de lui que cependant elle avait longuement regardé durant l'office, impressionnée par l'appareil guerrier sous le long manteau blanc que les larges épaules enlevaient si aisément... Et si regret il y eut, ce fut seulement de son fait à elle, que les maternités répétées alourdissaient déjà tandis que le Templier s'auréolait à ses yeux attristés des sublimes couleurs des terres lointaines et de la grande aventure… pendant que son mari, trop ami de grandes frairies et de mangeailles prenait du ventre.
A la fin du silencieux repas où ne parurent jongleurs ni ménestrels mais qui dura parce qu'ils furent nombreux ceux qui tinrent à rendre hommage à la disparue, Olivier put mesurer à quel point sa mère était respectée et aimée. Aux approches du soir et le temps s'étant couvert au point de devenir menaçant, ceux qui n'habitaient pas loin repartirent en hâte ; pour les plus éloignés, le baron fit préparer des logis. La beauté extrême de la région se payait en dangers équivalents quand frappaient les orages. Agnès et Jean d'Esparron furent de ceux-là.
A vrai dire ils auraient pu rentrer, le chemin n'étant guère difficile qui menait à leur fief ; mais, au moment où son époux donnait ses ordres pour le départ, Agnès fut prise d'un malaise qui la fit pâmer. Dans ces conditions il s'imposait de la transporter dans les chambres des dames, ce dont Honorine, un peu remise de l'écrasement où l'avait réduite le choc de la mort de Sancie grâce à certaine liqueur produite par les moines du Thoronet dont elle avait quelque peu abusé, s'acquitta sans perdre un pouce de sa dignité.
Leur présence au château pour cette nuit qu'il aurait voulue vouée au silence et au repos dont tous, ici, avaient grand besoin, déplut à Olivier. Il savait qu'Esparron n'était pas homme à se coucher avec les poules et que lui tenir compagnie serait pour son père, épuisé de douleur, un surcroît de fatigue. D'autant que les trois ou quatre seigneurs qui restaient aussi n'auraient en ce cas aucune raison de s'enfermer chez eux. Il prit Esparron à part :
- Puis-je vous demander, lui dit-il, la grâce de ne point contraindre mon père à vous faire compagnie ce soir ? Son âge et son chagrin l'ont anéanti. Il lui faut du repos !
Ce n'était pas un mauvais bougre que ce baron-là et, du moment qu'il avait ses aises, il n'en demandait pas plus.
- A Dieu ne plaise que je lui sois importun ! fit-il avec un sourire qui fendit en deux son large visage. Il se trouve que je peine à m'endormir si je me couche tôt, ce qui agace mon épouse. Avec votre permission je resterai auprès de ce beau feu pendant un moment... En outre, j'aime jouer aux échecs ! Me tiendrez-vous tête à ce jeu où l'on vous disait jadis d'une belle force ?
- Merci de vous en souvenir, mais un Templier ne joue pas ! Votre beau-frère Bérenger de Barrême reste aussi. Vous pourriez jouer ensemble.
- Pourquoi pas ? Cela ne m'empêchera pas de vous regretter : il n'est pas très bon...
Avec un geste indifférent, Olivier le laissa pour rejoindre Renaud qu'il trouva occupé à donner des ordres à Maximin.
- Venez ! lui dit-il. Je vais vous mener à votre chambre...
- Mais... mes hôtes ?
- Cette question est réglée. Dites à Maximin et à Barbette qu'ils veillent à ce que les flacons ne leur manquent pas et venez vous reposer. Vous en avez grand besoin !
En effet, le vieux visage encore si beau malgré la longue cicatrice qui lui coupait une joue portait les stigmates d'une lassitude infinie.
- Tu crois ?
- Oh, j'en suis sûr ! Je resterai avec vous un petit moment. Nous parlerons d'elle.
- Tu es un bon fils ! fit Renaud ému en prenant le bras qu’on lui offrait. Je veux bien... Cette chambre me semble affreusement vide maintenant ! Veux-tu y rester la nuit ?
- Non, père ! Frère Hervé et moi avons nos oraisons à dire. Nous avons décidé de nous retirer dans la grange à laine afin de nous isoler et de...
- Surveiller votre précieux chargement ? C'est trop naturel dans une demeure pleine de monde. Déjà certains se pose des questions sur ta présence plutôt inhabituelle, un Templier ne quittant son couvent que sur ordres supérieurs et tu es venu de Paris !
- Vous comprenez toujours tout à merveille !
Un moment plus tard, il rejoignait Hervé près du faux cercueil. Le sergent Anicet avait déposé des paillasses et des couvertures pour eux trois. Il s'agissait de prendre un sérieux repos réparateur car, la nuit suivante, ils auraient fort à faire et dormiraient peu : le château serait vide d’étrangers et l'Arche serait portée en secret là où elle serait le mieux cachée. Aulnay et le sergent se couchèrent, mais Olivier sentit qu'en dépit de la fatigue il lui serait impossible de dormir et, sans déranger les autres qui eux ronflaient déjà avec conviction, il sortit dans la cour et se dirigea vers la chapelle.
Il savait qu'on ne la fermait jamais et que la lampe de chœur y veillait jour et nuit. Son intention était d'y prier encore un peu près de sa mère. Une façon de se rapprocher d'elle comme il faisait quand il était petit et qu'il u ait du chagrin. C'était le cas ce soir où la douleur se faisait peut-être plus sourde mais où se joignait une indéfinissable sensation de mal-être, comme si la vie, dont il était loin d'être las cependant, se faisait pesante devant un horizon qui lui paraissait se fermer. Les paroles de Barbette lui revenaient à l'esprit. Elle avait dit : « Il n'y aura plus de batailles puisqu'il n'y a plus de Terre Sainte. Alors à quoi servirez-vous ? » Et, ce soir, il se posait aussi la question. Certes, le Grand Maître Jacques de Molay qui, sans doute, ne retournerait plus à Chypre, ne cessait de réclamer une nouvelle croisade, mais personne ne voulait en entendre parler. Surtout pas le Roi Philippe, habité tout entier par le souci de son royaume appauvri par les deux croisades aussi dispendieuses qu'inutiles de Saint Louis, dont la dernière s'était soldée par la peste devant Tunis, sa mort et celle de son fils Jean-Tristan. L'impassible souverain se souciait davantage des incessantes ruades des riches Flandres matées à Mons-en-Puelle, mais pour combien de temps ? De toute façon c'était là l'affaire du Roi et non du Temple ! L'Angleterre du rude Edouard 1er se tenait tranquille et le Temple qui gérait la fortune de ses rois y possédait d'ailleurs de grands biens. Alors que restait-il pour qui voulait mener le combat de Dieu ? Demander à rejoindre les commanderies d'Aragon ou de Castille dont les Rois tentaient vainement de repousser vers les terres d'Afrique, les guerriers musulmans des rois Almohades ? Ce n'était rien pour qui rêvait de reconquérir Jérusalem et de mettre ses pas dans ceux du Seigneur.