Il allait lentement dans la cour quand une ombre plus dense se détacha de celle des bâtiments et le rejoignit. Il vit à la grande mante noire dont elle s'enveloppait que c'était une femme et il voulut s'écarter mais elle courut à lui :
- Sire Olivier ! M'écoutez un instant, s'il vous plaît.
A sa voix plus qu'à son visage que la nuit lui cachait, il reconnut Agnès et se ferma :
- Que faites-vous ici à cette heure, noble dame ? Votre place n'est-elle pas auprès de votre époux ? dit-il et sa voix dure était tranchante comme lame d’épée.
- Je sais, mais il fallait que je vous parle, ne fût-ce qu'un court moment. Songez que je ne croyais pas vous revoir un jour !
- Fallait-il donc nous revoir ?
- Vous peut-être pas, mais moi, il y a des mois, des années, que j'espère que l'impensable se produise. Et il s’est produit puisque nous sommes là, en face l'un de l'autre et sans témoins !
- Que pourrions-nous avoir à nous dire qui, sans manquer à l'honneur, ait à ce point besoin d'un aparté ? Pour ma part, je ne crois pas qu'il me convienne de l'entendre… Et je vous donne le bonsoir !
- Non ! Attendez encore un peu ! Je veux seulement vous poser une question, rien qu'une…
Les yeux d'Olivier possédaient le privilège de déchiffrer assez bien l'obscurité. A présent, il distinguait le visage de la femme et surtout son regard, trop brillant pour que les larmes en soient absentes.
- Laquelle ?
Il l'entendit prendre une profonde respiration puis elle lâcha :
- Est-ce parce que je me suis mariée que vous êtes entré au Temple ?
C'était donc cela ? Les femmes, décidément, étaient d'étranges animaux avec leur manie de tout ramener à elles.
- Où avez-vous pris cette idée ? J'ai fait profession parce que je le désirais depuis longtemps !
- Allons, Olivier...
- Frère Olivier, s'il vous plaît !
- Non, il ne me plaît pas ! Et si vous avez oublié, moi pas ! Il y a eu le tournoi de Castellane où votre regard me tenait un bien autre discours. J'y pouvais lire alors que vous me trouviez belle et me désiriez. Et moi aussi je vous désirais ! Oh, plus que personne j'ai désiré devenir votre femme ! Mais mon père, sans me prévenir, m'avait déjà engagée à Jean d'Esparron... et je n'ai jamais su pourquoi. Il n'était pas l'aîné, il n'était ni beau ni aussi riche que ses rodomontades le laissaient supposer.
- Madame ; je vous en prie. Cela ne m'intéresse pas !
- Plus maintenant peut-être, mais osez dire, vous qui n'avez pas le droit de mentir, que vous ne m'aimiez pas ? Il ne faisait doute pour personne quand on a su, sitôt l'annonce de mes fiançailles, que vous choisissiez le couvent !
- Le couvent, non ! Le combat de Dieu en Terre Sainte, oui ! Ce n'est pas pareil ! Et vous n'êtes entrée pour rien dans une décision prise des années auparavant. Veuillez me pardonner ma franchise si elle vous paraît brutale !
Il entendit un petit rire déplaisant, grinçant.
- Franchise ? Je ne vous crois pas. Vous m'aimiez comme je vous aimais !
- Vous m'en voyez désolé, mais je ne vous aimais pas. Pas comme vous l'entendez du moins ! Vous étiez... et êtes toujours très belle, se hâta-t-il de corriger en mesurant ce que la phrase pouvait avoir d'offensant pour la vanité d'Agnès. Je ne nie pas que vous ayez troublé mon corps. Pas mon cœur !
- Vous en jureriez ?
- Un Templier ne jure jamais... et ne ment jamais, ainsi que vous le disiez il y a un instant. Pardonnez-moi !
Un silence se fit où Olivier eut l'impression qu'Agnès se repliait sur elle-même comme pour rassembler ses forces avant de frapper. Puis elle siffla :
- Jamais, vous entendez ! Jamais je ne vous pardonnerai ! Soyez maudit !
Elle tourna les talons pour s'enfuir en courant vers le logis seigneurial, le vent de l'orage qui revenait gonflant sa cape comme une voile sinistre. A cet instant, un violent coup de tonnerre éclata cependant que le ciel se zébrait d'un éclair fulgurant. Presque aussitôt le nuage creva au-dessus du château et une véritable trombe d'eau se déversa. Renaud courut se réfugier dans la chapelle comme il en avait eu l'intention avant de rencontrer Agnès et la paix lui revint sitôt qu'il se fut agenouillé près de la dalle couverte de fleurs encore fraîches sous laquelle reposait sa mère. Il y plongea son visage ainsi qu'il le faisait jadis dans les plis de sa robe et écouta se calmer les battements de son cœur...
Lorsque la pluie cessa, il retourna dormir...
Le château se vida le lendemain et Olivier ne revit pas l’épouse de Jean d'Esparron. Laissant à son père le devoir mondain des adieux, il accomplissait dans la chapelle avec Hervé les obligations religieuses rituelles d'une matinée templière, mais ce fut avec un vrai soulagement qu'en sortant il vit que, sous le soleil revenu, Valcroze retournait avec sérénité à ses occupations quotidiennes. Le temps était venu de donner un lieu de repos définitif - du moins on pouvait le supposer - à ce qui était peut-être le plus grand trésor de l'humanité : les Tables de la Loi gravées par le doigt brûlant de Dieu.
Chacun étant conscient de l'importance de ce qui allait suivre, le repas de la méridienne fut silencieux. Seulement après que l'on eut dit les grâces le baron Renaud et Maximin prirent des lanternes à huile et une provision de torches qu'ils répartirent entre Olivier et Hervé. Le premier n'en était pas à sa première descente dans les entrailles du château mais Hervé, lui, se sentait frémir d'impatience au seuil de cet inconnu nouveau qu'il allait découvrir : comme son ami et plus que lui peut-être, il avait le goût des énigmes, du sens caché des choses. Il était attiré par le mystère. Son esprit vif et sa culture lui avaient permis l'accession à certains secrets du Temple, comme sa cryptographie spéciale et l'étrange code de signes particuliers que les sages de l'Ordre avaient conçus afin que les âges à venir pussent les lire au premier coup d'œil. De quelle sorte, par exemple, étaient les caches de telle ou telle commanderie ; comment y accéder et ce qu'elles pouvaient receler. Une connaissance qui n'était pas donnée, bien entendu, à tous les autres. Ceux surtout dont les facultés intellectuelles étaient insuffisamment développées. Aussi piaffait-il littéralement :