Выбрать главу

Un peu interloqué d'abord, Olivier s'agenouilla devant son père afin d'écarter ses mains et de chercher son regard :

- Père, je vous supplie, n'attachez pas trop de prix à cette vieille prédiction ! Je ne nie pas que frère Clément agisse pour le mieux en prenant certaines précautions, mais Philippe ne peut rien contre nous. Songez que nous pouvons lever très vite une armée de soixante-dix mille hommes au moins, alors qu'il ne dispose pas du tiers...

- S'il le sait, c'est encore pire ! Je t'en conjure, mon fils, reste ici avec ton ami d'Aulnay ! Vous n'êtes pas à ce point indispensables que votre retour présente une telle urgence. Prenez un peu de temps afin de voir !

- Non, mon père, c'est impossible, vous n'ignorez pas. Nous devons repartir. Frère Clément doit être anxieux de savoir si nous avons mené à bien notre mission. En outre, nous lui sommes chers ! S'il pressentait un danger immédiat, je crois qu'il nous eût indiqué de rejoindre la Maison provinciale du Ruou pour y attendre d'autres ordres ou peut-être même sa venue. Quant à nous, il y va de l'honneur ! Que feriez-vous à ma place ?

Renaud leva sur son fils son regard noir qui semblait tout à coup plus sombre encore mais où montaient des larmes...

- Tu as raison, soupira-t-il. Pardonne-moi ce qui peut te sembler un appel à la désertion ! Ce dont nous sommes l'un et l'autre incapables... Mais je suis vieux et je n'ai plus que toi !

Il se remit debout avec effort et embrassa Olivier :

- Va dormir, à présent ! Je suis fier de t'avoir pour fils...

Dans le courant de la matinée du lendemain, les chevaliers et leur sergent se disposaient à partir tandis que, du perron, le baron Renaud, appuyé sur une canne, observait leurs préparatifs. Anicet avait repris sa place sur le chariot et les deux amis venaient de se remettre en selle quand, du haut de la tour d'entrée, le guetteur annonça qu'une troupe de cavaliers montait vers le château puis, quand il les vit mieux :

- Chevaliers du Temple ! cria-t-il.

Tous s'immobilisèrent. La herse était levée et le vantail ouvert. Un instant le cœur de Renaud battit au rythme d'une espérance : si c'était frère Clément ? Il s'apprêtait à descendre à sa rencontre quand, en rang parfait, deux à deux, les Templiers débouchèrent dans la cour. A leur tête allait leur chef, un commandeur que Renaud et Hervé virent arriver avec un étonnement qui n'était pas exempt d'inquiétude : c'était le Commandeur de Richerenques, Antonin d'Arros. Que venait-il faire à Valcroze ?

- Regarde juste derrière lui ! fit Hervé. N'est-ce pas ce petit serpent d'Huon de Mana ?

Olivier ne répondit pas. Il regardait son père qui, le visage soudain crispé, remontait les marches du perron où il s'immobilisa, blanc de colère parce que, pour lui, le vieux Templier qui s'avançait, le poing à la hanche et un mauvais sourire sur sa bouche fripée ne s'appelait pas Antonin d'Arros...

CHAPITRE III

DEUX HAINES

Sans avoir l'air de prêter attention au châtelain quasi pétrifié sur son perron, le nouveau venu dirigeait son cheval vers le chariot et ses gardiens.

- Je me doutais bien de ce que vous tramiez quelque vilenie ! dit-il avec un mépris qui déclencha chez les deux hommes un mouvement parfaitement synchrone de porter la main à leur épée. Votre manège n'a pas fait de moi votre dupe : vous avez volé les biens du Temple au profit de votre famille ! Aussi je vous arrête !

Sous l'acier du heaume, une dangereuse lueur verte s'alluma dans les yeux d'Olivier qui acheva son geste de tirer l'épée :

- Nous n'avons rien volé et vous n'avez pas le droit de nous arrêter ! Nous accomplissons une mission à nous confiée par frère Clément de Salernes, Précepteur de Provence et Visiteur de France...

- ... et votre ami ! Ce qui explique tout !

- Cela n'explique rien et vous en avez menti par la gueule ! Qui êtes-vous d'ailleurs pour oser vous mettre à la traverse des desseins d'un haut dignitaire du Temple ?

- Ne jouez pas les imbéciles ! Vous savez très bien qui je suis, frère, Antonin d'Arros, Commandeur de Richerenques...

- C'est faux ! tonna la voix encore puissante du baron Renaud. Cet homme est le pire ennemi du Temple car - sachez-le tous ! - il a brûlé la Vraie Croix et pour ce crime a été maudit par son gardien. Il ne s'appelle pas Antonin d'Arros mais Roncelin de Fos !

Une double exclamation salua cette affirmation que l'accusé ne releva pas. Au sourire de loup qui fendit en deux son visage décoloré par la vieillesse, on eût même dit qu'il y prenait plaisir et, tournant son cheval face à celui qui l'attaquait, il marcha vers lui lentement :

- Tu as encore de bons yeux pour ton âge, Renaud de Courtenay !

- Tu es plus vieux que moi !

- C'est bien possible mais je ne m'en aperçois pas ! Oui, je suis Roncelin de Fos... Maître Roncelin pour une grande partie de l'Ordre où j'ai plus de puissance que tu ne l'imagines. Ceux qui sont avec moi le savent et me sont dévoués. Aussi, que tu le veuilles ou non, nous allons nous emparer de ton fils et de son compagnon...

Le long grincement de la herse qui se baissait lui coupa la parole. Il se retourna et ricana avec un haussement d'épaules :

- Nous n'aurons que la peine de la rouvrir ! Nous sommes une troupe puissante et bien armée et vous êtes combien ? Une poignée aux ordres d'un vieillard sénile...

- Regarde mieux ! gronda Renaud le bras tendu vers les hourds où chaque ouverture montrait un archer prêt à lâcher sa flèche en position de détente. Cette fois, Roncelin éclata de rire. Sur un signe et avec une incroyable rapidité, quatre de ses hommes foncèrent sur Olivier et Renaud et les renversèrent. En un clin d'œil ils se retrouvèrent maîtrisés avec une dague sur la gorge :

- Tirez ! hurla Olivier fou de rage.

- Ne tirez pas ! cria son père en écho.

Les flèches partirent cependant mais les mains tremblèrent peut-être à ceux qui les envoyaient car aucune n'atteignit son but.

- Bande de maladroits ! rugit Olivier.

Renaud étendit une main en s'approchant de lui :

- Paix, mon fils ! Nous ne sommes pas de taille contre ces gens. Que veux-tu, toi, à la fin ? ajouta-t-il en se tournant vers son ennemi.

- Je te l'ai dit : m'emparer de ces deux-là et les châtier comme ils le méritent. Mais d'abord voir ce que contient au juste ce chariot !

Avec la tranquille impudence de qui se sait le plus fort, il mit pied à terre, rejoignit le véhicule resté au milieu de la cour avec Pons Anicet figé sur son siège. Quelques-uns de ses « chevaliers » avaient déjà pris possession des points stratégiques, comme la forge ou l'armurerie, en y faisant rentrer de force ceux qui y travaillaient. D'autres sortaient l'énorme caisse remplaçant le faux cercueil. En un clin d'œil elle fut ouverte, révélant ce qu'elle contenait : des parpaings enveloppés de laine. D'un geste impérieux le Templier félon fit amener devant lui les deux captifs :

- Etrange, non ? fit-il d'une voix doucereuse. Qu'avez-vous donc fait de ce pauvre frère de Fenestrel que vous révériez tant que vous ne le quittiez de jour ni de nuit ? Je crains fort qu'il n'ait existé que dans la brillante imagination de Clément de Salernes et qu'en fait de cadavre, il devait y avoir là-dedans des objets beaucoup plus précieux. D'ailleurs, ce n'est plus le même coffre. Qu'en avez-vous fait ?

- Que fait-on d'un cercueil ? ironisa Hervé. On l'enterre et c'est ce que nous avons fait... à Gréoux comme nous l'avions dit.

La gifle, assenée au gantelet, entama sa joue et fit couler le sang :

- Vous mentez ! Vous n'êtes jamais allés à Gréoux ! Venez ici, frère Huon, et expliquez à ces deux voleurs ce qu'ils ont fait.