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Le jeune homme s'avança en tremblant visiblement et ses yeux fichés en terre ne regardaient personne. Il n'évita cependant pas le crachat que lui envoya Olivier, révulsé de dégoût.

- Ainsi tu n'étais qu'un espion, misérable ? Et la comédie que tu nous as jouée était écrite par ton maître ?

- Je... je n'avais pas le choix... je...

- Ça suffit ! coupa Roncelin. Bien sûr, il m'a obéi ! Quand il vous a faussé compagnie, il a d'abord rejoint Manosque où il a trouvé ce que j'avais envoyé préparer pour lui : une mule solide et une coule de moine grâce auxquelles il a pu vous suivre de loin en laissant sur son passage les marques que j'avais ordonnées. Quand vous êtes arrivés ici il m'a rejoint là où nous nous trouvions car, pour tout vous dire, nous nous sommes mis en route deux jours après vous. C'était suffisant étant donné la lenteur obligatoire de votre allure... A présent, vous allez m'avouer ce que vous transportiez et où vous l'avez mis.

- Il s'agit d'un secret qui ne nous appartient pas, répondit Olivier. Il est celui du Temple et nous sommes protégés par l'ordre que m'a remis frère Clément et le bref papal qui y était joint. Nous ne devons de comptes qu'à lui et à Sa Sainteté Clément V.

- Un bref papal ? Que ne le disiez-vous ? Comme c'est intéressant ! Et peut-on savoir où il est ?

- Dans la poche qui est à l'intérieur de ma cotte d'armes. Dites à vos gens de me lâcher !

- C'est bien inutile. Fouille-le, Huon ! Allons ! Vite !

Visiblement terrifié par la crainte de se faire encore cracher dessus, l'interpellé s'exécuta et n'eut aucune peine à trouver les parchemins qu'il tendit au Commandeur. Cette fois, Olivier se contenta d'un sourire de mépris :

- Un Templier, ça ?

- On peut même se demander s'il y en a un seul vrai dans cette joyeuse bande, renchérit Hervé.

- Ils sont peut-être les seuls vrais du Temple parce qu'ils connaissent la Vérité ! fit Roncelin, sentencieux.

Ce qui lui attira la réponse indignée de Renaud :

- Celle qui renie le Christ, honnit le Crucifix et le foule aux pieds ? Et c'est ça que vous appelez la Vérité ? Ce dont vous avez fait votre diabolique évangile vous mènera à votre perte ! Le malheur est que l'Ordre entier sombrera avec vous...

- Vous m'horripilez avec cette vieille histoire, grinça l'autre et je ferais aussi bien de vous tuer pour n'en entendre plus parler !

- Ne te gêne pas, brigand ! Tue-moi, tu me rendras service. Je pourrai alors rejoindre ma douce épouse sans charger mon âme du mortel péché de suicide !

- La dame de Valcroze est morte ?... Oh, c'est vrai ajouta-t-il en se frappant le front. Frère Huon m'a dit qu'à l'arrivée de vos deux larrons les bannières étaient en berne sur les tours ! A cause de cela, je suppose ?

- Nous l'avons mise au tombeau hier...

- Qu'avez-vous besoin de lui répondre, mon père ! s'écria Olivier. Sommez-le plutôt de se retirer avec ces prétendus chevaliers qui sont en train de s'emparer du château !

En effet, les hommes du soi-disant frère Antonin, profitant de la surprise créée non par leur arrivée mais par leur soudaine attitude agressive, avaient neutralisé sans grande peine les serviteurs et les quelques soldats composant une défense que la paix dont jouissait la région depuis des années justifiait à peine. Certains ayant tenté de résister avaient été tués sans hésiter et leurs cadavres, jetés à bas des murailles, gisaient à présent au milieu de la cour. Dans les liens dont on les avait chargés, Olivier et Hervé ne pouvaient qu'assister impuissants et la rage au cœur. Roncelin de Fos se tourna vers eux :

- Et je ne le rendrai... peut-être que lorsque j'aurai ce que je veux ! Ainsi votre mère vient d'être ensevelie ? Dans la chapelle que voici, je suppose ? Et peut-être en avez-vous profité pour enfouir en même temps et sans doute au même endroit, ce mystérieux chargement que j'imagine fort précieux ?

- Vous imaginez mal, fulmina Olivier, en nous croyant assez vils pour utiliser notre douleur...

- Il faut voir...

- Laissez ma mère reposer, démon ! cria Olivier en le voyant se diriger vers la chapelle, sans qu'il accorde d'ailleurs la moindre attention à sa protestation.

- Calme-toi, je t'en conjure ! souffla Hervé, inquiet de voir son ami, toujours si calme, si froid même, dans un tel état de rage. Cet homme est un monstre et ta colère inutile ajoute à son plaisir...

- Dieu Tout-Puissant, entends-moi ! hurla le fils de Sancie. Empêche ce misérable de profaner nos tombes !

- Il a entendu ! fit en réponse une voix grave...

Au seuil de la chapelle, le père Anselme venait de se dresser, élevant à deux mains une grande hostie dont un rayon de soleil exalta la pure blancheur :

- Vade rétro, Satanas ! tonna-t-il. Arrière, fils d'iniquité ! Démon incarné ! Tu ne souilleras pas ce lieu saint de ta personne infâme !

Bien que de taille moyenne, il paraissait soudain immense, le bon père Anselme, et tous le virent avec une sorte de terreur sacrée comme s'il était soudain revêtu de la majesté divine. Un murmure passa sur ceux qui étaient dans la cour et Roncelin de Fos l'entendit. Il sut à sa densité que ses hommes eux-mêmes l'avaient émis et qu'en ce cas il valait peut-être mieux éviter d'aller trop loin. Et rester prudent.

Il recula, grimaçant un vague sourire :

- Qui parle de souiller, mon père ? Je ne voulais que visiter cette chapelle...

- Je ne pense pas qu'elle soit d'un grand intérêt pour toi ! Au nom du Seigneur que voici, sache qu'elle abrite seulement les dépouilles mortelles des maîtres de ces lieux ! A présent libère les gens que tu détiens au mépris de tout droit ! Ils sont ici chez eux...

- Souffrez que je m'attarde encore un peu. J'ai à leur parler.

Roncelin s'inclina profondément, puis rejoignit ses hommes auxquels, du geste, il ordonna de faire rentrer les trois captifs. Lui-même voulut prendre le baron par le bras mais celui-ci se dégagea avec dégoût...

- Que veux-tu encore ?

- Toujours la même chose : savoir où est le contenu du chariot. En outre... il se trouve que j'ai faim et mes chevaliers aussi. Nous allons voir ce que vaut ton hospitalité...

On ramena les prisonniers dans la grande salle où « frère Antonin » prit ses aises sous leur regard outré. Indigné et incrédule en face des visages fermés, menaçants qui ne pouvaient appartenir à des Templiers, à des frères autrement dit, et même si Olivier n'ignorait plus rien de celui que son père, non sans raison, considérait comme son mortel ennemi, il ne parvenait pas à comprendre par quelle magie satanique cet homme que l'âge aurait dû tourner vers Dieu et rendre raisonnable avait pu détourner la totalité de sa commanderie de ce qui faisait l'honneur du Temple : les pures règles de chevalerie, l'extrême courtoisie, la protection des faibles et le souci constant de plaire à Dieu, à Son Divin Fils et à Notre-Dame. Ces hommes avaient la mine de brigands, se comportaient comme tels et voir le grand manteau blanc frappé de la croix rouge s'étaler sur de telles épaules lui donnait envie de vomir...

Le château lui-même manifestait à sa manière sa réprobation. Ainsi il fut impossible de mettre la main sur Barbette ni aucun de ceux de la cuisine, servantes ou marmitons. Tous avaient disparu. Les feux étaient éteints. Il n'y avait que la vieille Honorine. Assise dans l'âtre dont les cendres maculaient le bas de sa robe noire, un chapelet entre ses doigts déformés par les rhumatismes, elle priait et pleurait en silence, les yeux dans le vague. On la tira de là et on la mit dehors.

- Elles ont eu peur et doivent se cacher quelque pari, chuchota Maximin dont l'œil glissant sous les paupières voyait les choses sans avoir l'air de regarder. Il n'est pas d'usage que des hommes de Dieu, des chevaliers se conduisent ainsi...