Sortant de la cuisine comme si elle ne l'avait jamais quittée, Barbette, à la tête des jeunes servantes reparues elles aussi, faisait dans la salle une entrée tonitruante, prenant les saints du Paradis à témoin des dégâts causés par l'envahisseur et distribuant des ordres entre deux invocations. Tandis que les filles se faisaient un devoir de tout remettre en ordre, elle vint baiser la main de son maître :
- Sire Renaud ! Dans quel état ils vous ont mis, ces mauvais !
Ayant dit et sans attendre de réponse, elle repartit dans sa cuisine qui se mit à résonner de l'activité intense qu'elle y déployait, en clamant que dans une heure le repas serait prêt. Elle y avait entraîné le sergent Anicet, encore un peu flageolant sur ses jambes. Pendant ce temps frère Clément, retourné dans la cour, allait voir où étaient frère Valérien et ses Templiers. En dépit de ses protestations, Roncelin de Fos, dûment enchaîné ainsi que frère Didier et le jeune Huon de Mana, attendaient, dans le chariot débarrassé de ses caisses, d'être conduit aux prisons de Trigance... Ceux qui l'avaient soutenu dans son opération de brigandage s'étaient rendus presque sans combat, mais non sans avoir eu à subir quelques horions par les gens du château qu'ils avaient terrorisés et maltraités durant ces dramatiques vingt-quatre heures. Eux aussi rejoindraient Trigance avant d'être ramenés à la forteresse provinciale du Ruou-Lorgues où une longue pénitence les attendait.
Valérien de Rians et ses Templiers auxquels frère Clément avait joint un fort contingent pris en passant dans sa baillie du Ruou ne s'attardèrent pas au-delà du temps nécessaire pour prendre quelque nourriture et des rafraîchissements. Ils repartirent avec les prisonniers que le baron Renaud regarda s'éloigner avec plus de colère que de soulagement :
- Je ne retrouverai la paix de l'âme que lorsque ce Roncelin sera mort ! Pourquoi, frère Clément, ne me laissez-vous pas l'affronter en combat singulier jusqu'à ce que Dieu juge ?
- Vous savez bien qu'un Templier ne se bat pas en duel ! Et puis, mon ami, ajouta-t-il avec un demi-sourire, considérez votre âge à l'un comme à l'autre !
- La haine donne des forces !
- C'est aussi valable pour lui. En outre, je redouterais pour le loyal chevalier que vous êtes les tours de messire Satan dont je ne suis pas certain que cet homme ne soit le suppôt !
- J'ai parlé de Dieu, frère Clément, et vous m'opposez le Diable ? Croyez-vous que le Seigneur ne me donnerait pas l'énergie nécessaire pour vaincre ?
- Les voies du Seigneur sont impénétrables, mon ami... et je préfère éviter les risques inutiles. Soyez assuré qu'il sera jugé avec la dernière sévérité et châtié comme il le mérite. Rentrons à présent, nous avons à converser !
Valcroze sortait de son cauchemar et retrouvait avec bonheur les humbles travaux de la vie quotidienne. On enterra les morts, on rendit grâces et l'on se remit à l'ouvrage comme de tous temps on l'avait fait après un siège ou une quelconque alerte. Pour les gens de la terre les heures sont comptées et l'on se dépêche de réparer les dégâts... Dans le château, ils étaient importants, les gens du faux Antonin d'Arros s'y étant livrés à une fouille frénétique, sans d'ailleurs chercher à voler, mais renversant sans hésiter les meubles avec leur contenu, arrachant les tentures pour découvrir d'éventuels passages menant à ce qu'ils voulaient trouver.
- Ma mère en pleurerait ! remarqua Olivier.
- Non, corrigea son père. Elle serait furieuse, mais remercierait d'abord Dieu d'avoir sauvé ceux qu'elle aimait...
Le laboratoire du baron Adhémar n'avait pas échappé aux vandales. On avait brisé les cornues, arraché les rayonnages des murs pour voir ce qu'il y avait dessous. Seule la cheminée était restée inviolée, ainsi que l'attestaient les cendres intactes. Frère Clément les considéra un instant, bras croisés, une main tourmentant sa courte barbe que le temps argentait :
- Vous avez réussi ? demanda-t-il seulement.
- Oui, lui répondit Renaud. Tout est en ordre et les cendres que vous voyez ici sont celles du faux cercueil.
- Laissez-les vieillir tranquillement, alors. Quant à cet endroit, si je peux vous donner un conseil, rendez-lui un semblant d'ordre sans trop toucher à la poussière. A moins que ne souhaitiez vous adonner au... grand art ?
- Oh non ! L'alchimie n'est pas mon fait…
- Dans ce cas, plus il aura l'air abandonné et mieux ce sera...
- On peut condamner la porte, si vous le souhaitez ?
- Non. Condamnée ou murée, elle pourrait intriguer. Ouvrant sur une sorte de débarras, elle paraîtra anodine.
- Comme vous voudrez ! Et si vous me disiez maintenant comment vous êtes arrivé au pays à point nommé pour nous sauver...
Cela tenait en peu de mots. Quinze jours environ après le départ des deux chevaliers et du sergent, un vieil homme visiblement à bout de souffle était tombé aux pieds de frère Clément, de lassitude plus que de respect, encore que celui-là existât réellement ; mais l'homme avait parcouru une longue route pour venir lui porter sa plainte. Lui seul, selon l'homme, pouvait mettre fin aux rapines et exactions dont se rendaient trop souvent coupables les Templiers de Richerenques depuis que le frère Antonin d'Arros y commandait. Simple seigneur des environs, on lui avait arraché ses biens et pris en otage son petit-fils pour l'enrôler de force. Celui-ci avait pu s'échapper de la prison où on l'avait enfermé, bénéficiant du dévouement d'un serviteur qui avait trouvé de l'aide au sein de la Templerie auprès d'un frère qui réprouvait la façon dont on y vivait.
- Ce vieil homme s'appelait Paul de Mana et...
- De Mana ? coupa Hervé d'Aulnay. C'est le nom du petit serpent que nous devions conduire à Gréoux et qui, en vue de la forteresse, nous a faussé compagnie... mais pour mieux nous suivre et renseigner ensuite ce démon...
- Pardonnez-lui ! Sans doute ne pouvait-il agir autrement qu'en obéissant point par point à ce qu'on lui ordonnait. Il croyait son grand-père toujours captif de « frère Antonin »... Quoi qu'il en soit, cette histoire m'a jeté sur vos traces. Richerenques faisant partie des haltes prévues de votre voyage, il fallait m'assurer qu'on ne vous aurait pas retenus là-bas ou fait subir quelque dommage. Et au besoin vous tirer de ce piège. J'étais plein du regret de vous avoir envoyés, à trois seulement, convoyer les plus précieux trésors du Temple dont peu de nos frères ont connu l'existence...
- C'eût été la révéler à beaucoup plus de monde, remarqua Olivier. Le petit état où nous voyagions convenait parfaitement à ce que nous étions censés escorter : le corps d'un de nos frères, modeste homme de science, auquel l'amitié du Pape accordait le privilège de rentrer au pays pour son repos éternel. Sans cet arrêt malencontreux tout aurait marché à merveille. Vous avez pris beaucoup de monde avec vous, frère Clément, pour vous porter à notre aide ! Cela ne risque-t-il pas...
- Rien du tout ! En quittant Paris nous n'étions que quatre : deux chevaliers, deux écuyers. A Richerenques ou je n'ai plus trouvé que la moitié de la garnison, j'ai compris que mes craintes se justifiaient, en particulier quand le frère qui a sauvé Paul de Mana m'a appris dans quelles conditions s'était effectué votre passage, la mission dont on vous avait chargés au mépris de nos règles et surtout le départ sur vos talons de « frère Antonin ». J'ai redouté le pire et le pire a bien failli se produire. La puissante troupe que vous avez vue, je l'ai prise en partie à Gréoux d'où j'ai envoyé un messager au Ruou, avec ordre d'expédier du monde à Trigance et la quasi-totalité de ma vieille commanderie. Personne n'a pu avoir seulement le moindre doute sur la réalité de ce que vous transportiez. Et quand, peu après notre venue à Trigance, votre Barbette est accourue, nous avons pu juger de ce qu'était au juste le danger que vous couriez. Nous avons pris les dispositions nécessaires. Je dois d'ailleurs rendre hommage à son courage et à son intelligence.