- Elle a réussi à fuir avant que la herse soit baissée ? interrogea le baron.
- Oui, mais auparavant, comprenant que le château une fois refermé, il faudrait en faire le siège pour en venir à bout, elle avait pris soin avant de partir de cacher ses jeunes servantes avec des jarres d'huile dont, au cours de la nuit, elles ont répandu le contenu sur les rouages de la herse et les gonds de la porte que l'ennemi, trop sûr de lui, n'avait pas jugé utile de faire garder.
- Et Maximin, où était-il passé ? Barbette n'a pas pu s'entendre avec lui puisqu'il ne m'a pas quitté durant ce que l'on peut appeler l'attaque et la mise hors-service de mes gens.
- Une des filles est parvenue à l'appeler et à lui donner les recommandations de sa femme. Il les a donc rejointes dans leur cachette et c'est lui qui a levé la herse et ouvert la porte... Voilà ! C'est aussi simple que cela...
- Vous n'avez pas songé aux souterrains ? Vous les connaissez bien pourtant ?
- Oui, mais l'entrée, côté château, n'est pas très difficile à trouver et la lutte dans ces galeries obscures eût été hasardeuse. Il me fallait arriver en force...
- Nous ne vous en remercierons jamais assez, mon ami ! Quant à Barbette et à Maximin, je vais les coucher sur mon testament et en faire mes héritiers de Valcroze pour la raison qu'après ma mort le domaine ira naturellement au Temple, mon fils ayant dû faire abandon de son héritage en y entrant. J'espère que vous ne m'en voudrez pas de le soustraire à l'Ordre ?
- Bien au contraire ! En cas du... malheur que je redoute de plus en plus, je préfère que Valcroze ne soit pas compté dans nos biens. C'est, vous le savez, une des raisons pour lesquelles j'en ai fait choix afin de soustraire l'Arche à l'Ordre du Temple. Ainsi vous voilà institué gardien de ce trésor inouï, vous et ce couple de braves gens !
- J'en mesure l'honneur... et le poids croyez-le bien. Quant à eux...
- Peut-être serait-il préférable, coupa frère Clément, et puisque Maximin seul vous a accompagnés dans le nouveau sanctuaire, que Barbette ne partage pas toute l'étendue du secret. C'est une femme remarquable, je sais, ajouta-t-il en hâte devant les protestations qu'allaient lâcher le père et le fils, mais elle est assez « soupe au lait » plutôt bavarde et par inadvertance ou dans le feu d'une action quelconque, une bribe pourrait lui échapper. En outre, la curiosité n'est-elle pas le péché mignon des filles d'Eve ?
- Ou je la connais mal, intervint Olivier avec gravité, ou je peux gager ma foi que Barbette n'essaiera même pas d'en savoir davantage. Elle est femme de grand devoir et de grande sagesse. Soyez donc rassuré, frère Clément !
- C'est dans cet esprit que je vais regagner Paris. Frère Olivier, frère Hervé, demain à l'aube nous nous mettrons en chemin !
- Encore un mot, mon ami ! émit Renaud. Qu'allez vous faire au juste de Roncelin ? Allez-vous le ramener avec vous ?
- A Paris ? Avec tous les incidents qui peuvent se produire en cours de route ? Sûrement pas ! Nous allons l'escorter jusqu'à ma baylie du Ruou-Lorgues où le chapitre se réunira afin de rendre sentence. En même temps, il fera choix d'un nouveau Commandeur pour Richerenques...
- J'aurais pourtant bien voulu l'amener au jugement de Dieu, les armes à la main ! maugréa le baron Renaud. Dieu, j'en suis certain, m'aurait donné le pouvoir de le vaincre...
- Je n'en doute pas, mais pourquoi déshonorer votre épée ? Ce misérable sera plus sûrement vaincu par le cachot souterrain où on l'enterrera vivant jusqu'à ce que mort s'ensuive... Au fait, vous êtes vraiment certain qu'il s'agit bien de ce Roncelin dont vous m'avez conté les crimes ?
- Ma haine l'a reconnu avant même que je ne voie son visage !
- En outre, appuya Hervé, il n'a point nié quand le baron Renaud l'a reconnu. Et ses hommes devaient le savoir aussi car aucun n'a paru surpris... Mais au fond, pourquoi ne pas le livrer à la justice de l'évêque ou même du Pape ? Le Temple, en effet, ne prononce pas de sentence de mort !
- Il est Templier, mon frère et doit être jugé par ses frères. Leur sentence lui fera d'abord perdre l'habit après quoi on scellera son sort... Et je n'y peux rien, ajouta frère Clément avec un geste d'excuses à l'adresse de Renaud. Ce sont nos règles et le Grand Maître lui-même leur obéit...
- Une bonne exécution capitale ferait mieux notre affaire ! grogna Olivier. Les morts ne reviennent pas...
- Un homme condamné au « mur » jusqu'à la fin de ses jours n'en revient pas non plus...
- Ne puis-je aller exposer les outrages dont furent victimes la Vraie Croix, ma défunte épouse et moi-même ? pria Renaud. Je pense que je saurai trouver les mots...
- C'est impossible, mon ami. Les chapitres sont secrets mais votre fils y assistera. Il pourra porter votre parole.
- Je le ferai ! affirma Olivier. Il ne faut pas que ce démon en réchappe...
- Je vous aiderai de mon mieux, assura frère Clément, mais nos lois sont nos lois ! Pensez seulement que l’in-pace fait souffrir un homme plus cruellement... et dure beaucoup plus qu'un coup de hache.
Ainsi que l'avait prédit frère Clément, Roncelin de Fos, alias Antonin d'Arros, fut dépouillé du manteau blanc et lié par des chaînes solides au fond d'un caveau ténébreux où on le descendit par une trappe pratiquée dans la voûte. Il devait y rester jusqu'à ce que mort s'ensuive...
- A son âge, dit frère Clément pour apaiser Olivier, cela ne demandera certainement pas très longtemps !
CHAPITRE IV
REQUIEM POUR UNE PRINCESSE
Ce jour-là qui était le jeudi 12 octobre de cette même année 1307, l'apparat des grandes funérailles se déployait pour la Très Haute et Très Puissante Dame Catherine de Courtenay, comtesse de Valois, d'Alençon, de Chartres et du Perche, impératrice titulaire de Constantinople et belle-sœur du Roi, morte au château de Saint-Ouen dans sa trente-troisième année, des suites d'une brève maladie. Le temps était gris avec cette sorte de ciel uniforme et bas, sans pluie cependant, qui donnait l'impression d'un couvercle posé sur Paris dont les lointains s'estompaient dans la brume. Le sceau du deuil marquait la ville capitale de ses lugubres tentures coulant des fenêtres sur le passage du cortège. Des cierges brûlaient devant les saintes effigies des « montjoies » quand on eut rejoint le grand chemin reliant Saint-Denis au cœur de la capitale. Petites flammes à peine lumineuses dans l'air humide, elles étaient encore plus tristes que les torches portées par une multitude de valets. Pourtant elle ne laissait pas beaucoup de regrets, cette jeune femme mariée depuis six ans à l'aîné des frères du Roi, le pompeux, l'arrogant Charles de Valois qui ne retenait d'elle que ce titre à la fois prestigieux et dérisoire d'empereur de Romanie où il ne mettrait sans doute jamais les pieds, et les quatre enfants qu'en six ans de mariage elle lui avait donnés. Ces quelques années, elle les avait vécues presque toutes dans cette demeure de Saint-Ouen pourvue d'un beau jardin descendant jusqu'à la Seine, où les jours d'été et toujours plus ou moins enceinte, elle pouvait oublier les puanteurs de la grand-ville et rêver, devant un ciel bleu reflété par le fleuve, à ce royaume de Naples, baigné par la Méditerranée où elle avait vu le jour.
Elle était cependant proche de la couronne de France par sa mère, Béatrix d'Anjou-Sicile, fille du Roi Charles, dernier frère de Saint Louis, et de Béatrix de Provence, dernière sœur de la reine Marguerite, sa belle épouse. Son père, c'était Philippe de Courtenay, le dernier du nom né dans la pourpre – Porphyrogénète ! - ce qui faisait d'elle la petite-fille de Baudouin II, l'éternellement impécunieux empereur qui avait dû fuir son palais en semant sur son chemin les insignes du pouvoir impérial...