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Lorsqu'elle était venue épouser Charles de Valois, Catherine avait eu droit à un mariage quasi royal et, à présent, elle s'en allait entourée d'un cérémonial qui ne l'était pas moins mais entre les deux, elle n'avait existé qu'à titre de génitrice sinon à titre d'ornement prestigieux car le Ciel l'avait faite belle... et son époux fort ardent au déduit. En huit ans d'un premier mariage, il avait eu cinq enfants, tous vivants et les deux premières filles mariées. Avec les quatre qu'il lui devait, ou plutôt les trois - le petit Jean n'ayant pas vécu ! - il se trouvait à la tête d'une famille de huit enfants et entendait bien ne pas s'arrêter là. Tout en suivant le corps de la défunte, sous le noir qui le revêtait du chaperon aux souliers, il songeait déjà à celle qui remplacerait dans son lit la pauvre Catherine. Et pourquoi pas la charmante Mahaut de Châtillon encore un peu jeune sans doute mais qui à la beauté joignait une dot intéressante ? Ami du faste, c'était en effet un homme pour qui l'argent comptait beaucoup.

Quand le cortège où figuraient plusieurs grands du royaume atteignit le palais de la Cité, il s'ouvrit pour le Roi et ses enfants puis, par le Petit-Pont il gagna la rive gauche de la Seine afin de s'engager dans la Grand-Rue Saint-Jacques-des-Prêcheurs escaladant la montagne Sainte-Geneviève au sommet de laquelle était l'important couvent des Jacobins dont la chapelle allait recevoir le corps de la princesse. Ancien hospice destiné aux pèlerins en route vers Saint-Jacques-de-Compostelle - le départ du pèlerinage se situant devant Notre-Dame -, c'était à l'exception du Temple, le plus vaste et le plus riche couvent de Paris grâce aux bienfaits dont n'avait cessé de le couvrir Saint Louis fort attaché à l'ordre des frères prêcheurs de saint Dominique qui, à cause de cette maison portaient désormais dans tout le royaume le nom de Jacobins. Les cœurs des fils du saint Roi y étaient déposés et le dernier encore vivant, Robert de Clermont, y aurait sa sépulture comme Charles de Valois lui-même et son frère Louis d'Evreux. La place de Catherine y était donc toute indiquée.

La Grand-Rue Saint-Jacques étant l'une des deux plus importantes de Paris, celle qui barrait la ville du nord au sud, les badauds s'y pressaient derrière le double cordon de francs-archers armés de guisarmes placés là autant pour l'hommage que pour endiguer une quelconque agitation venant des nombreux escholiers dont c'était le quartier. La mort était chose grave et trop respectable et trop respectée aussi, pour susciter le trouble. La foule était silencieuse, recueillie. Elle se contentait de regarder.

Plus que toute autre peut-être une jeune fille qui se tenait debout sur les marches de l'église Saint-Benoît-le-Betourné, entre deux hommes bien mis, comme elle-même, d'apparence respectable, l'un jeune - vingt, vingt-deux ans ! - l'autre beaucoup plus âgé et qui devait être le père des deux autres, sans doute frère et sœur si l'on en jugeait une ressemblance certaine bien que le jeune homme n'eût rien de féminin et que la jeune fille promit une vraie beauté. Elle était toute jeune - pas tout à fait quinze ans ! - mais ses cheveux d'un blond de lin, doux comme de la soie que cachait une partie de son capuchon de laine bleue, les traits délicats de son visage frais comme une fleur de pommier et surtout ses yeux extraordinaires, d'un gris pâle à peine bleuté qui avaient toujours l'air de refléter le ciel changeant de Paris, attiraient déjà l'attention des garçons au point que son frère Rémi en avait corrigé quelques-uns. Aussi ne sortait-elle jamais du clos paternel sans être escortée de sa mère, de la servante, ou, comme ce jour-là, de l'élément masculin de la famille. Mais la circonstance était exceptionnelle, Maître Mathieu de Montreuil, bâtisseur de son état, avait cédé aux prières de l'adolescente désireuse de voir le Roi et les dames et la Cour à l'occasion de ces funérailles princières. Un spectacle un peu triste peut-être mais magnifique et que dans son village elle n'avait aucune chance de contempler. Aussi Maître Mathieu avait-il choisi, en connaissance de cause, les marches de Saint-Benoît où il avait alors un chantier de reconstruction du chœur pour y mener sa petite Aude flanquée du grand Rémi. De là on voyait nettement le cortège commencer à gravir la pente et on pouvait le suivre des yeux jusqu'au porche d'entrée des Jacobins.

Le passage de Charles de Valois marchant devant le somptueux brancard de velours noir brodé d'argent fit froncer le petit nez d'Aude après que son père le lui eut nommé :

- Il n'a pas l'air d'avoir beaucoup de chagrin, souffla-t-elle. Son visage est aussi sec et aussi figé que celui des images de pierre qui naissent du ciseau de mon frère !

- Un prince ne pleure pas en public, chuchota Rémi. C'est contraire à la dignité... et puis cela dérange les lignes de la figure.

- S'en soucie-t-on lorsque l'on éprouve de la peine ? Les larmes coulent d'elles-mêmes et peu importe que le visage soit marqué des rides de l'affliction. Or ce prince n'en a pas un brin ! Elle était belle, pourtant... et jeune, ajouta-t-elle en considérant avec compassion le beau visage immobile de la morte que selon la coutume du temps on portait en terre à découvert. La mort avait effacé les traces des ultimes souffrances et, dans la splendeur des atours vraiment impériaux dont on l'avait vêtue, elle apparaissait aussi sereine, aussi belle qu'au jour de son mariage. La bouche que maintenait close la mentonnière de mousseline sous la couronne orfévrée offrait même une ébauche de sourire. Aude plia un instant le genou en se signant puis reprit :

- On a l'impression qu'elle est contente de quitter ce monde !

- Elle a peut-être assez souffert pour mériter le Paradis, murmura son père. Si c'en est le chemin rayonnant que découvrent les yeux de son âme, il y a de quoi être heureuse... Et regarde, ce sont des princes qui tiennent les cordons du poêle.

- Pas tous ! N'est-ce pas un Templier que je vois là, ce personnage à mine grave qui a une si belle barbe ?

- C'est même le Grand Maître de l'Ordre, monseigneur Jacques de Molay qui, depuis l'île de Chypre, est arrivé en France voici peu de mois. Et s'il « porte » la défunte c'est parce qu'il a rang de prince... Il a d'ailleurs été le parrain d'armes de l'héritier du trône, le prince Louis lors de son adoubement...

- Est-il le seul Templier à assister à ces funérailles ?

- Non, les dignitaires et l'escorte sont plus loin dans le cortège. Tiens, voici notre sire le Roi que tu désirais tant voir !

- Dieu qu'il est beau, qu'il est imposant... qu'il est froid !

A trente-neuf ans, Philippe IV, petit-fils de Saint Louis et de Marguerite de Provence, était sans doute encore le plus bel homme de son royaume. De haute stature comme tous les Capétiens mais sans la maigreur qui jadis faisait ressembler son aïeul à un roseau pensant, il n'en avait pas moins la carrure à porter l'armure avec autant d'aisance que le noir manteau enveloppant ses larges épaules. Le visage altier aux traits purs mais au teint pâle aurait pu faire songer à une statue sans les cheveux mi-longs, d'un blond chaud tirant sur le roux que l'âge n'arpentait pas encore. Les yeux étaient, eux, inoubliables : larges prunelles d'un bleu de glacier où les paupières immobiles ne cillaient jamais au point que le bruit courait que le Roi de France dormait les yeux grands ouverts. Cependant, la bouche bien dessinée montrait un pli léger révélant que l'incarnation de la majesté royale pouvait pratiquer l'ironie.

- Il a aimé pourtant, et passionnément, feue son épouse, la reine Jeanne de Navarre morte depuis deux ans comme tu le sais. On dit qu'il ne s'en console pas car il a toujours considéré avec mépris l'idée d'un quelconque remariage...