On se tourna vers lui ce qui le fit rougir, mais il n'en resta pas moins ferme sur ses positions.
- Dis-nous un peu d'où tu nous le sors, gamin ? demanda sa grand-mère avec une douceur traduisant bien l'amour qu'elle lui portait mais, en face de toutes ces paires d'yeux interrogateurs, il se contenta de sourire :
- De ce que j'ai observé, mère-grand. Je n'en aurais pas fait état s'il n'était question ici de l'avenir de ma petite sœur, mais j'ai acquis la certitude que son cœur est déjà pris et que même si le Roi lui-même la priait d'amour, elle lui résisterait.
- Belle comparaison ! mâchonna Mathilde. Notre sire ne regarde jamais aucune femme !
- Celui qu'elle aime non plus.
- Comment l'entends-tu ? demanda Mathieu.
- Oh c'est très simple : celui qu'elle aime est Templier. C'est...
- Messire Olivier de Courtenay ! souffla sa mère. J'aurais dû m'en douter : la dernière fois qu'il est venu céans, l'été dernier, j'ai surpris Aude en train de l'épier derrière le volet mi-clos de la chambre mais j'ai préféré m'éloigner sans bruit et n'en rien dire. Nul n'est maître de son cœur et c'est déjà assez triste d'aimer sans le moindre espoir...
- Voilà pourquoi je vous supplie, mon père, de ne point marier Aude à qui que ce soit : elle serait malheureuse alors qu'en la confiant à notre tante Bertrade elle ne courra aucun danger car c'est puissante défense qu'un amour impossible donc pur de toute sanie. Dans les entours de Madame de Navarre, elle en sera éloignée autant que si la mer les séparait. Le Temple n'est pas si loin d'ici tandis que l'hôtel de Nesle est à l'autre bout de Paris. Et l'on sait que jamais aucun Templier n'en franchira le seuil.
Mathieu avait écouté son fils sans l'interrompre, pesant à leur juste valeur chacun des arguments du jeune homme. Cependant les yeux de Juliane s'emplirent de larmes :
- Cela signifie que je ne verrai plus ma fille...
- Tu me vois, moi, aussi souvent que tu le souhaites, riposta Bertrade. Et Aude pourra revenir quand on n'aura pas besoin d'elle. Enfin si vous acceptez, elle sera attachée à la maison de la future Reine de France. Ce qui n'est pas rien. Et puis je lui apprendrai tout ce que je sais et en ferai mon héritière. Elle aura le clos de Passiacum que m'a laissé mon défunt Imbert avec la petite maison de la rue proche de la mercerie de mon neveu... et quelques économies. Qu'en dites-vous ?
- Il faut voir, fit Mathieu dont la défense faiblissait de seconde en seconde devant les arguments solides avancés par sa belle-sœur. Il est vrai, ma femme, que si Aude épousait Alain, nous ne la verrions guère plus souvent...
- Et si nous lui demandions son avis ? proposa la grand-mère. Il a toujours été d'usage chez nous que les femmes eussent accès aux débats.
- Les femmes oui, rectifia son fils. Pas les filles qui n'ont d'autre choix qu'obéir !
- Pose-lui quand même la question... sans oublier toutefois la joyeuse perspective contraire d'aller vivre ç Sarcelles au milieu des copeaux...
- Si elle aimait Alain, émit Juliane, ce détail n'entrerait pas en ligne de compte. A défaut des copeaux, nous avons la poussière des pierres taillées.
La jeune fille fut donc appelée et Bertrade eût la grâce de laisser Mathieu lui proposer ce dont l'on venait de débattre mais quand il évoqua l'union projetée avec le fils du maître de hache, elle eut un mouvement de recul nerveux tellement vif qu'il leur fut évident que son choix ne serait pas celui-là. Seulement elle se borna à demander :
- Ne puis-je rester fille dans la maison de mon père ? Je ne souhaite rien de plus !
- Si tu ne veux épouser personne, soupira son père, alors il est mieux pour nous que tu suives ta tante. Ce sera plus facile de repousser les demandes si l'on te sait à la Cour…
Aude regarda tour à tour ces visages qu'elle aimait et ce qu'elle y lut la conforta dans la confiance d'être infiniment chère à chacun d'eux. Ils ne voulaient que son bien, son bonheur et si suivre le destin que proposait sa tante était le seul moyen d'éviter un mariage quel qu’il soit, dont elle savait qu'il lui répugnerait puisque jamais elle ne pourrait être à son bien-aimé. C'était dans ce chemin-là qu'il fallait s'engager bravement.
- Je ferai selon votre volonté, mon père et ma mère, dit-elle avec douceur avant de se jeter à leur cou pour les embrasser.
- Fort bien ! conclut Mathieu. Vous pourrez l'emmener demain, ma sœur. Dieu fasse que nous ayons choisi pour elle la meilleure voie !...
A peu près au moment où s'infléchissait ainsi le destin de la petite Aude, quatre personnages étaient réunis dans la grande salle capitulaire du Temple de Paris : le Grand Maître, Jacques de Molay, son neveu, frère Jean de Longwy, le Maître en France Gérard de Villiers, et frère Clément de Salernes. Quatre formes blanches, éclairées par trois gros cierges de cire rouge dans les ténèbres où se perdaient les voûtes en plein cintre que soutenait au centre un puissant pilier. Frère Jacques avait pris place sur son siège magistral. C'était un homme d'une soixantaine d'années, un Comtois vigoureusement charpenté au cuir tanné par les soleils d'Acre puis de Chypre où s'étaient déroulés les deux tiers de sa vie, un visage massif marqué par le pli obstiné de la bouche et un grand air de hauteur. D'une vaillance indiscutable, d'une intelligence moyenne mais d'un sens politique à peu près nul, frère Jacques, en dépit des revers subis et de la Terre Sainte à jamais perdue - ce qu'il se refusait à croire ! -, hissé au sommet de cet État dans l'État que représentait l'Ordre n'était pas loin de se voir, dans le Temple relevant seulement du Pape, la seule entité capable d'imposer sa volonté aux souverains d'Occident. Il ne voulait pas ajouter foi aux bruits inquiétants en train de naître un peu partout. N'avait-il pas, lui-même, demandé au Pape Clément V d'enquêter sur la vie intérieure de l'Ordre, mais n'y voyant qu'une simple formalité dont l'issue ne faisait aucun doute à ses yeux, il avait formulé sa requête en des termes où transparaissaient ses certitudes. Aussi était-ce avec une certaine lassitude que, son visage à la barbe soignée appuyé sur la paume de sa main, il écoutait frère Clément qui achevait devant lui ce qui ressemblait à un plaidoyer :
- ... et j'affirme qu'il ne faut pas balancer davantage ! Il est temps, plus que temps même d'ordonner le départ ! Pour ce que j'en ai pu apprendre, il sera bientôt trop tard !
- Ne dramatisez-vous pas la situation, mon frère ? Ce tantôt j'ai vu le Roi Philippe et il m'a fait fort bon visage, Il sait très bien que s'en prendre à nous le mettrait dans une situation si difficile auprès des autres souverains et même du peuple...
- Le peuple ne nous aime guère. Quant aux autres souverains, outre qu'ils sont loin, n'oubliez pas que le Roi est le plus puissant d'entre eux..., dit frère Gérard qui, sur le Grand Maître, avait l'avantage de bien connaître Paris.
- Sans doute mais je demeure persuadé que ma vision est la bonne ! Jamais il n'osera ! Nous gérons son trésor el il a besoin de nous...
Sans laisser à son oncle le loisir de poursuivre, Jean de Longwy s'interposa :
- Quoi qu'il en soit, nous sommes prêts. Les chariots sont chargés. Emmenons nos archives à l'abri et notre trésor ! S'il s'avérait que frère Clément s'est trompé... eh bien, il n'y aura plus qu'à les rapporter. Et avec l'aide de Dieu tout se passera bien. Reste seulement à nous apprendre où nous devons aller. Vous avez parlé de l'Angleterre, il me semble, frère Clément ?
- En effet. Vous vous dirigerez vers Dieppe d'où partent nos courriers avec le Temple de Londres. La route, jalonnée depuis longtemps, sera sans surprises. Un navire vous attend à l'anse Guillaume de la Hougue. Avez-vous fait choix de ceux qui vous accompagneront ? Sous vos ordres évidemment puisque vous avez rang de Commandeur.