- Allons, mes frères ! Debout ! Nous ne pouvons pas nous attarder !
L'Anglais Adam Cronvalle haussa des épaules désabusées :
- Et où voulez-vous que nous allions, mon frère ? Vous avez entendu ? Partout, dans toute la France, on nous arrête !
- J'espère qu'il n'en va pas de même chez vous, frère Adam ?
- En dehors du Temple de Londres, nous sommes assez peu nombreux et ne gênons guère le Roi Edouard. Mais je crains à présent de ne jamais revoir l'Angleterre. Que proposez-vous dans l'immédiat, mon frère ?
- D'abord de reculer au plus profond de la forêt...
- Il faut en premier lieu enterrer ce malheureux, dit l'un d'eux.
- Certainement pas ! coupa frère Jean. Quelqu'un peut avoir remarqué sa fuite. Si on le cherche il faut qu'on le trouve ! Et maintenant essayons de nous dissimuler le mieux que nous pourrons...
Faire manœuvrer les lourds chariots au milieu des bois n'était pas facile mais frère Guillaume de Gy étant prévôt des harnais et des bêtes, était un véritable magicien lorsqu'il s'agissait de chevaux. Il réussit à remettre en marche les attelages que les sergents guidaient aux brides et à les emmener assez loin pour qu'une troupe passant sur le chemin ne soupçonna même pas leur présence. Le temps était gris, mais il n'avait pas plu depuis un moment et la terre n'était pas détrempée. En outre, tandis que l'on faisait avancer les véhicules, les chevaliers avaient fait de leur mieux pour effacer autant que possible les traces des roues aux abords du cadavre que l'on avait abandonné là. Après trois bons quarts d'heure d'efforts, on s'arrêta enfin entre un hérissement de rochers couverts de mousse et une pente douce descendant vers une rivière que l'on ne voyait pas mais dont on pouvait entendre le friselis de l'eau.
On s'occupa des chevaux. Toujours et partout c'était la première tâche et le premier souci des Templiers. Et cela même dans des circonstances aussi dramatiques. Sans les dételer, on leur donna l'avoine que l'on emportait en déplacement, et frère Guillaume prit deux hommes pour chercher de l'eau. En atteignant la ligne de saules bordant le cours d'eau qui à cet endroit s'incurvait, les trois hommes aperçurent près de l'autre rive et à demi masquée par un rideau d'arbres, une assez vaste clairière au milieu de laquelle se dressaient des bâtiments enfermés par une haute palissade faite de troncs épointés. Il y avait un clocheton signalant une chapelle et, autour des constructions basses, un tronçon de tour à moitié écroulée. Cela ressemblait à une ferme à cette différence près qu'il n'y en a guère au milieu des bois. Pourtant c'était habité ainsi que l'attestait la fumée qui montait paresseusement au-dessus d'un toit. Mais de cet ensemble s'exhalait une grande tristesse et quand la grosse porte, bien armée de fer, s'ouvrit pour laisser passage à deux personnages portant des cruches, les Templiers comprirent pourquoi l'endroit leur semblait sinistre : l'un des hommes portait le froc noir de saint Ladreet le second, dont la figure n'était pas cachée par le capuchon de sa tunique grise, ne se sachant pas observé, montrait un faciès turgescent, déformé par la lèpre...
- Une maladrerie ! murmura frère Guillaume. Ne troublons pas leur paix...
Ils puisèrent l'eau dont ils avaient besoin et retournèrent aux chariots sans avoir éveillé l'attention du moine et du malade, mais rapportèrent ce qu'ils venaient de voir.
Quand on eut fini de soigner les chevaux, on mangea du pain et du fromage que l’on avait coutume d'emporter par précaution et l'on tint conseil. Un conseil où personne ne se hâta de prendre la parole, chacun essayant d'assimiler l'incroyable catastrophe qui s'abattait sur l'Ordre. Arrêtés ! Tous arrêtés à travers tout le pays et sans doute menés aux prisons ! Eux hier si puissants, maîtres de tant de forts châteaux, de terres, de richesses ? Comment était-ce possible ? Et sous des accusations infâmes ! Qu'avait dit le frère mort ? Simoniaques ? Sodomites ? Adorateurs du Diable ?... Cela n'avait aucun sens ! C'était le monde à l'envers ! Quelqu'un enfin brisa le silence :
- Qu'allons-nous faire ?
- Prions d'abord ! dit Olivier. Nous sommes dans la main de Dieu. Il éclairera peut-être nos ténèbres...
D'un signe de tête, frère Jean approuva et pendant de longues minutes, à voix contenues ils invoquèrent le Père, la Vierge Marie leur tendre patronne pour terminer par un Veni Creator non pas chanté mais murmuré.
Jean de Longwy se releva et, avec un grand calme, se dépouilla de sa longue cotte blanche, en baisa la croix de pourpre et la plia soigneusement.
- Imitez-moi, mes frères ! Il nous faut nous défaire de ces signes de distinction dont nous étions si fiers ! Fasse le Ciel que justice nous soit rendue et que nous puissions un jour les remettre...
Ils l'imitèrent avec des larmes dans les yeux. De même, quand il fallut dépouiller les hauberts de maille d'acier que complétait le camail enveloppant entièrement le cou et la tête et ne laissant voir que le visage. Une protection suffisante pour escorter des biens en temps de paix. C'est dire qu'ils ne portaient ni heaume ni chapeau de fer, mais tous, en s'aidant mutuellement à sortir de l'étroite tunique, eurent l'impression qu'on leur arrachait la peau.
En dessous, ils avaient sur leurs chemises et leurs braies de lin chausses et justaucorps de laine noire. Evidemment, ainsi vêtus ils étaient encore tous semblables En revanche, la prévoyance de frère Clément avait ordonné depuis plusieurs semaines, à ceux qu'il avait choisis depuis longtemps, de laisser pousser leurs cheveux que la Règle voulait ras et de raccourcir notablement barbes et moustaches. Frère Jean les considéra un instant puis soupira :
- Nous n'allons pas pouvoir continuer la route de conserve. Il va falloir nous séparer : un chariot de paille accompagné de trois paysans - en nous salissant convenablement nous devrions y ressembler -, cela peut passer inaperçu, mais trois suivis d'une troupe aussi uniformisée que nous le sommes encore, cela ne passera jamais.
- Nous séparer, comment l'entendez-vous ? demanda Olivier. Devons-nous gagner Dieppe par des chemins différents ou bien partir en laissant entre nous une distance dans le temps ? Un tous les deux jours par exemple... La difficulté est que vous seul connaissez cette route et cette région et si chaque chariot prend un chemin, nous risquons de nous perdre...
- Vous auriez parfaitement raison s'il était encore question de gagner Dieppe, mais si vraiment le Roi Philippe a fait saisir tous les Templiers de France, soyez sûrs que notre établissement de là-bas n'aura pas échappé... ni les navires de l'Ordre s'ils n'ont pas eu le temps de prendre la mer. Nous ne trouverons plus rien... sinon les sergents des prévôts locaux...
_ Alors où aller ? Nous ne pouvons quand même pas rester ici ! dit Hervé d'Aulnay.
- Pas à cet endroit ! Ce dont nous devons nous soucier, bien avant notre propre sécurité, c'est de mettre le grand trésor à l'abri des griffes du Roi ! Il faut donc le cacher en trois endroits différents. Or, nous ne pouvons plus le confier à l'une de nos templeries : ce serait nous jeter dans autant de pièges. Il nous faut par conséquent trouver des abris dans des lieux où personne n'aura l'idée d'aller les chercher.
- Dans des demeures de noblesse par exemple ? avança Olivier qui songeait à l'Arche enfouie dans la grotte secrète de Valcroze.
- A condition que les maîtres soient nôtres en toute sûreté, autrement comment être certains que nos hôtes, même s'ils nous accueillaient bellement, ne se hâteraient pas, après notre départ, de piller les richesses que nous leur aurions confiées ? Je ne suis même pas certain que Nicolas de Villiers qui nous a aidés cette nuit à passer l'Oise sans encombre, saurait résister à la tentation. Son péage lui rapporte de jolies sommes mais il aime l'or...