- Aux environs de Dieppe !
Hervé aurait juré qu'à cet instant une flamme s'était allumée dans l'œil de l'homme, mais elle s'éteignit aussitôt. Aussi, pour éviter de donner plus de précisions, il enchaîna :
- Vous êtes certain que le Roi est céans ?
- Sûr qu'il y est ! Il est arrivé sur les talons des gens chargés de l'arrestation. Vous ignorez bien entendu comment l'opération a été exécutée ?
- Bien entendu.
- Alors, sachez qu'à l'aube du dernier vendredi, treizième jour de ce mois, le nouveau Chancelier Guillaume de Nogaret, accompagné du capitaine des gardes Raynald de Roye, est entré au Temple après s'être fait ouvrir la porte par cautèle et mensonge en disant qu'il venait « de par le Roi » entretenir le Grand Maître d'une affaire ne souffrant aucun retard. Il est entré, en effet, mais avec une forte troupe bien armée qui s'est emparée de tout l'enclos sans coup férir. Pris autant dire au saut du lit, les Templiers ne se sont pas défendus.
- Un Templier n'a le droit de se battre que contre les ennemis de la Foi ou les ennemis de l'Ordre. Pas contre les siens, observa Olivier.
L'homme tressaillit. Son regard fixé jusque-là sur la porte si bien gardée de l'enclos se tourna vers lui :
- D'où le savez-vous ?
- Le Temple existe depuis assez longtemps pour que nul ne l'ignore. Surtout dans les communautés…
- Peut-être... Pour en finir avec ce que vous désirez savoir, je dirai que derrière le garde des Sceaux - au fait il ne l'est que depuis deux semaines à peine comme par hasard ! - est entré Guillaume Humbert que l'on appelle Guillaume de Paris. C'est le confesseur du Roi, mais ce dominicain implacable était déjà Grand Inquisiteur de France. Quant à Nogaret, depuis l'attentat contre le Pape Boniface VIII à Agnani, il est connu comme un homme aussi cruel que brutal. C'est assez dire que les Templiers vont souffrir !
- Ce serait inique ! Ils ne relèvent que du Pape Clément V. Si on a des griefs contre eux je pense que l'on se contentera de les incarcérer pour les remettre ensuite à Sa Sainteté ?
L'inconnu écoutait avec un intérêt croissant qui se traduisit même par un sourire :
- Quelle flamme à les défendre pour un moine mendiant ! A moins que vous n'ayez des parents... des amis dans l'Ordre. A moins que...
Comprenant trop tard que lui, le silencieux, s'était laissé emporter par son indignation, Olivier s'empourpra.
- A moins que quoi ? demanda-t-il avec une hauteur qui était elle aussi une imprudence.
L'homme se pencha vers lui pour murmurer :
- Que vous n'en soyez un... comme moi !
- Vous ?
Le pied d'Hervé écrasait le sien pour l'inviter à plus de retenue. On pouvait toujours avoir affaire à un provocateur ; mais Olivier était trop passionné pour s'arrêter. Son regard fouilla celui de l'homme, qui ne se détourna pas mais reprit avec une sombre ardeur :
- Moi, Pierre de Montou ! J'ai été honni et chassé de l'Ordre il y a cinq ans et j'ai échappé de peu à la mort pour avoir osé attaquer le monstre qui a dévié une partie du Temple avec une doctrine satanique, des rites infâmes qui lui valent aujourd'hui des accusations ignobles qui vont le perdre, en raison de quoi le Roi croit - grâce à de sournoises dénonciations ! - que le Temple dans son intégralité est pourri.
Olivier échangea un regard avec Hervé qui avait cessé d'écraser ses orteils endoloris et se laissait prendre au dialogue. Le doute n'était pas possible parce que la rancœur, la douleur que reflétait cette voix sourde n'étaient pas feintes. La même idée venait de les traverser tous deux au même moment, mais ce fut Olivier qui chuchota :
- Ce... ce monstre ne s'appelait-il pas Roncelin de Fos ?
Montou tourna vers lui des yeux terribles tant il flambait de rage.
- Vous le connaissez ?
- Mon père l'a connu, et moi aussi et mon frère que voici également... Pas pour notre bien, mais je suis heureux de pouvoir vous apporter un apaisement...
- Un apaisement ? Seule sa mort pourrait m'apaiser.
- Peut-être s'est-elle déjà emparée de lui à cette heure car au dernier printemps, la main du Précepteur de Provence, Clément de Salernes, s'est abattue sur lui. Il a été jugé et condamné au « mur » dans les oubliettes du château du Ruou. A son âge il n'a pas dû résister longtemps...
- Dieu a jugé. Enfin !
Une intense expression de bonheur inonda le visage de ce chevalier dont la misère avait fait un mendiant. Il avait rejeté la tête en arrière, fermé les paupières et des larmes, de soulagement sans doute, coulèrent parmi les poils et la crasse de son visage. Quand il les rouvrit, il eut pour ceux qui venaient de le libérer un sourire épanoui :
- Je ne sais pas qui vous êtes, mais grand merci ! Vous m'avez délivré et je mourrai d'autant plus heureux à présent !
- Pourquoi devez-vous mourir ? N'avez-vous plus de famille, plus de domaine pour être réduit à cet état ?
- Non. Les miens m'ont rejeté comme avait fait le Temple. Je ne leur en veux pas plus que je n'en veux à l'Ordre. Il a cru bien juger et je demeure Templier dans l'âme. Je veux même lui rendre un dernier service... Séparons-nous à présent, frères ! Faites-moi la faveur de vous éloigner de moi ! Croyez-moi, quittez ce lieu ! Même sous ces robes vous êtes en danger...
- Pas plus que vous sous vos guenilles ! fit tranquillement Hervé. A propos, nous vous avons demandé ce que vous attendiez, ainsi que ces malheureux... Personne ne viendra plus faire l'aumône...
- Mais si ! Depuis le lendemain de l'arrestation, le roi Philippe est dans l'enclos et il doit en sortir au cours de la journée pour rentrer au palais de la Cité. Et il sera généreux - il l'est toujours quand il se promène seul dans les rues - afin que le peuple soit encore mieux disposé envers lui... Aussi vais-je en profiter !
- Pourquoi pas nous ? fit Aulnay. Les errants que nous sommes ont grand besoin d'assistance…
- Sans doute. Pourtant suivez le conseil que je vous donne… la prière que je vous adresse : allez-vous-en !
- Il ne peut en être question, riposta Olivier. Je cherche ici des nouvelles de frère Clément de Salernes que je vénère et ne partirai pas sans en avoir obtenu…
- Vous êtes fou si vous croyez que l'on vous en donnera ! S'il était ici la nuit qui s'est achevée par le coup de force de Nogaret, il y est encore ! N'attendez plus ! Vous reviendrez quand le Roi sera parti.
- Mais enfin, grommela Hervé entre ses dents, pourquoi ne voulez-vous pas que nous restions avec vous ? Nous sommes bien ce que vous supposez et c'est notre droit autant que le vôtre !
Le mendiant se mit à rire, mais son rire sec, sans gaieté n'éclaira pas ses yeux tandis qu'avec une étrange douceur il disait :
- Quel droit ? Celui de mourir dans les tourments avec moi ? Je vais tuer Philippe au moment même où il me fera l'aumône. C'est pour moi la seule façon de sauver le Temple ! L'héritier est un foie blanc qui n'osera pas poursuivre. S'il y songeait d'ailleurs, son oncle Charles de Valois, qui nous est acquis, l'en empêcherait…
Les deux amis en avaient trop vu depuis ces derniers temps pour s'étonner seulement de cette détermination régicide. A la limite, ils pouvaient la comprendre, mais il fallait essayer de détourner cet homme de son projet :
- Vous n'y réussirez pas, dit Olivier. Vous allez vous faire massacrer pour rien… et peut-être aussi tous ces malheureux.
- Je passerai le dernier.
Il avait quitté son buisson depuis un moment et allait se mettre à la suite des autres quand le châtelet du Temple s'anima : le pont-levis descendit avec une lente majesté, la herse se releva et le cortège de Philippe le Bel apparut. Fort simple ! Vêtu de gris clair fourré de menu-vair avec chaperon assorti, comme souvent le Roi allait à pied et s'entretenait avec son secrétaire Raoul de Presle, suivi d'une légère escorte d'archers aux ordres de leur capitaine Alain de Pareilles. La foule - elle s'était grossi après l'arrivée des faux moines - l'acclama. Il la salua d'un geste de sa main gantée sans cesser d'écouter ce que lui disait Presle. Pourtant il l'interrompit pour distribuer les pièces de monnaie tirées d'un sac tenu par un serviteur. L'air s'emplit dés bénédictions de ceux qu'il assistait ainsi et, chose extraordinaire, son beau visage impassible aux yeux si froids eut pour eux l'esquisse d'un sourire.