- Sans doute, mais n'était-ce pas son droit ? Un caprice comme un autre, je pense, ajouta la jeune fille en souriant. De plus elle n'y va pas souvent !
- De jour, non. Elle n'y va même jamais. La nuit, c'est autre chose : je te garantis qu'elle y va...
- Pourquoi pas ? On prie et l'on médite mieux la nuit quand les bruits de la ville et de la maison se sont éteints !
Bertrade leva les yeux au plafond. La pureté de cette enfant lui faisait trouver naturelles les moindres bizarreries de l'existence ! Elle se demanda si elle devait poursuivre, mais elle sentit que la curiosité d'Aude était éveillée et, n'importe comment, il n'était plus possible de retourner en arrière :
- Tu as sans doute raison, soupira-t-elle, mais ce sont les nuits où Monseigneur Louis est retenu au palais ou accompagne son père dans quelque déplacement. En outre, ces nuits-là, sa cousine Blanche vient les passer avec elle. Toujours Blanche et jamais Jeanne, alors que Monseigneur de Poitiers s'absente lui aussi.
- Madame Blanche est plus jeune, plus gaie...
- Ça, tu peux le dire ! Et c'est tellement plus facile de méditer ou de prier en compagnie d'une jeune folle qui rit et babille à longueur de temps !
Aude écarta les mains dans un geste d'ignorance. Elle était à bout d'arguments et se contentait d'attendre la suite. Qui ne se fit pas désirer :
- Tu es déjà entrée dans la tour ?
- Pour quoi faire ? Elle est isolée, à l'écart des logis et Madame Marguerite n'a aucune raison de m'y appeler.
- Certes, mais n'as-tu jamais trouvé étrange qu'aucun serviteur de l'hôtel n'y pénètre jamais, à la seule exception de Marthe, la chambrière de Madame Marguerite qui est auprès d'elle depuis l'enfance, et Séverin qui, lui aussi, est arrivé avec elle ?
- Mon Dieu, non ! Cela me paraît naturel au contraire, puisqu'il s'agit d'un retrait tout personnel ! Il est normal qu'elle le confie à ceux qui ont son entière confiance...
Cette fois Bertrade s'avoua vaincue et s'en trouva un peu soulagée. Quelle raison, au fond, de troubler la paix de ce cœur pur dont Marguerite possédait à présent une partie ? Quelle raison de lui raconter qu'une des fameuses nuits où Marguerite et sa cousine étaient dans la tour, Bertrade avait elle-même quitté sa chambre, en prenant d'infinies précautions et en ayant soin de ne pas réveiller Aude, pour s'approcher, par le couloir rigoureusement désert que la jeune reine avait fait aménager afin d'éviter de passer par les jardins quand le temps était mauvais, de ce « retrait » qui l'intriguait tant. Au bout du boyau faiblement éclairé, se trouvait un petit palier devant lequel Séverin - Bourguignon d'une trentaine d'années taillé comme un ours et a peu près aussi gracieux ! - sommeillait sur un escabeau dans la lumière jaune d'une torche fixée au mur. Elle resta là un moment à le regarder, n'osant s'avancer davantage mais tendant l'oreille dans l'espoir d'essayer de saisir le moindre bruit. Les murs étaient épais et elle se préparait à se retirer quand, soudain, la porte devant laquelle Séverin était assis s'ouvrit et Marguerite passa le haut de son corps pour demander quelque chose. Or elle n'était vêtue que d'une sorte de dalmatique dont elle retenait les plis contre ses seins, mais qui laissait à nu ses épaules sur lesquelles se tordaient les mèches noires de ses cheveux dénoués. En même temps, un rire féminin - celui de Blanche - se fit entendre à l'intérieur, répondant à une voix d'homme. Que Bertrade reconnut sans peine : c'était le timbre grave, un peu voilé de Gautier d'Aulnay que, depuis quelque temps, on voyait un peu trop souvent avec son frère Philippe dans le sillage des princesses. Sans attendre son reste, Bertrade s'enfuit en courant et regagna son logis hors d'haleine. Le cœur lui cognait si fort dans la poitrine qu'elle s'assit un instant sur la dernière marche de l'escalier pour se donner le temps de se calmer. Elle avait l'impression que son souffle ronflait comme un feu de forge, capable de réveiller toute la maison. Elle finit cependant par retrouver son rythme normal et par regagner son lit, mais cette nuit-là il lui avait été impossible de trouver le sommeil. Les nuits suivantes non plus, car elle ne cessait de s'imaginer ce qui se passerait si le pot aux roses était découvert. Le comte de la Marche n'était qu'un benêt qui adorait sottement sa jolie petite Blanche. Celui-là se contenterait sans doute de pleurer, mais le Hutin, violent, cruel à la façon des faibles et qui déjà n'aimait pas trop sa femme dont il jalousait l'éclat et la désinvolture, était capable du pire. Il n'oserait peut-être pas la tuer parce qu'il redoutait son père - et encore pouvait-il se laisser emporter par l'une de ses fureurs aveugles ! -, mais il s'en prendrait sûrement à son entourage qu'il était susceptible de considérer comme étant de connivence. Quant au roi Philippe lui-même, si attaché à l'honneur des dames, rien ni personne ne pouvait prévoir comment il réagirait. De toute façon, si ce commerce amoureux qui, à bien y réfléchir, durait certainement depuis plus de deux ans, ne se terminait pas au plus vite, le nuage noir que Bertrade voyait pointer sur la tour de Nesle crèverait dans un proche avenir : avec le temps, les amants, rassurés par un silence complice, en prenaient de plus en plus à leur aise et commettaient des imprudences.
Ces pensées rongeaient Bertrade. Minée par l'insomnie, elle avait des somnolences dans la journée et ses pas devenaient hésitants. D'où la dégringolade dans l'escalier où elle avait bien failli se rompre les os. D'où aussi cet accès d'angoisse qui l'avait poussée à tenter d'ouvrir les yeux de sa nièce.
L'entreprise ayant échoué, elle s'y résigna mais seulement jusqu'à un certain point. Sans doute était-il mieux qu'Aude garde ses illusions. Il n'en fallait pas moins contourner l'obstacle. Le mieux serait d'éloigner la jeune fille de l'hôtel de Nesle pendant un moment jusqu'à ce que soit passé... quoi au fait ? La pauvre n'aurait pu l'expliquer mais la peur qui l'habitait à présent affinait son flair et lui soufflait que ce qu'elle redoutait n'était plus très éloigné.
A cela une solution : ramener Aude à la maison sous un prétexte ou un autre. Donc la première chose à faire était de s'en aller à Montreuil prendre langue avec sa sœur Juliane, lui faire part de ses angoisses - Juliane était la discrétion même ! - et voir avec elle comment il serait possible d'y mettre un terme. Tout provisoire d'ailleurs, le temps pour Bertrade de retrouver ses esprits parce que si rien ne se passait de ce qu'elle redoutait, il lui serait impossible de ne pas ramener auprès de Marguerite son ornatrice préférée que beaucoup lui enviaient, à commencer par ses belles-sœurs, et dont elle avait fait une demoiselle de parage bien qu'Aude ne fût pas noble ; sans rencontre d'opposition, c'était dans l'air d'une époque où le roi Philippe faisait siéger à son conseil des juristes sortis de la bourgeoisie.
En attendant, il fallait trouver un prétexte pour se rendre à Montreuil, ce qui n'était pas si aisé quand on appartenait à une maison royale où le travail ne manquait jamais. A plus forte raison avec cette jambe qu'elle traînait misérablement après elle et qui lambinait pour guérir. Ce délai forcé permit à Bertrade de récupérer un peu de calme et même de se rassurer. On allait entrer en Carême et ce serait toujours quarante jours de gagnés, les princesses ayant trop souci de leurs devoirs religieux pour batifoler avec leurs amants - c'était malheureusement le terme qui convenait ! - durant cette période sacrée.