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Un incident vint remettre les choses en question précisément trois jours avant le mardi gras. Ce matin-là, tandis que la litière de Blanche ramenait la jeune femme chez elle après qu'elle eut passé la nuit auprès de sa sœur et que Marguerite dormait encore, Madame de Courcelles vint trouver Bertrade, visiblement contrariée :

- Vous souvenez-vous, lui dit-elle, de cette aumônière ornée d'escarboucles et de perles que Madame Marguerite a reçue en présent à la Noël dernière ?

- Avec deux autres semblables pour les princesses et que la reine Isabelle a envoyées de Londres. Pourquoi me demandez-vous cela ?

- Parce que je ne la retrouve pas ! Madame Marguerite qui est encore au lit m'a demandé de lui préparer sa nouvelle robe pourpre brodée d'orfroi et l'idée m'est venue de sortir cet objet dont les teintes conviennent parfaitement à cette toilette.

- Sans doute, mais n'oubliez-vous pas que la reine de Navarre ne la porte jamais parce qu'elle ne l'aime pas et la trouve trop large ?

- Elle change si facilement d'avis quand il s'agit de parure ! J'ai pensé qu'en lui présentant l'ensemble elle serait séduite. De toute façon il faut que je lui en propose une autre parce que, encore une fois, je ne peux mettre la main dessus.

- C'est étonnant ! Je l'ai vue pas plus tard que ce lundi-ci quand j'ai pris celle en velours noir afin d'en réparer la broderie un peu déchirée ! Elle était avec les autres dans le coffre d’ébène et d'ivoire...

- Je le pensais aussi, mais venez juger vous-même.

- A Dieu ne plaise, Madame, que j'ose me permettre de douter de la parole d'une noble dame !

- Laissez ma noblesse de côté ! Pour l'instant, nous sommes seulement deux femmes au service de la Reine à qui il manque une de ses parures. Suivez-moi !

Bertrade lui emboîta le pas sans plus insister jusqu’à la petite salle où les atours de la future reine de France s'entassaient dans une collection d'armoires et de coffres à la hauteur de sa coquetterie. Les bijoux, eux, reposaient dans un énorme coffre bardé de fer et muni de serrures à l'épreuve des vols, dans la chambre même de Marguerite. La mallette d'ébène et d'ivoire grande ouverte montrait une collection d'aumônières de formes, de couleurs et de tailles variées, toutes richement ornées, mais celle que l'on cherchait n'y était pas.

Aude, qui rapportait des chemises que l'on venait de repasser, affirma qu'elle avait vu elle aussi l'aumônière parmi les autres au jour signalé par sa tante. Mais à sa manière simple et claire elle ne se posa pas de questions :

- Le mieux ne serait-il pas de demander à Madame Marguerite elle-même ? Il se peut, que s'en souvenant, elle ait eu fantaisie de la prendre et elle l'aura posée quelque part ?

- Vous avez raison, petite ! Allons porter ensemble cette robe que Madame a demandée. Elle nous dira si elle l'a prise.

En dépit de l'heure déjà avancée, Marguerite n'avait pas encore quitté son lit, mais le feu qui flambait dans la grande cheminée répandait une si douce chaleur que la jeune femme s'était extraite de son cocon de draps soyeux et de fourrures et reposait nue sur ses couvertures, tandis que ses servantes lui préparaient un bain dans un cuveau habillé d'un drap apporté à cet effet. Elle prenait toujours plaisir à montrer le corps splendide que lui avait donné la Nature et ses femmes, habituées, n'y prêtaient plus guère d'attention.

Elle semblait d'assez mauvaise humeur et rabroua sans ménagement sa dame d'honneur quand celle-ci parla de l'aumônière :

- Quelle idée de vouloir me la faire porter quand vous savez parfaitement qu'elle ne me plaît pas !

- C'est pourtant belle chose, Madame et j'espérais que la Reine aurait changé d'avis...

- Pourquoi l'aurais-je fait ? Il suffit que le présent vienne de Londres pour qu'il m'indispose ! Qu'importe, il est inutile de chercher plus longtemps ! Je m'en suis défaite !

- Défaite ! Mais si Madame Isabelle vient nous voir prochainement...

Marguerite s'assit sur son lit et darda un œil noir sur sa suivante tandis que sa voix furieuse martelait :

- Eh quoi ? Il n'est pas rare qu'aux jours de fête on échange des présents comme il se doit entre parents. Ma belle-sœur ne demandera pas une aumônière qui est... petite chose ! Il suffira que je ne mette rien qui aille avec celle-là... à commencer par cette robe ! Et maintenant je veux mon bain !

Les trois femmes sortirent en silence tandis que les baigneuses s'emparaient de leur maîtresse. La chambre s'était remplie d'une légère buée parfumée à ce jasmin d'Orient que Marguerite aimait tant. Elles allèrent vaquer chacune à ses occupations sans échanger une parole. Aude parce que c'était pour elle chose sans importance, Madame de Courcelles parce que habituée de longue date aux caprices de la jeune reine, et Bertrade... parce qu'elle retrouvait intactes ses craintes qui n'étaient pas loin de se changer en terreur. Une seule pensée la hantait : au profit de qui Marguerite s'était-elle défaite de l'escarcelle aux grenats ? Elle était, en effet, un peu grande pour une femme et de là à penser qu'elle appartenait désormais à un homme, la distance était minime, aussi la franchit-elle sans hésiter. Quel était celui des frères d'Aulnay qui allait pouvoir se parer d'un présent royal que Marguerite, fort heureusement, n'avait pas encore porté...

Ces cogitations ne lui valant rien, Bertrade décida qu'il était temps de voir sa sœur et, afin de pouvoir partir sans difficultés, se livra à une petite comédie au sujet de sa jambe - qui allait beaucoup mieux ! - dont, avec soupirs et gémissements elle se dit excédée et fort désireuse de se rendre à Montreuil où, pas bien loin de chez sa sœur, officiait un rebouteux dont on disait merveilles et qui la remettrait sur ses deux pieds en un rien de temps. Ledit rebouteux n'existant que dans son imagination, elle avait pris soin, auparavant, d'avertir Aude de son stratagème :

- Il faut absolument que je voie ta mère ! J'ai des choses importantes à lui dire... Alors ne t'étonne pas !

Elle prépara donc un petit baluchon - elle ne rentrerai que le lendemain ! -, boitilla jusqu'aux écuries où le chef palefrenier lui prépara bien volontiers Eglantine, qui était sa mule préférée.

- Vous avez de la chance de quitter l'hôtel jusqu'à demain, lui dit-il avec un soupir. Comme vous pouvez le voir l'écurie est pleine. Monseigneur Louis vient de rentrer afin de s'aliter et de prendre médecine, ce qui le met chaque fois de fort mauvaise humeur. Horions et jurons vont pleuvoir !

- Madame Marguerite n'est pas mieux lunée ! Elle a mal dormi. Ils trouveront bien le moyen de se disputer. Ce sera toujours autant d'épargné aux serviteurs de l'un comme de l'autre ! Quant à Monseigneur Louis, s'il était plus souvent au logis au lieu de passer ses jours et la moitié de ses nuits au Palais, les choses iraient peut-être mieux entre lui et sa femme !

- Au Palais ou ailleurs, fit le gros Denis en clignant de l'œil. Il aurait pris du goût pour les ribaudes chez qui l’emmène Monseigneur d'Artois. Si c'est pas malheureux quand on a une si belle femme !

- Il ne l'aime pas. Ça dit tout. Mais comme elle ne l'aime pas non plus, leurs enfants ne leur coûteront guère à nourrir ! On peut même se demander comment ils ont pu faire ensemble la petite Jeanne !

Denis baissa la voix jusqu'à chuchotement :

- Chut ! Pas si haut !... Vous n'êtes pas la seule à vous poser la question : ils sont bruns l'un et l'autre alors que l'enfant est toute blonde.

- Oh, cela peut arriver ! le Roi est blond et le prince Charles aussi alors que le prince Philippe est brun... Assez bavardé à présent ! Il faut que je me mette en route. Grand merci, Maître Denis !

Pour seule réponse, il appliqua une claque sur la croupe de la mule qui partit d'un pas relevé. Tout en se dirigeant vers le Petit-Pont qui allait lui faire traverser la Cité avant de gagner la rive droite de la Seine par le Grand-Pont, Bertrade repassait dans sa mémoire ce qu'elle venait d'entendre qui, en fait, apportait de l'eau à son moulin. Ce n'était un secret pour personne - sauf peut-être pour le Roi ! - que le ménage Navarre marchait mal, en admettant qu'il eût jamais marché, et si les gens de l'hôtel s'interrogeaient sur la légitimité de la petite Jeanne, que serait-ce si l'on apprenait que Marguerite avait un amant ?