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Denis était un brave homme qu'elle connaissait depuis longtemps et, s'il causait volontiers avec elle, il n'était pas celui qui clabaude dans tous les coins, mais c'était déjà suffisamment inquiétant qu'il se posât quelques-unes des questions qui lui empoisonnaient la vie à elle.

Et tandis qu'elle traçait son chemin à travers la ville boueuse et encombrée, Bertrade se mit à essayer de deviner depuis combien de temps l'un des frères d'Aulnay suppléait aux carences de Louis car, par malheur, tous les deux étaient blonds...

Elle était si absorbée dans ses pensées qu'elle ne prit même pas garde à l'agitation qui régnait dans la Cité, remarquant à peine en passant aux abords de Notre-Dame que des charpentiers étaient en train de construire une tribune devant le portail principal. Il n'était pas rare que l'on préparât une cérémonie dont la cathédrale était le centre.

En revanche, elle eut un instant envie d'aller voir si son beau-frère et son neveu y étaient au travail, Mathieu aux grands arcs-boutants dont on étayait l'édifice et Rémi au grand jubé. Mais elle se dit que ce serait du temps perdu. Avec un peu de chance elle trouverait la maison sans hommes et ce serait tout juste ce dont elle avait besoin.

Lorsqu'elle arriva chez sa sœur, elle vit que non seulement le maître n'était pas là, mais la maîtresse non plus et pas davantage la servante. Seule la vieille Mathilde était fidèle à son poste au coin de l'âtre où brûlaient d'odorantes branches de pin, mais ses mains restaient inactives sur la quenouille abandonnée en travers de ses genoux. Elle était affalée sur son siège, la tête appuyée contre le dossier, et des larmes se frayaient un chemin à travers les rides de sa figure. Aucun bruit dans la maison, sinon le ronron du chat qui dormait sur un carreau près du feu. Immédiatement inquiète, Bertrade se précipita :

- Bonne Mère, que se passe-t-il ? Où sont Juliane et Margot ?

Mathilde ouvrit les yeux, reconnut l'arrivante, fronça les sourcils, se redressa et bougonna en reprenant son fuseau :

- Au lavoir ! lit-elle d'un ton rogue.

- Et c’est cela qui vous fait pleurer ? Je ne pleure pas, bécasse ! Les yeux larmoient tout seul à mon âge... Et vous, d'abord, qu'est-ce qui vous amène ?

- Il faut que je parle à Juliane.. et à vous aussi car je vous sais sage et de bon conseil.

- Elle ne rentrera pas avant la tombée de la nuit. Vous pouvez toujours commencer par moi. Et j'espère que vos soucis n'ont rien à voir avec ma petite-fille ?

- Si, justement ! Rassurez-vous, elle va très bien, elle se plaît de plus en plus auprès de Madame Marguerite qui a su se l'attacher et lui veut du bien... mais je crains que ça ne dure pas...

- Vous voulez dire qu'elle pourrait déplaire ? Je me demande bien pourquoi ?

- Oh, ce n'est pas son comportement qui est en cause... Ce... ce serait plutôt celui de... mais sommes-nous bien seules ici ? ajouta Bertrade avec un coup d'œil à la fois circulaire et soupçonneux.

- A part le chat, je peux vous assurer qu'il n'y a personne.

Instinctivement, pourtant, elle baissa le ton tandis que ses yeux fatigués scrutaient le visage soucieux de sa visiteuse.

- C'est si grave ? questionna-t-elle.

- Plus que vous ne sauriez l'imaginer. Madame Marguerite et Madame Blanche, sa cousine, honnissent leur mariage avec des gentilshommes de la Cour…

- Qu'est-ce que vous dites ? articula Mathilde sur le point de s'étrangler…

- La vérité hélas ! Il ne s'agit pas d'un quelconque commérage mais de ce que j'ai vu… de mes yeux !

Et, à voix basse, comme si elle était à confesse et avec le même sentiment de soulagement que si elle avouait avoir commis elle-même le péché parce que ce poids qu'elle traînait menaçait de l'étouffer, Bertrade confia son secret à la vieille femme.

- Si, par malheur, cela venait à se savoir, fit-elle en conclusion, la colère du mari, et peut-être plus encore celle du Roi notre sire, s'abattrait sur toute la maisonnée de Nesle. Le prince Louis est cruel, vindicatif, il s'attacherait sûrement à faire payer sa honte à ceux qui pourraient en avoir été témoins. A mon âge je ne crains rien pour moi, mais qu'Aude puisse avoir à pâtir...

- Il n'y a pas d'âge pour expier les fautes d'autrui. Je ne suis au fait de la vie de cour que par ce que vous nous en racontez lors de vos – rares ! - visites, vous et la petite, mais ce que vous m'apprenez m'épouvante ! Comment une jeune femme déjà reine et qui le sera plus encore peut-elle commettre de si lourdes imprudences ? Elle est idiote ?

- Point du tout, et elle ne manque pas d'esprit. Mais de nature ardente, passionnée même, elle entend sans doute vivre à sa guise, se trouvant trop haut placée pour être soumise au sort commun des femmes chrétiennes.

- La prière est une aide puissante contre les tentations du démon. Ne prie-t-elle pas ?

- Ce n'est pas son occupation favorite. Elle préfère les plaisirs, tous les plaisirs, ce qui doit lui sembler juste compensation à un mariage qui ne la satisfait pas. Les deux époux se détestent... Quoi qu'il en soit, la menace qui pèse sur nos têtes ne doit pas s'abattre sur celle de ma nièce. En la prenant avec moi, je pensais sincèrement la mettre sur le chemin d'une vie aisée comme j'en ai eu une, agréable auprès d'un époux capable de l'aimer et de la choyer. Et, certes, il s'en est présenté. C'est normal : elle est si belle !...

- ... Mais elle les a tous refusés parce qu'elle aime toujours sire Olivier, ce beau Templier qui ne l'a jamais vraiment regardée. Je n'en suis pas surprise et j'aurais pu vous le prédire, la connaissant bien. Cœur donné jamais repris, ce pourrait être sa devise...

- Assurément, mais ce danger-là n'existe plus. Le Temple s'est écroulé sous les coups du Roi, ceux de ses chevaliers qui n'ont pas été pris se sont enfuis hors du royaume ou réfugiés dans les couvents qui ont bien voulu d'eux et jamais Aude ne reverra Olivier de Courtenay ! Aussi rien ne s'oppose plus à ce qu'elle revienne dans la maison de son père. Reste seulement à trouver un prétexte assez fort pour l'arracher à l'hôtel de Nesle... ne fût-ce que le temps de voir s'éloigner ces gros nuages qui me font si peur. Au fond... j'ai peut-être trop d'imagination, mais... c'est, je crois, pour la paix de mon âme surtout que je souhaite vous la ramener. Cela devrait vous faire plaisir ? continua-t-elle avec un sourire engageant à l'adresse de Mathilde. Un sourire qui ne suscita aucun reflet sur le visage, encore plus sombre, s'il était possible, de la vieille dame.

- Oh certes ! soupira-t-elle après un temps de silence. Rien ne me serait plus doux, ni à votre sœur bien entendu, mais... ramener Aude dans cette demeure serait, je pense, une grave imprudence. D'abord à cause de ce qui s'y prépare. Ensuite... parce que sire Olivier a trouvé refuge ici... et y est toujours !

Il y était, en effet.

- Personne ne viendra chercher un fier chevalier du Temple parmi mes tailleurs de pierre, lui avait dit Mathieu quand il les avait conduits, Hervé et lui, à sa maison de Montreuil.

Dans l'esprit des deux Templiers, ce ne devait être qu'une halte d'un soir avant de reprendre la route qui, dans l'esprit d'Aulnay, devait les mener chez son frère. Pourtant, depuis ce qui s'était passé devant L'Enclos, Olivier répugnait à s'éloigner de Paris. En dépit des objurgations de son ami prétendant que ce qu'il avait vu n’était que simple illusion due au fait qu'il pensait fortement à son ennemi à l'instant où il avait crié son nom, il était certain de ne pas se tromper : il avait réellement vu Roncelin de Fos, si insensé qu'il puisse y paraître. Exactement semblable à ce qu'il était - à l'habit près ! - quand il lançait sur Valcroze son opération de brigandage. A croire que son séjour dans l'oubliette du Ruou n'avait été qu'un calme retrait dans la paix d'une cellule confortable ! Croire aussi que cet homme était le Diable en personne puisqu'il semblait jouir d'une extraordinaire longévité ! Alors s'il était à Paris, il fallait qu'Olivier y soit aussi et il entendait y rentrer le lendemain :