Sur les chantiers des bâtisseurs ces nouvelles glaçaient le sang des hommes mais nourrissaient une colère encore sourde que les jours, les semaines, les mois, les années entretinrent. Dans la maison de Montreuil l'humeur du maître d'œuvre s'assombrissait et bien entendu, celles de Rémi et d'Olivier. D'autant plus, pour celui-ci, qu'il n'avait jamais revu Hervé et qu'il lui avait été impossible d'en obtenir la moindre nouvelle. Dans la région du Soissonais où le Temple avait été fortement implanté et possédait de nombreux biens, l'arrestation massive avait terrifié la population et les gens avaient appris à se taire...
Chez Mathieu, des hommes venaient le soir la mine résolue et les mains calleuses. On tenait des conciliabules, une fois les femmes retirées dans leur chambre sans d’ailleurs qu'aucune se permît la moindre question, la plus petite curiosité. S'ils ne duraient pas jusqu'à l'ouverture des portes de Paris, les discrets visiteurs achevaient la nuit selon le temps dans la salle ou dans une grange. Olivier y assistait souvent.
Une de ces réunions s'était tenue justement la veille de ce jour où Bertrade était arrivée à Montreuil...
- Voilà pourquoi, conclut la vieille Mathilde, il ne peut être question de ramener Aude ici...
- Parce que le Templier y habite ? Mais elle ne s'en est jamais aperçue jusqu'à présent et elle est tout de même venue à plusieurs reprises !
- Si je vous ai bien comprise, fit la vieille dame d'un ton las, il s'agirait d'un séjour prolongé. En outre il n'y a pas que cela. Mais je n'ai pas dû être assez claire. Il se passe dans cette maison des choses dont j'ignore où elles aboutiront mais je pense sincèrement que, dans les semaines à venir, Aude sera plus en sûreté auprès de vous et de la reine Marguerite...
Un bruit de voix masculines se fit entendre au-dehors et la porte s'ouvrit sous la main de Mathieu. Voyant que sa mère n'était pas seule, il fronça le sourcil, se retourna, murmura quelques mots à ceux qui raccompagnaient, Rémi et Olivier, et ce dernier s'éloigna vers l'atelier. Ensuite il entra dans la salle avec son fils.
- Je vous donne le bonsoir, ma sœur ! Quel vent vous amène céans ?
A la sévérité du ton, Bertrade n'eut aucune peine à deviner que ce vent-là n'était pas le bienvenu...
Celui de mars qui entrait avec lui était aigre à souhait.
CHAPITRE VII
LE BÛCHER
Surprise par un accueil aussi abrupt, Bertrade ne trouva rien à dire sur l'instant et ce fut Mathilde qui se chargea de la réponse :
- Bertrade souhaite que notre petite Aude revienne pour quelque temps. Elle craint que dans les jours à venir elle n'y soit plus en aussi grande sécurité qu'auparavant...
- Pourquoi ? Que s'est-il passé ? Aurait-elle commis quelque faute grave ?
- En aucune façon, et si faute il y a - et il y a ! -, ce n'est ni la sienne ni la mienne...
Elle hésita un instant, consultant le visage fermé de son beau-frère, son regard si dur mais si droit, puis se décida :
- La reine Marguerite a un amant et commet de lourdes imprudences. Le jour où le Hutin l'apprendra - et le Roi avec lui ! -, sa colère frappera aveuglément tous les gens de son hôtel car, malheureusement, cela se passe chez lui...
Mathieu ne fit pas écho au « Oh ! » scandalisé de Rémi mais le pli de dégoût de sa bouche était explicite. Il ajouta d'ailleurs :
- Il ne me plaisait pas que ma fille aille se frotter aux belles dames de la Cour et vous le savez. Je n'imaginais pas cependant qu'elle pût être mêlée à une telle forfaiture ! Cette princesse doit être folle de faire courir si gros risque aux siens... mais, pour le moment, il est hors de question qu'Aude regagne le domicile. Même pour quelques jours !
- Je le lui ai dit, coupa la vieille dame. Il fallait bien que je donne une raison... Alors j'ai parlé de notre hôte...
- Vous avez bien fait. L'une des qualités de dame Bertrade est qu'elle sait tenir sa langue...
- Je viens en effet d'en faire une belle démonstration ! fit celle-ci avec amertume.
- Vous aussi deviez donner une raison. Votre visite prouve seulement combien Aude vous est chère et quel souci vous prenez de la famille. Cependant, ma sœur, ce n'est pas à cause d'Olivier que je refuse de recevoir Aude : il reste fidèle à la règle du Temple qui lui interdit le commerce des femmes et n'entre jamais ici quand les femmes s'y tiennent. La meilleure preuve est qu'elle ne s'est à aucun moment aperçue de sa présence quand elle venait passer quelques jours avec nous... A ce propos, pensez-vous qu'elle l'aime toujours ?
Ce fut Rémi qui répondit :
- J'en jurerais ! Toutes les fois où je la suis allé voir à l'hôtel de Nesle, elle s'arrangeait pour me poser au moins une question à son sujet. Elle le croit caché quelque part dans le royaume. Peut-être même retourné en Provence... Mais l'oublier, non !
- Oh, j'en suis bien d'accord ! soupira Bertrade. Aucun garçon, si aimable soit-il, ne trouve grâce à ses yeux. J'ai la crainte qu'elle ne soit femme d'un seul amour !
- Comme sa mère ! affirma Mathieu non sans satisfaction. Il est seulement dommage que si bel amour s'attache non à qui n'en est pas digne, au contraire, mais à qui ne peut le rendre. Mais assez glosé là-dessus ! Les folies d'une princesse ne sont pas à l'ordre du jour. C'est l'événement majeur de demain qui l'est... et je ne suis pas si mécontent de votre venue finalement !
- Comment l'entendez-vous ?
- Je vous le dirai plus tard ! Où sont ma femme et la servante ?
- Au lavoir comme d’habitude le jeudi, grogna Mathilde. Je trouve même qu’elles s’attardent…
- Pour l'instant, je préfère. Dites-moi, ma sœur, n'avez-vous rien remarqué en passant près de Notre-Dame ?
- Si fait ! On construit une tribune devant le portail... L’étrange, c'est que le chantier des contreforts était désert...
- C'est demain qu'y seront menés solennellement Maître Jacques et les dignitaires encore détenus au Temple pour entendre leur jugement.
- Mon Dieu ! Je pensais qu'on les avait oubliés. Pourquoi tant de solennité ? Ils ont, paraît-il, avoué tout ce qu'on a voulu et la Commission pontificale ne va les sortir de prison que pour les faire entrer dans une autre !
- Sans doute mais reste à savoir laquelle... et c'est, voyez-vous, un détail qui nous intéresse.
Les liens unissant depuis si longtemps les bâtisseurs de sanctuaires au Temple étaient trop connus pour que Bertrade les ignorât. Elle savait également que son beau-frère y était solidement attaché, mais la détermination qui sonnait dans sa voix lui fit peur tout à coup. Elle regarda son neveu et vit la même résolution sur son visage assombri.
- A quoi songez-vous donc à cette heure ? demanda-t-elle en baissant le ton jusqu'au niveau de l'inquiétude.
- Sauf votre respect, ma sœur, cela ne vous regarde pas ! Sachez simplement qu'un certain danger pourrait menacer cette maison dans un proche avenir. Et à ce sujet, votre visite m'a remis en mémoire votre clos de Passiacum et je me demande s'il ne serait pas bon d'inviter votre sœur et ma mère à séjourner chez vous ?... Aude pourrait les y rejoindre et ainsi le problème que vous posiez en arrivant se trouverait résolu. Qu'en pensez-vous ?
Il semblait si heureux tout à coup, que Bertrade se sentit une soudaine - et parfaitement incongrue ! - envie de rire :
- Qu'elles risquent de ne pas s'y plaire beaucoup ! Passe encore une fin de printemps avec les arbres en fleurs, mais à cette époque la Seine est grosse et elles pourraient bien avoir les pieds dans l'eau ! Cela dit, ajouta-t-elle en voyant se froncer à nouveau le sourcil de son beau-frère, ma maison est à leur disposition. D'autant que j'y vais de moins en moins, bien que Blandine et Aubin à qui mon époux a donné asile depuis longtemps veillent à la tenir en état. Si Rémi veut m'accompagner demain je lui donnerai les clefs...