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La nuit tombait rapidement. Il faisait froid sur le fleuve, et dans les barques chacun se recueillait recommandant son âme à Dieu sans s'illusionner un instant sur les difficultés du coup de main prévu. Le soleil s'était couché dans un éclat sanglant et l'îlot voisin débordait comme les berges de curieux qui avaient même dressé des échelles contre l'hôtel de Nesle se perdant peu à peu dans l'obscurité. Etroitement gardé, seul le bûcher était éclairé par des centaines de torches. L'atmosphère était lourde. On ne parlait pas, on chuchotait à l'écoute de la rumeur qui allait s'approchant. A la Grève les condamnés accompagnés du Prévôt prenaient place sur une barge hérissée de piques et de guisardes. Une douzaine de flambeaux éclairaient tragiquement les deux hautes silhouettes que l'on avait revêtues du manteau blanc à croix rouge afin de donner encore plus de solennité à leur trépas. Ils se tenaient debout, très droits, trouvant en eux-mêmes la force de faire taire les douleurs qui les avaient courbés et leurs visages, ravagés par l'âge et la longue incarcération, étaient sereins. En dépit des agitateurs semés un peu partout pour exciter la foule, elle se taisait à présent. Ceux qui menaient la barge la lancèrent dans le courant.

Quand elle dépassa Jean d'Aumont, celui-ci engagea son bateau dans le sillage, faisant force rames pour se maintenir au près au moment où Olivier arrivait sur le flanc droit tandis que Mathieu et les siens se jetaient sur la gauche. D'un seul coup la barge fut assaillie de trois côtés. A coups de hache, de marteau et de dague, les derniers défenseurs frappaient. Ce fut autour des deux vieillards blancs une bagarre forcenée, un violent tumulte, mais déjà des tours du Palais les archers se mettaient à tirer pendant que, d'abord surpris autour du Prévôt affolé, les gardes se défendaient vigoureusement. Un instant Mathieu crut qu'il était en train de gagner et prit Molay dans ses bras :

- Venez, Maître Jacques ! Vos bâtisseurs ont besoin de vous !

Mais celui-ci le repoussa :

- Non ! Fuis, malheureux, avant qu'il ne soit trop tard ! J'ai choisi mon sort pour expier et pour que soit grande la dernière image du Temple !

D'une bourrade il le jeta au fleuve où flottaient déjà des cadavres au moment où l'épée du Prévôt l'atteignait à l'épaule. Il poussa un cri et disparut sous l'eau. Ce que voyant, Olivier plongea à sa suite, réussit à l'attraper et le ramena sur la barque où il remonta, aidé par Cauvin.

- L'affaire tourne au désastre ! haleta celui-ci. Il faut fuir...

- Abandonner les autres ? Jamais !

Les autres, leur nombre se réduisait de façon tragique. Le chevalier d'Aumont avait été tué l'un des premiers, et sur la barge près d'accoster à présent, les gens du Prévôt se débarrassaient du reste des assaillants au milieu d'un vacarme indescriptible relayé par les hurlements de la foule qui, sur la rive droite et galvanisée par l'héroïque tentative, bousculait le cordon de soldats, les expédiait à l'eau et s'emparait de leurs piques pour les y maintenir. Debout sur sa barque, Olivier se battait encore mais, armé d'une rame, Cauvin le Montois repoussait l'esquif à l'écart du bateau voisin. Le geste fut si violent qu'Olivier tomba à la renverse sur le corps de Mathieu tandis que Cauvin se mettait à ramer avec l'énergie du désespoir pour échapper aux flèches qui tombaient de toutes parts... Vivement redressé, Olivier alors appela :

- Hervé ! Est-ce que tu es là ? Est-ce que tu m'entends ?

- Oui ! Derrière toi !

Se retournant, il aperçut entre lui et la rive droite une petite embarcation montée par deux tout jeunes gens, , dont l'un penché sur le bord tentait vainement de remonter Hervé trop lourd pour lui.

- Lâchez-le ! cria-t-il. Je le ramasse !

Déjà Cauvin rapprochait la barque. Un instant plus tard, Hervé y était hissé, trempé comme une soupe, mais apparemment intact, et Olivier empoignait d'autres rames pour lancer le bateau au plus fort du courant et en accroître la puissance. Ils passèrent comme une flèche devant la forteresse du Louvre d'où, depuis les chemins de ronde, les archers tiraient sur eux sans se soucier d'atteindre des embarcations où étaient des curieux.

L'endroit dangereux fut dépassé en même temps que l'enceinte de Paris. Olivier protégé maintenant par l'obscurité releva ses rames pour un dernier regard au drame en train de se jouer. Sur le fond noir des tours du Palais dont, sur un balcon, on devinait la haute silhouette bleue du Roi, l'îlot au ras de l'eau qui en reflétait les lumières ressemblait à l'une de ces scènes brillantes sur lesquelles se jouaient les mystères, mais celui-là était un mystère d'horreur. Les Templiers dépouillés de leurs manteaux blancs et seulement vêtus de haillons avaient été hissés sur l'énorme bûcher qui les mettait presque à la hauteur de celui qui les regardait. On les avait liés aux poteaux - on sut plus tard que le Grand Maître avait demandé qu'on lui permette de joindre ses mains et de regarder vers Notre-Dame - et les bourreaux tournaient avec leurs torches autour de la pile de rondins, allumant la paille que l'on y avait mêlée. Activée par le vent aigre qui soufflait de l'est, une épaisse fumée monta où fusèrent les premières flammes. On les vit courir à l'assaut de ces fragiles silhouettes humaines et l'on entendit crier le Grand Maître. Mais ce n'était pas de douleur. Comme devant la cathédrale, ce matin, sa voix retrouvait au suprême instant cette force surhumaine qui semblait venue d'un autre-monde et après une ultime protestation d'innocence, c'était une malédiction qu'elle proférait. Elle assignait le Pape Clément, le Roi Philippe et son exécuteur des basses œuvres à comparaître, avant un an, au tribunal de Dieu !

On vit alors les bourreaux activer le feu, mais Jacques de Molay n'avait plus rien à dire. Etouffée par les noires volutes de fumée, sa voix s'éteignit. Quand le vent les chassa, les flammes enveloppaient les deux martyrs...

Fasciné comme ses compagnons par cette suprême et effroyable image, Olivier ne s'était pas rendu compte que Mathieu, revenu de son évanouissement, s'était redressé et regardait lui aussi.

- C'est la fin du Temple, fit-il d'une voix rauque, lourde de colère et de douleur, mais aussi la fin pour le temps des cathédrales... Jamais plus je ne travaillerai pour elles puisque Dieu a abandonné le Temple !

Olivier ne lui disputa pas le dernier mot. Il aurait pu dire que certains « frères » avaient abandonné Dieu depuis longtemps pour d'étranges croyances et d'encore plus étranges appétits. Il aurait pu évoquer cette autre malédiction proférée de cet autre bûcher allumé aux pentes des Cornes de Hattin et où s'était consumée la Vraie Croix, mais par son héroïsme, Jacques de Molay avait rendu au Temple sa pureté initiale et couvrait de son manteau blanc les obscurités, les ombres, les insuffisances et les crimes. Il ne fallait pas toucher à ce délicat pallium, aussi ténu et pur que neige au printemps…

Vaincu par la souffrance de sa blessure accrue par l'effort pour se relever, Mathieu se laissait de nouveau aller au fond de la barque. Fascinés eux aussi par le bûcher dont le vent apportait l'odeur affreuse, Cauvin et Hervé n'y avaient pas prêté autrement attention. Olivier, en reprenant les rames, le rappela à ce dernier en lui demandant de s’en occuper :

- Autant que je puisse voir, répondit-il, il a une profonde blessure à l'épaule gauche et saigne beaucoup... et on a rien pour arrêter le sang...

Olivier cessa son effort, ôta sa cotte, sa chemise, et tendit celle-ci à son ami.

- Tiens, arrange-toi de ça !

Hervé fit un tampon qu'il appuya fortement sur la plaie.

- Sais-tu seulement où nous allons ?

- Seulement qu'il faut guetter une lanterne allumée sur la rive droite du fleuve. Un hameau qui s'appelle Passiacum, mais je ne sais vraiment pas où il se trouve...