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- A une lieue d'ici environ, grogna Mathieu. Ramez, garçons, ramez ! Plus tôt nous y serons, mieux cela vaudra mais priez aussi pour que Rémi soit arrivé avec les femmes, sinon dans ces ténèbres nous risquons de nous perdre...

- Nous c'est à Saint... Cloud, je crois, que frère Jean d'Aumont voulait cacher le Grand Maître...

- C'est encore plus loin et c'est dans les bois... On sera plus vite à Passiacum... J'y pense : au-dessus du village il y a un manoir avec une grosse tour qui devrait se découper sur le ciel...

Et tout à coup Mathieu se mit à rire :

- Il appartient... à notre bon sire Philippe qui aime à venir y méditer quand il ne veut pas trop s'éloigner de Paris... Et on va se réfugier là-dessous ! C'est drôle, non ?... Avouez que c'est drôle !

- La fièvre vous gagne, Maître Mathieu, émit entre ses dents Cauvin qui depuis le départ s'était contenté de faire avancer l'embarcation sans souffler mot. Vous parlez trop et trop fort. Les voix portent sur l'eau... et nous sommes en fuite.

- Je m'en charge ! souffla Hervé qui s'accroupit auprès du blessé à la fois pour le soutenir, maintenir la pression du tampon et, le cas échéant, lui fermer la bouche. Le contremaître avait raison : la fièvre venait et avec elle une certaine agitation qui pouvait être dangereuse et Aulnay eut besoin de toutes ses forces pour obtenir un peu de calme d'un homme plus âgé que lui sans doute, mais encore solidement charpenté. Il songea même un moment à l'assommer pour le faire tenir tranquille.

Les minutes qui suivirent furent d'une longueur extrême. Vigoureusement actionnée par deux paires de bras, la barque glissait rapidement vers l'aval mais il faisait si sombre que cette fuite en aveugle avait quelque chose d'angoissant, parce que l'on n'avait aucun point de repère. A une telle allure ils pouvaient aussi bien dépasser le hameau sans même s'en rendre compte. Ils pouvaient voir cependant qu'une colline amorçant un coteau se profilait sur la rive droite alors que la rive gauche restait plate. Et soudain, la silhouette d'une tour encore plus noire que la nuit se détacha et presque aussitôt Olivier souffla :

- Regardez ! Sur la berge... Une lanterne !

Le soulagement dégonfla les poitrines oppressées. Rémi avait accompli sa mission. Le refuge était à leur portée et l'on manœuvra pour l'atteindre. Mais il devait y avoir là quelqu'un que le clapotement des pales dans l'eau avait alerté car la lanterne se mit à s'agiter. En approchant on finit par distinguer un petit tertre sur lequel un homme se tenait debout. Pourtant et alors que la barque était encore à quelques brasses et qu'il était encore facile de relancer, Olivier demanda :

- Rémi ?

- Oui, c'est bien moi... je vous guide.

Il n'y avait plus à douter davantage et le bateau vint doucement à la berge où il s'ensabla à peu près aux pieds du jeune homme qui élevait la lanterne pour mieux voir.

- Les Templiers ? Où sont-ils ? chuchota-t-il déçu.

- Morts, et ton père est blessé !

- C’est grave ?

- L'épée du Prévôt l'a frappé au défaut de l'épaule. L'os doit être brisé. Il souffre et la fièvre vient... Mais si tu permets, on parlera plus tard, grogna Olivier.

Avec précaution on enleva Mathieu de la barque et on le déposa sur le sable. Il avait dû perdre connaissance car il ne broncha pas.

- On l'emporte, reprit Olivier. La maison est loin ?

- Non. Pas loin. Juste au-dessus du grand chemin de Normandie qui suit la Seine depuis le Louvre.

Pendant ce temps Cauvin avait attaché la barque, poussée dans les roseaux sous une retombée d'aulnes.

- Je me demande si elle est assez cachée comme ça ? réfléchit-il.

- Il y en a d'autres à quelques toises d'ici, répondit Rémi. On s'en occupera au lever du jour. Le mieux sera peut-être de la couler. Allons-y à présent !

Hervé et Olivier se chargèrent de Mathieu. Rémi passa devant avec sa lanterne et Cauvin ferma la marche. On remonta le talus, puis, la route franchie, on suivit un sentier boueux qui mena la petite troupe à une haie d'épineux percée d'une barrière de rondins que l'on poussa pour découvrir la maison de Bertrade au milieu d'un verger. Deux étages sous un grand toit, une porte basse sur un degré de trois marches, elle n'était pas immense mais derrière il y avait deux ou trois bâtiments de dépendances. Les volets étaient mis et aucune lumière ne filtrait, cependant au bruit des pas, la porte s'ouvrit libérant le reflet d'une chandelle découpant la silhouette noire d'une femme. C'était Juliane.

- Les voici enfin, ma mère, dit Rémi, mais le coup a manqué et le père est blessé... A l'épaule, ajouta-t-il devant l'angoisse qui embrumait les yeux bruns de l'épouse. La douleur lui a fait perdre connaissance. Il faut espérer que ce ne sera pas trop grave...

Derrière elle apparurent Mathilde appuyée sur la béquille dont elle étayait sa marche devenue difficile et la cornette de Margot, l'œil effaré, les mains jointes et déjà prête à pleurer. Mathilde la rabroua et l'envoya chercher de quoi nettoyer et panser la blessure.

- Etendez-le sur le banc, dit Juliane après s'être penchée un instant sur le visage cireux de son mari en désignant le long siège disposé près de la cheminée où brûlait un bon feu.

- Plutôt sur la table si vous avez la gentillesse d’ôter ce que vous avez eu la bonté de préparer. Aucun de nous n'a faim après ce que nous venons de vivre...

En effet, les femmes avaient disposé du pain, du fromage, du jambon et des pichets de vin. Même si elle n'y venait que très rarement depuis qu'elle servait la reine Marguerite, Bertrade en bonne maîtresse de maison veillait à ce que sa « campagne » fut toujours prête à abriter quelqu'un. Le logis était lui-même entretenu - et surveillé par un vieux couple à qui feu-Imbert avait permis d'acquérir le lopin de terre qu'ils cultivaient quand le Roi avait aboli le servage. Ils habitaient une chaumière au-delà du verger avec des poules, des lapins et un cochon, et s'occupaient en outre des ruches que le brave mercier avait installées. Et comme ils avaient droit à la moitié des récoltes de fruits et de miel, ils bénissaient chaque jour le Ciel d'avoir suscité Imbert dont ils avaient pleuré la mort comme s'il était leur frère. Ils connaissaient bien la famille de Bertrade et l'arrivée de Rémi et des trois femmes ne les avait pas surpris, mais ils s'étaient retirés avec discrétion quand ils avaient compris qu'il se passait quelque chose d'un peu inhabituel. Ils se nommaient Aubin et Blandine, et ils étaient unis, depuis longtemps sans doute, mais si étroitement qu'ils avaient fini par se ressembler.

Un moment plus tard, Mathieu, déshabillé et pansé après qu'Olivier eut lavé sa blessure avec du vin et de l'huile, était porté à l'étage où il y avait deux chambres et mis au lit veillé par son fils et sa femme. Seuls lui et Rémi logeraient dans la maison. Olivier et Hervé allèrent camper sur une paillasse dans le fruitier au fond du verger où il faisait froid, mais qui sentait bon les pommes et les poires de la dernière récolte que l'on y conservait. Ainsi respectaient-ils encore la loi du Temple qui leur interdisait de dormir sous le même toit que des femmes. Cauvin d’ailleurs les suivit et avant de s'endormir pria avec eux pour l’âme des martyrs et aussi de leurs compagnons dont les vies venaient d'être sacrifiées en vain...

- Demain, dit Olivier avant de fermer les yeux, je retournerai à Paris. Il faut savoir ce qui s'y passe...

- Eh bien, nous irons ensemble, répondit Hervé en bourrant sa paillasse de coups de poing pour la rendre plus accueillante. Au moins aurons-nous gagné à ce drame de reformer notre attelage…

CHAPITRE VIII

LA VOIX DE NOTRE-DAME