- Vous vous sentez bien ?
Les paroles n'eurent pas l'air d'atteindre l'oreille de sa tante, elle était hypnotisée par cette porte franchie par les princesses comme si un doigt de feu venait de tracer dessus « Vous qui entrez laissez toute espérance », comme sur celle de L’Enfer de Dante Alighieri, le poète florentin dont Charles de Valois avait fait un exilé.
Aude alla vers elle pour répéter sa question et, cette fois, Bertrade tourna les yeux vers elle. Ils reflétaient une telle angoisse que la jeune fille s'épouvanta et ajouta :
- Par pitié, dites-moi ce qu'il y a ! Vous me faites peur…
Bertrade laissa tomber l’écharpe et prit sa nièce par le bras :
- Viens ! Allons prier ! C'est la seule chose intelligente à faire…
Elles allèrent s'agenouiller devant une belle statue de la Vierge qui composait, avec deux cierges sans cesse allumés, une sorte d'oratoire dans la chambre de Marguerite. Ce faisant Aude chuchota :
- Nos princesses… seraient-elles en danger ?
- J'en ai bien peur ! C'est pourquoi il faut prier pour que j'aie tort.
Aude n'insista pas et s'exécuta. Elle aimait trop Marguerite pour n'être pas bouleversée à l'idée qu'il pût lui arriver malheur… mais le malheur était déjà là ! Les deux femmes étaient encore à genoux quand la porte se rouvrit mais cette fois sous la main d'Alain de Pareilles, le capitaine des gardes du Roi. Derrière lui entrèrent d'abord Marguerite, blême mais la tête haute, puis les deux sœurs Jeanne et Blanche en larmes et se soutenant mutuellement, suivies par Madame de Courcelles visiblement affolée. Sa voix indignée protestait :
- Mais enfin, messire de Pareilles, c'est impossible ! Le Roi ne peut pas avoir ordonné que…
- Si. Et ses ordres sont formels, Madame. Les princesses seront gardées céans par mes hommes. Défense leur est faite de sortir ou de parler avec quiconque, même leurs parents ou leurs époux. Quant à leurs servantes, suivantes… et vous-même, Madame, elles vont être conduites chez les dames cisterciennes où Madame de Montmorency veillera à leur logement…
- Non !... Oh non !
C'était Aude qui éclatait en sanglots et se jetait aux pieds de Marguerite dont elle embrassa les genoux. Cette étreinte traduisait une telle douleur qu'elle parut ranimer la reine de Navarre. Elle se pencha, prit dans ses mains la tête de la jeune fille et posa un baiser sur son front :
- Courage, petite ! murmura-t-elle. Il faut garder l'espoir.
- Madame !... oh, Madame !
Cependant, Mme de Courcelles n'en avait pas fini avec le capitaine des gardes :
- Allons-nous donc être prisonnières ?
- En aucune façon ! J'ai dit logement. Pas fermeture. Chacune de vous est libre de ses mouvements dans l'enceinte de l'abbaye jusqu'au retour à Paris. Veuillez à présent quitter ces lieux en emportant vos hardes et vous rendre auprès des moniales où vous êtes attendues… N'y voyez pas offense, ajouta-t-il devant la mine de cette dame de haut lignage, de cette veuve d'un grand baron qui se voyait traitée aussi cavalièrement qu'une simple chambrière, ce n'est que pour peu de temps et l'abbesse vous recevra comme il convient…
Alors qu'il rassemblait celles qui devaient partir, Marguerite retint Aude :
- Un moment ! Va prendre mon beau manteau de camocas à l'agrafe de rubis et garde-le pour moi ! Ce serait trop malheureux qu'une autre, venue ici seulement pour nuire, veuille s'en parer !
- Madame... Je ne sais si je peux, fit la jeune fille avec un coup d'œil en direction du capitaine des gardes.
- Pourquoi ne pourrais-tu pas ? Je suis toujours reine de Navarre que je sache ! Je te confie ce manteau. Tu me le rendras… quand je reviendrai, sinon…
Le simple mot contenait tant de menaces que Marguerite buta dessus, serra l'une contre l'autre ses petites mains encore chargées de bagues, prit une profonde aspiration et continua :
- Sinon tu le garderas en souvenir de moi ! Ce sera ta dot, mais j'espère être un jour à même de te le racheter beaucoup plus cher… Va ! Obéis-moi ! J'y tiens !
Aude alla prendre le splendide vêtement, le plia avec grand soin et rejoignit ses compagnes.
A présent, les trois prisonnières - elles n'étaient plus que cela ! - se tenaient seules au milieu de la vaste chambre que les suivantes quittaient l'une après l'autre, la tête basse et le cœur lourd, terrassées par ce coup du sort inouï dont elles ne comprenaient rien, à commencer par ce qui le suscitait. Madame de Courcelles, puis Bertrade, puis Aude vinrent baiser tour à tour la main de Marguerite. Marthe, sa fidèle servante, pleurait tellement qu'il fallut la soutenir pour descendre la vis de pierre qui menait au jardin, au couvent. Comme si l'on eût quoi que ce soit à redouter de ces femmes désolées, quatre archers les escortèrent jusqu'aux bâtiments conventuels. Les femmes de Blanche et de Jeanne se joignirent à elles. La nuit était belle et douce, et sur son bleu profond qui annonçait déjà l'été la ligne des toits se détachait autour des deux clochetons de la chapelle. Chemin faisant, Bertrade se rapprocha de Mme de Courcelles…
- Sauriez-vous ce qui s'est passé ? souffla-t-elle.
- Vous souvenez-vous de l'aumônière que vous cherchiez il n'y a pas si longtemps ?
- Celle qui nous est venue de Londres à la Noël dernière ? Et que Madame Marguerite n'aimait pas ?
- Celle-là tout juste. Or, la reine Isabelle l'a reconnue… à la ceinture d'un gentilhomme de Monseigneur de Valois…
- Elle a pu être perdue… volée et revendue ? fit Bertrade immédiatement sur la défensive…
- Sans doute, mais celle de la comtesse de la Marche se trouvait à la ceinture de son frère qui est à Monseigneur de Poitiers. La reine Isabelle l'a signalé au Roi, et cela confortait des bruits entendus en Angleterre qu'elle venait tout exprès lui rapporter. Ce voyage, en fait, n'avait pas d'autre but : prévenir son père des agissements coupables de ses belles-sœurs.
- Et alors ?
- Les frères d'Aulnay sont arrêtés et remis à messire de Nogaret qui les emmène à Pontoise pour les « interroger ». Pauvres garçons ! Ils sont jeunes et, si Nogaret leur applique les mêmes méthodes qu'aux Templiers, ils avoueront n'importe quoi !
- C'est certain, mais aussi quelles incroyables imprudences n'ont-ils pas commises ! Et les princesses ?
- Vous en savez autant que moi. Elles seront jugées selon les aveux de leurs amants.
- Mais Madame de Poitiers ? Aucun bruit ne court sur elle, sinon d'être toujours en compagnie des deux autres ?
- Aussi l'a-t-elle clamé bien haut devant le Roi et Madame Isabelle : « Je dis que je suis prude femme ! » Pourtant, elle paiera avec elles bien que le Roi ait dit qu'il lui sera fait droit selon ses fautes.
- Mais… comment pouvez-vous avoir connaissance de ces faits ? Vous étiez chez le Roi ?
La nuit cacha pudiquement la rougeur qui montait au visage de la dame de Marguerite.
- Non… Mais ayant vu les princesses entrer chez notre Sire en appareil inhabituel je… je suis descendue au jardin et…
- ... et la fenêtre étant ouverte pour laisser entrer le parfum des lilas, elle a laissé sortir les bruits de l'intérieur ?
- C'est cela tout juste ! exhala la dame d'honneur.
- Et les princes en ont été avisés ?
- Ils doivent l'être en ce moment. Mais quelle horrible histoire ! Et que vont devenir ces malheureuses ? Je n'ai jamais entendu voix plus cassante, plus dure que celle de notre sire Philippe ! J'ai crainte, dame Imbert…
- Moi aussi, mais la comtesse Mahaut d'Artois, mère de Jeanne et de Blanche, forte femme s'il en est, et le duc Hugues de Bourgogne, frère de Marguerite, vont s'efforcer de plaider leur cause et ni l'un ni l'autre ne sont de petites gens…