- Que vous le croyiez ou non, l'opportunité m'a manquée, grogna Montou. Ce n'est pas faute pourtant de l'avoir suivi ; par exemple lorsqu'il s'est rendu à Poitiers pour rencontrer le Pape, mais il y avait alors trop d'ennemis dressés contre lui et Marigny avait constitué sans le lui dire un véritable cercle de fer autour de sa personne. De plus... il fallait bien que je vive et, pour vivre, j'ai volé de quoi manger au marché de Beaugency... et me suis retrouvé au donjon du château en grand danger d'être pendu.
- Que ne l'a-t-on fait ? émit Olivier sarcastique.
- Une chance comme il n'en arrive pas souvent dans une existence. Le châtelainm'était un peu parent. Il m'a reconnu et m'a fait la grâce de m'éviter la corde pour que la honte ne retombe pas sur toute la famille. Il a préféré me garder prisonnier pendant des mois et des mois. Pas trop mal traité au demeurant. Et puis il a dû quitter Beaugency pour Loches, un autre château, et là il a choisi de me relâcher avec pour seule richesse ma liberté retrouvée... J'ai cependant réussi à regagner Paris où j'ai vécu... comme j'ai pu... Jusqu'à cette nuit terrible, continua-t-il en baissant le ton sur une note de réelle douleur, où l'on a osé brûler le Grand Maître et le Précepteur de Normandie !
- Certains ont tenté de les sauver ? Que n'y étiez-vous ?
- Mais j'y étais... Avec quelques compagnons, nous étions sur le fleuve, dans une barque, venus prêter main-forte quand nous avons vu le Grand Maître refuser de suivre Mathieu de Montreuil. Nous nous sommes alors éloignés...
- Vous aviez reconnu Maître Mathieu ?
- Oh oui ! Il fut un temps où je l'ai rencontré souvent. En outre, je suis très physionomiste. C'est ainsi que, vous pareillement, je vous ai vu. Vous vous êtes bien battu et vous avez, je pense, réussi à sauver Mathieu. Aussi... tout compte fait, je vous pardonne !
- Quelle indulgence, ironisa Olivier qui ne savait s'il avait envie de taper sur cet homme ou de lui tendre la main. Mais vous me pardonnez quoi ? De vous avoir empêché de tuer le Roi ?
- Cela tout juste ! Quoique… j'en suis venu à me demander si mettre le Hutin sur le trône serait une si bonne idée… Bien qu'il soit à la dévotion de ce paon pompeux qu'est Charles de Valois, c'est un mou et les mous sont dangereux. En particulier les mous cruels comme lui. Il suffit de voir ce qu'il se passe à la Tour de Nesle depuis hier…
La question vint d'elle-même :
- Quoi donc ?
- Des cadavres, mon cher, des cadavres que l'on jette la nuit à la Seine après les avoir sortis par la petite porte sur la grève : deux hommes hier et ce matin deux, plus une femme. Et pas beaux à voir !
- Vous croyez qu'il est l'auteur des meurtres ?
- Et qui d'autre ? Il les tue, oui, après les avoir torturés sans doute pour essayer d'apprendre depuis combien de temps il est cocu ! Dame, si Philippe d'Aulnay besognait sa femme depuis plus de deux ans, la reine de France à venir - autrement dit la jeune Jeanne ! - pourrait bien ne pas être de lui.
Envahi par la stupeur, Olivier sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Même si, à l'exception de l'enfance de la petite, il n'avait jamais vu Aude dans la maison de son père, il savait par Rémi qu'elle était au service de la reine de Navarre sous la houlette de sa tante Bertrade Imbert. Et un service proche puisqu'elle veillait aux robes. Or, Montou venait de dire que cinq corps avaient été jetés à l'eau et que l'un d'eux était celui d'une femme.
- Mon Dieu, exhala-t-il, il faut que cet homme soit devenu fou ! Pourquoi s'en prendre à son hôtel ?
- Quelle question ! Pour la bonne raison qu'il les croit complices de la belle Marguerite, pardi ! Mais que vous arrive-t-il ? Vous avez quelqu'un là-bas ?
- Pas moi, mais Maître Mathieu ! Sa fille… Aude, qui était au parage de Madame Marguerite… Pardonnez-moi, mais il faut que je vous quitte !
Esquissant un salut, il s'apprêtait à s'éloigner, mais l'interminable bras de Montou se détendit et agrippa le sien :
- Et où prétendez-vous aller comme ça ?
- Veuillez m'excuser, je ne pense pas que cela vous regarde.
- Détrompez-vous ! Rien de ce qui se passe chez le Hutin ne m'est indifférent. Il se trouve que nous aussi nous avons quelqu'un en sa demeure.
- Nous ?
- Venez ! Je vous expliquerai. N'importe comment, ce que nous avons appris explique les cadavres de la Tour et il nous faut tenir conseil. Venez, vous dis-je ! Il n'y a plus de temps à perdre si la fille de ce vaillant Mathieu est dans le piège du Hutin.
Le ton impérieux et grave emportait la conviction et Courtenay emboîta le pas à l'ancien Templier sans plus demander d'explications. Il s'enfonça avec lui dans le dédale des ruelles obscures - cinq en tout ! - et malodorantes qui avaient abrité les Juifs jusqu'à leur dernière expulsion par ordre de Philippe le Bel en 1330. Cela donnait un amoncellement de toits plus ou moins biscornus, de maisons lépreuses si fort penchées au-dessus des boyaux que l'on appelait rues que, par-dessus le ruisseau central toujours encombré d'immondices, il était parfois possible de se donner la main d'une fenêtre à l'autre. Il y avait peu de commerces, sinon deux friperies et trois cabarets qui servaient de rendez-vous aux truands de tout poil que la mauvaise réputation de l'ancienne Juiverie - on disait que les Juifs faisaient rôtir des petits enfants chrétiens pour les manger et n'avaient pas de plus cher passe-temps que de profaner des hosties de la plus dégoûtante façon - n'avait pas rebutés, bien au contraire. En dépit de la présence de trois églises autour de ce pâté empoisonné, il était peu agréable de s'y aventurer le jour et franchement dangereux la nuit. Même les archers du guet évitaient d'y faire des rondes.
A la suite de Montou, Olivier pénétra dans une sorte de cloaque puant. Il descendit les trois marches d'un cabaret à l'enseigne illisible où brûlaient des chandelles de suif à l'odeur forte mais indispensables même en plein jour à cause de la saleté des fenêtres étroites et basses de la façade. Il y avait là des tables et des escabeaux sur lesquels une demi-douzaine d'hommes de mauvaise mine discutaient à voix basse avec l'hôte, un énorme bonhomme dont le ventre tendait une blouse tellement maculée de taches que cela finissait par ressembler à un ornement d'un genre un peu étrange. Le visage rougeaud, le cheveu raide et d'une couleur indécise se hérissant sur le bord d'un bonnet lie-de-vin, le nez bourgeonnant et l'œil en vrille, le cabaretier s'appelait normalement Léon, mais répondait plus généralement au sobriquet de Gros-Moulu en raison des plaintes constantes que lui arrachait une colonne vertébrale mise à mal par le poids de sa bedaine et le maniement des barriques. « Suis tout moulu ! » avait-il coutume de gémir en se tenant les reins à deux mains…
A l'entrée de Montou, il alla vers lui tandis que se relevaient toutes les têtes, et le salua avec une étonnante politesse :
- Vous êtes attendu, messire. Après avoir entendu le crieur, ils sont venus ici.
- C'est bien ce que je pensais. Et j'amène un ami. C'est un compagnon de Mathieu de Montreuil, mais vous ne saurez pas son nom et il ne saura pas les vôtres. Cependant, ce soir vous combattrez ensemble…
- Où ? fit l'un des hommes qui devait être un ancien soldat.
Il en gardait des traces dans son maintien et, sous sa tunique effrangée se montrait l'acier d'une cotte de mailles.
- A l'hôtel de Nesle. Ce que l'on vient de nous apprendre explique les cadavres : enfermé là-dedans, le Mutin torture et tue ses gens pour en savoir plus sur les infidélités de son épouse. Or non seulement nous y avons Martin la Caille, mais le compagnon m'a dit que la fille de Mathieu de Montreuil s'y trouve aussi au parage de ladite épouse, donc bien proche et en plus grand danger que Martin qui est aux cuisines.