Выбрать главу

- Elle a quel âge ? demanda l'ancien soldat.

Olivier réfléchit un instant avant de répondre :

- Une vingtaine d'années je pense… Elle était encore petite lorsque je l'ai vue pour la dernière fois. C'était avant le grand coup de filet du Roi.

Un buveur leva un sourcil charbonneux au-dessus d'un œil - l'autre était caché par un bandeau - froid comme glace :

- Vous étiez compagnon de son père et vous ne l'avez pas vue depuis tout ce temps ?

La note de méfiance était perceptible. Montou se préparait à répondre, mais Olivier le retint du geste :

- C'est à ce moment qu'elle est entrée au service de Madame Marguerite, grâce à une tante. En outre, il se trouve que lorsqu'elle venait chez son père je ne m'y trouvais pas. Cela vous suffit-il ?

- Il faut que cela suffise, intervint Pierre de Montou. Nous avons tous quelque chose à cacher et notre association tient sur la volonté commune de ne pas chercher à percer les secrets des autres…

- J'en suis d'accord… Il faudrait quand même savoir à quoi elle ressemble cette fille ! Rien que pour être certains que ce n'est pas elle qui flottait sur l'eau ce matin… J'étais à l'aumône à l'abbaye Saint-Germain et je l'ai bien vue quand un frère lai l'a tirée de l'eau... C'était une fille jeune, brune, pas laide. Quant à la couleur des yeux qu'elle avait grands ouverts, ils étaient plutôt foncés...

La mémoire d'Olivier lui restitua soudain l'image d'une petite fille aux cheveux d'un blond tellement clair qu'il s'en était même étonné. De même que la couleur d'eau limpide des prunelles qu'elle avait, en dépit de sa timidité, levées un instant sur lui en rougissant très fort. Non, la victime de ce matin ne pouvait pas être Aude et il l'affirma aussitôt.

- Bien, conclut Montou. En ce cas il faut entrer cette nuit à l'hôtel de Nesle.

- Tu es fou ? protesta le borgne. C'est bourré d'hommes d'armes ! Le Hutin se fait garder dans sa tanière mieux que Philippe dans son palais. On va se faire étriper !

- Pas si on sait s'y prendre. L'entrée, c'est moi qui m'en occupe. Contentez-vous de chercher les autres. On se retrouvera au bourdeau de Garin à la nuit close… Au cas où certains se sentiraient en manque de cœur à l'ouvrage, ajouta-t-il, songez à trois choses : que nous devons bien ça à Mathieu de Montreuil qui a tout sacrifié pour le Grand Maître, et aussi qu'à moins de nous tenir cachés sans bouger pied ou patte nous sommes tous inscrits sur les tablettes du bourreau quoi que nous fassions, enfin, que l'hôtel de Nesle renferme de quoi contenter nos bourses à condition de ne pas s'attaquer à de trop gros objets !...

Puis, se tournant vers Gros-Moulu :

- Donne-nous du pain, du jambon et un pot d'hypocras. Je monte chez moi avec mon ami !

Tandis que les autres se réinstallaient à leurs tables pour achever leurs pots, Montou, nanti d'un plateau garni de ce qu'il avait demandé et d'une chandelle qu'il remit à Olivier, gagna un coin obscur d'où partait un escalier raide au moyen duquel on atteignit, en haut de la maison, un galetas qui tenait toute la place entre les deux pentes aiguës du toit. Il y avait là une paillasse de grosse toile jetée à même le sol avec au-dessus deux couvertures bien pliées, quelques bardes soigneusement rangées dans un coffre resté ouvert. A la surprise de Courtenay, cette petite pièce était propre et parfaitement en ordre. Son étonnement était si évident que son hôte se mit à rire :

- Eh oui, les bonnes habitudes ne s'oublient pas. Quand on a été Templier, il en reste toujours quelque chose ! Mais asseyez-vous, et commençons par manger et boire !

Ce qu'ils accomplirent en silence - toujours les habitudes de l'Ordre ! - sans omettre le Bénédicité et les grâces. L'avantage en était de pouvoir penser sans cesser de se restaurer, mais à peine eut-on terminé qu'Olivier demanda :

- Vous comptez vraiment vous introduire chez le Hutin cette nuit ? Certes, je n'ai jamais porté grande attention à l'hôtel de Nesle. Il me semble pourtant que protégé par la muraille de Paris il est à peu près imprenable…

- Aussi n'allons-nous pas le prendre de vive force, mais bien nous y introduire. Chaque soir on sort des cuisines les détritus et ordures diverses que l'on jette au fleuve. C'est ce que nous allons guetter et ce qui va nous permettre d'entrer…

- Sans coup férir ?

- Ce n'est pas ce que j'ai dit et j'espère que cela ne vous fait pas peur ! Il faudra se débarrasser des gardes pendant que nos compagnons immobiliseront les marmitons…

- Sans doute, reprit Olivier qui se faisait alors l'avocat du diable afin de mieux se pénétrer du plan qu'imaginait Montou, mais comment.

- Pour eux, il y a cela…

Il se dressa au centre de la pièce, sa tête atteignant presque l'angle du pignon, et ses mains s'activèrent cherchant quelque chose qu'il avait dissimulé entre la charpente et la couverture du toit. Ce qu'Olivier vit apparaître était un grand arc de frêne que Montou lui tendit avant de récupérer de l'autre côté un paquet de longues flèches.

- Ça alors ! souffla Olivier sidéré en caressant le bois lisse et en éprouvant du pouce la fermeté de la corde. Où avez-vous trouvé pareille arme ?

- On ne « trouve » pas ce genre d'objet. On l'achète si on en a les moyens, sinon on le vole !

- Voler ? émit Olivier sans retenir une grimace. Votre séjour à Beaugency ne vous a pas guéri de ce... travers ?

Montou se pencha, prit son invité aux épaules en se courbant pour bien le regarder au fond des yeux :

- Ce que vous appelez ce travers me permet de vivre… comme ceux qui sont en bas. Ce sont tous des truands et, s'ils le sont devenus, ce n'est pas par vocation mais parce que tous, vous m'entendez, tous ont eu à souffrir des gens du Roi et que, à un moment ou à un autre de leur vie, ils ont été secourus par le Temple. Un ou deux sont même d'anciens sergents, certains viennent des compagnies de bâtisseurs comme vous. D'autres sont d'authentiques voleurs dans l'âme, mais quand je suis revenu à Paris, sans un liard en poche, mourant presque de faim, ils m'ont aidé, assisté, remis sur pied… et appris quelques-uns de leurs tours. A présent, je suis leur chef et il n'y a aucune raison que je les prive de s'emplir les poches quand ils en ont l'occasion. Compris ?

- Oh, c'est très clair et je vous prie de me pardonner si je vous ai offensé…

Il maniait toujours l'arc en homme qui sait en apprécier la force cependant qu'une idée germait dans sa tête.

- ... Un arc de cette puissance doit pouvoir tirer loin ! Je gagerais que... du toit de cette maison par exemple, on devrait pouvoir atteindre... le portail de Notre-Dame ? Sans trop de peine !

L'épaisse barbe de Montou se fendit en un large sourire :

- Sans trop de peine pour vous peut-être, mais pas pour n’importe quel archer. Voulez-vous essayer ?

- Non, merci. Je ne pense pas en être capable. Il faut être vraiment aguerri et adroit et j'ai seulement voulu être sûr que c’était bien vous. Ce que vous faites est folie car vous risquez chaque fois votre vie, mais j'avoue que j'admire !

- N'est-ce pas ? fit Montou narquois. Faire trembler l'évêque et les chanoines dans leur graisse, donner à Notre-Dame cette voix vengeresse est un plaisir sublime. Inquiéter même ce Roi sans pitié, quelle ivresse ! Cela vaut bien la vie, soyez-en persuadé ! Et la mienne, finalement, n'est pas grand-chose !

- Elle vaut ce que vaut la cause que vous défendez… Très cher, en l'occurrence… Mais si nous parlions de l'hôtel de Nesle ? L'affaire sera chaude, j'ai l'impression, et je n'ai hélas que ce couteau pour vous prêter main-forte même si je sais m'en servir ! Mon arme préférée, à moi, c'est l'épée, ajouta-t-il avec un soupir.