- Il n'y a qu'à parler !
D'un autre recoin de sa charpente, Pierre de Montou sortit une longue épée d'acier bleu dont le pommeau et la garde étaient filigranés d'or, la prit par la pointe et la lui tendit en esquissant le geste de mettre genou en terre.
- Prenez sans crainte de me faire défaut, dit-il tranquillement. J'en ai une autre… Ah, j'oubliais : je l'ai volée une nuit clémente à un dameret qui ne savait même pas comment la sortir du fourreau ! Cela vous contrarie ?
Cette fois Olivier se mit à rire. Un bon rire fait de joie et de gaieté : ce diable d'homme était irrésistible ! En outre, cette épée était la plus magnifique qu'il eût touchée depuis longtemps ! Une arme splendide - plus par la qualité du métal que par l'ornementation qui était assez modeste ! -bien meilleure que celle remise par Mathieu au moment de se lancer à la rescousse de Molay et de Charnay et qu'il laissait, évidemment, à Passiacum lorsqu'il venait à Paris.
- Qu'elle vienne d'où elle veut, peu m'importe ! s'écria-t-il. Vous me comblez de joie… mon frère !
- Je ne me souviens plus de la dernière fois où l'on m'a appelé ainsi… mais c'est bon à entendre ! fit Montou soudain grave.
Sans un mot, les deux hommes se regardèrent droit dans les yeux, puis s'accolèrent comme ils l'eussent fait dans l'enceinte du Temple, le poing fermé de l'un venant frapper l'omoplate de l'autre. En cet instant ils se reconnaissaient tous deux membres de cette fraternité templière dans laquelle ils avaient espéré vivre et mourir. Et qui n'existait plus…
- Comment allons-nous opérer ? demanda Courtenay, la minute d'émotion passée.
Le plan était relativement simple : la seule entrée praticable était par le pied de la Tour au ras de l'eau, beaucoup plus bas donc que la porte principale ouvrant sur le pont levis qui enjambait le fossé constitué par un bras mort de la Seine. On attendrait la sortie des ordures après que Montou aurait abattu les deux soldats commis à la garde de cette issue, puis on s'élancerait dans la place en tuant ceux qui tenteraient de s'opposer.
- On fera fuir le plus possible de serviteurs en danger. Je m'occuperai de la Caille, bien entendu, tandis que vous chercherez la fille de Mathieu… Il faut essayer de la ramener à son père.
- Alors j'aurai besoin d'une barque. Mathieu est réfugié à Passiacum avec son fils, sa femme et sa mère, dit-il calmement.
- Je pensais bien que, s'il était encore vivant, ce devait être quelque part sur le fleuve. Nous aurons une barque… Peut-être même plusieurs pour les autres captifs, à moins qu'ils ne préfèrent s'égailler dans la campagne.
- Ils sont nombreux ?
- Une vingtaine certainement, sans compter ceux qui sont déjà morts. Le service de Madame Marguerite et quelques uns appartenant au Hutin. C'est vrai que cela fait beaucoup, ajouta Montou brusquement songeur. Je ne sais trop combien nous trouverons d'esquifs au bord de l'eau à la grève de Saint-Germain…
- En cas de grosse difficulté, ne pourrait-on demander pour eux l'asile de Saint-Germain-des-Prés ? Pierre de Montreuil, le père de Maître Mathieu, repose dans l'église auprès de sa femme…
- C'est une idée, en effet, mais à n'utiliser que si les choses tournaient vraiment mal…
Le reste de la journée se passa à mettre au point les détails de l'expédition autant que l'on pouvait se les imaginer. On prit aussi un peu de repos et, quand vint le crépuscule, on s'équipa. Montou, nanti de deux poignards, mit son arc et ses flèches sur son dos et posa sur le tout un manteau couleur de fumée, ne manquant ni de trous ni d'effilochures mais qui le recouvrait de la tête aux pieds. Il en dénicha un du même genre pour Olivier afin de dissimuler l'épée accrochée à sa ceinture et, enfin, après avoir soufflé la chandelle, ouvert un instant le volet pour « humer » le soir comme il disait, on descendit dans la salle où il n'y avait plus que Gros-Moulu en train de laver ses gobelets dans une bassine d'eau.
- Vous rentrerez cette nuit ? demanda-t-il seulement.
- Je ne pourrais dire si je reviendrai un jour. Si j'en suis empêché… et à moins que je ne sois mort, j'espère que je trouverai moyen de te faire prévenir afin que tu puisses louer à nouveau ma chambre…
- Vous tourmentez pas pour ça ! Personne n'y viendra avant qu'il soit longtemps. Vous êtes toujours ici chez vous…
Sans rien dire, pour cacher peut-être une émotion, Montou posa sa main sur l'épaule du gros homme qu'il serra. Une minute plus tard, lui et son compagnon filaient dans la ruelle obscure en direction du Port Saint-Landry. On avait décidé qu'il serait plus prudent d'y prendre une barque afin de gagner la Tour de Nesle par- la Seine. A condition, bien sûr, d'en trouver une car si les chalands portant les belles pierres blanches que l'on tirait pour la cathédrale des coteaux de la Bièvre près de Saint-Victor - devenus inutiles puisque personne ne travaillait plus - y étaient toujours, ils étaient beaucoup trop lourds à manœuvrer pour deux hommes seuls. Les petits bateaux en revanche y manquaient, d'ordre du Prévôt, depuis la tentative d'enlèvement du Grand Maître et de son compagnon. Cela Montou le savait mais espérait que près du prieuré Saint-Denis-de-la-Châtre il y aurait au moins celui des moines.
Il y était. Sans faire le moindre bruit - l'un, Olivier, se mettant aux rames et le second, Montou, se chargeant de détacher l'embarcation en évitant de faire tinter la chaîne d'amarrage -, les deux hommes parvinrent à se lancer dans le courant, heureusement plus paisible que durant la nuit tragique.
Le fleuve était sombre ce soir. Vers la fin du jour, de gros nuages venus de la mer avaient recouvert la ville, menaçant de déverser une pluie qui cependant se refusait à tomber. Le vent étant soudain tombé, ils restaient là enfermant Paris sous un lourd couvercle, mais du moins la nuit serait-elle plus noire et plus propice à des évasions.
Le bateau glissa sans peine à l'abri des berges de la Cité, longeant le prieuré, le Palais, après avoir franchi le passage entre les moulins du Grand-Pont, le Jardin du Roi puis l'île aux Juifs, rasée et nue, terre où ne viendraient plus paître les moutons, retranchée de toute vie par la peur et la superstition… Quand ils dépassèrent la pointe, la haute silhouette noire de la Tour avec sa couronne de créneaux et sa poulie à monter les matériaux fut devant eux. Pour l'atteindre ils obliquèrent jusqu'à la dépasser ainsi que le bras mort qui la rejoignait à angle droit pour atterrir sur ce qui était alors le petit Pré-aux-Clercs, où les étudiants des collèges et les hommes du fleuve venaient volontiers régler leurs différends et s'amuser hors d'atteinte du guet, dans deux ou trois cabarets et autres bourdeaux plus ou moins sordides qui avaient essaimé là dans ce long champ séparé de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés par un chemin creux.
Le bouge de Garin le Normand était l'un des mieux achalandés mais aussi le plus proche de l'hôtel de Nesle. On y buvait du vin de Suresnes tellement vert qu'il vous donnait la chair de poule - il y faisait infuser des herbes capables de ressusciter un eunuque -, et aussi une bière pas plus mauvaise qu'ailleurs. Une demi-douzaine de ribaudes rondouillardes y concouraient au renom de la maison et il arrivait que de hauts seigneurs vinssent s'y encanailler, se fiant à la réputation de discrétion de Garin que l'on aurait aussi bien pu appeler le Muet s'il n'était né à Honneur. Il voyait tout, mais ne disait jamais rien. Sa taverne faisait, presque au ras de l'eau, une espèce de boursouflure qui, la nuit, ressemblait à un gros matou couché à cause des deux lueurs jaunes qu'allumaient dans l'ombre ses fenêtres.
Suivi de Courtenay, Montou y entra en habitué et vit que ses hommes étaient déjà là, mêlés à une poignée d'escholiers qui s'y tenaient étrangement calmes. Aucune fille parmi eux, et cela aussi était surprenant. Du regard, Montou interrogea Garin. Celui-ci lui répondit d'un geste de la tête en direction de l'extérieur. A cet instant précis, un cri traduisant une souffrance insupportable leur parvint. Comme si un ressort s'était détendu sous lui, l'un des étudiants se dressa, serrant les poings qu'il appuyait sur la table. Il était devenu si pâle que la différence était minime entre sa peau et le chaume blond débordant de son bonnet.