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- Qui t'a refusé l'accueil quand tu en avais besoin…

- C'est de peu d'importance et ce n'est pas lui qui me tourmente, mais Agnès, l'épouse de Gautier, et surtout… surtout ses petits ! Que va-t-il advenir d'eux ? Ils n'ont que trois et quatre ans, et le plus misérable parmi les hommes peut les mépriser, les chasser comme gibier… C'est cette idée-là que je ne supporte pas !

- Ta nièce est une Montmorency, m'as-tu dit ? Ce sont les premiers barons du royaume. L'épée de connétable leur revient presque de père en fils…

- Ils n'en seront que plus âpres à effacer les traces du scandale. Au mieux Agnès sera enfermée dans un couvent et ses enfants dans un autre, sinon pire. On ne cultive guère la tendresse dans cette noble maison. Seuls comptent la grandeur du nom, l'éclat des alliances et l'on se hâtera de faire oublier celle que l'on avait conclue avec nous autres, qui sommes ensevelis sous le sang de Philippe et de Gautier. Les tenailles du bourreau nous ont arraché jusqu'au droit d'exister…

- C'est abominable, je sais… Mais que peux-tu faire ? Que pouvons-nous faire ? rectifia Olivier. Mes causes ont de les tiennes et les tiennes seront toujours miennes !

A cet instant, la voix de Mathieu qui se tenait assis sur un banc au fond de la salle, à l'écart des deux amis, son fils auprès de lui, se fit entendre :

- Je vais vous dire ce que nous pouvons faire : les venger !

- Sans doute, fit Olivier en se relevant, mais c'est notre affaire, pas la vôtre ! Vous et votre famille souffrez déjà en grande suffisance sans que vous aggraviez votre fardeau !

- Votre affaire, dites-vous ? Alors que vous venez de nous ramener notre fille à moitié folle et le cadavre torturé de notre chère Bertrade ?

C'étaient les premiers mots relativement calmes qu'il articulait depuis qu'au chant du coq et alors qu'incapable de trouver le sommeil à cause de l'absence d'Olivier, il veillait au coin de l'âtre avec Rémi et Hervé et l'avait vu surgir de la nuit, portant dans ses bras sa fille défigurée par les larmes, privée de conscience et emballée dans une couverture de velours pourpre. Après la lui avoir remise avec une brève explication, le chevalier lui avait annoncé que le corps sans vie de sa belle-sœur gisait dans la barque sous la surveillance d'un étudiant. D'abord suffoqué, Mathieu avait explosé en une colère tellement violente qu'un instant on avait craint pour sa raison et que Rémi et Olivier s'étaient mis à deux pour le faire taire, ses rugissements étant capables d'alerter tout le hameau et jusqu'aux gardes veillant, là-haut, sur le petit castel du Roi…

Ensuite à la douleur succédèrent les larmes. Non qu'il eût jamais porté à la sœur de sa femme un sentiment beaucoup plus chaud que l'estime, mais voir ce qu'en avaient fait les bourreaux du Hutin le révulsait, et tandis que l'on remontait le corps enveloppé d'un drap, il écumait en grinçant des dents et en proférant des injures au point que Juliane, faisant taire son propre chagrin, alla chercher à la cuisine une cuvette d'eau qu'elle lui jeta à la figure avec un sec :

- N'avons-nous pas assez de malheur pour que vous y ajoutiez en ameutant le voisinage, mon époux ? Bertrade était ma sœur et c'est vous qui hurlez comme un loup malade ? Remerciez plutôt Dieu… et messire Olivier qu'ils nous aient ramené notre fille vivante…

Eberlué par un geste dont il n'aurait jamais cru capable la sage et tranquille Juliane, Mathieu se le tint pour dit, s'essuya en ronchonnant et, après que les femmes eurent déposé Bertrade sur la table de la cuisine afin de lui faire sa toilette funèbre, après qu'Aude eut été mise au lit avec un bol de lait chaud sous la surveillance de sa grand-mère, il rejoignit les hommes dans la salle pour entendre d'Olivier le récit complet de ce qui s'était passé.

Auparavant il s'acquitta envers Gildas d'Ouilly des devoirs de la reconnaissance et de l'hospitalité. L'arrivée imprévue de cet étranger ne lui plaisait guère parce qu'il avait toujours considéré les « escholiers » en général comme une bande de trublions sans cervelle, plus portés à la débauche qu'aux œuvres pies. La participation spontanée de celui-là à la délivrance d'Aude méritait cependant un merci. Pas davantage, l'humeur de Mathieu n'ayant pas encore retrouvé sa sérénité habituelle. Il lui servit ainsi qu'à Olivier de quoi se restaurer, puis il lui proposa d'aller prendre quelque repos dans la resserre où logeaient les deux Templiers et Rémi. Ce que Gildas refusa, sentant bien que le maître d'œuvre souhaitait s'entretenir avec les siens loin des oreilles d'un garçon qu'il ne connaissait pas. C’était déjà suffisant que celui-ci sût où il se cachait…

- Le jour se lève, dit Gildas et le chemin n'est pas si long. Je vais rentrer au collège mais… aurai-je la permission de revenir un jour prochain prendre des nouvelles ?

- Croyez-vous vraiment que nous soyons en position de recevoir des visites ? gronda Mathieu exaspéré. Nous vous sommes reconnaissants, mais il serait préférable pour tout le monde que vous oubliiez jusqu'à l'existence de cette maison et de ceux qui s'y sont réfugiés.

- Vous ne craignez tout de même pas que je vous dénonce ? s'écria le jeune homme indigné. Ne me suis-je pas mis hors la loi en entraînant mes camarades à l'assaut de la Tour ?

- Et je vous en ai remercié, il me semble ! Vous avez droit à ma gratitude, là ! Et je prierai pour vous, mais ne m'en demandez pas plus et abandonnez-nous à notre sort ! D'ailleurs demain nous ne serons peut-être plus ici !

Le ton était raide, presque offensant et, voyant le jeune homme rougir sous la poussée d'un début de colère, Olivier voulut prendre sa défense. Il n'avait pas aimé l'insistance que celui-ci avait mise à vouloir le suivre - ou plutôt à suivre Aude ! -, mais ce qu'il avait fait méritait néanmoins un traitement plus doux. Mal lui en prit. Mathieu était tellement empli de fureur rentrée qu'il se retourna contre lui.

- Je sais ce que je dis ! Quel besoin aviez-vous de nous ramener ce garçon ?

- Que ne me reprochez-vous aussi d'avoir accepté son aide ? riposta-t-il. En vérité, Maître Mathieu, j'ai peine à vous reconnaître…

- Mon père, songez à ce que vous dites et à qui vous le dites. Pardonnez-lui, Olivier ! Ce qu'ont subi ma chère tante et ma sœur l'a bouleversé et…

- Je suis assez grand pour m'excuser moi-même et Olivier sait que je l'aime presque autant que toi…

Ayant dit, il s'en alla en claquant la porte, laissant Rémi faire un bout de conduite à Gildas et déverser une huile lénifiante sur son amour-propre égratigné. Quand le jeune homme revint, il trouva son père dans la salle, assis sur le banc du fond, écoutant, muet mais de plus en plus sombre, Olivier en train de restituer presque mot pour mot le texte de la proclamation royale touchant le sort des princesses coupables et de leurs amants. A la suite de quoi, les nerfs d'Hervé d'Aulnay l'avaient lâché…

- Les venger ? reprit-il. Cela ne me semble pas le plus important en ce moment. Outre que la loi du Temple interdit la vengeance privée, je préférerais de beaucoup aller au secours des pauvres enfants du malheureux Gautier.

- Crois-tu vraiment pouvoir quelque chose ? fit Olivier avec une compassion infinie.

- En vérité, je n'en sais rien mais ce que je sais, c'est que je n'aurai ni trêve ni repos tant que je n'aurai pas reçu un semblant de certitude. Et pour cela il faut que je me rende à Moussy. Peut-être que l'on n'a pas encore eu le temps de détruire le château. Même si cela est, il restera bien quelqu'un pour me renseigner…