- Mais enfin où sont-ils ? Où sont mon frère, ma belle-sœur et leurs gens ? Où sont Agnès et les petits ? On ne les a tout de même pas enfermés là-dedans avant d'allumer l'incendie… Ce serait monstrueux !
- Les temps sont monstrueux… Cependant je croirais plutôt que les tiens ont été arrêtés et conduits dans quelque prison…
- Ce ne serait guère mieux mais je ne le pense pas parce que je connais mon frère, son cœur dur, son humeur hautaine, son caractère emporté, et aussi sa vaillance ! Il a dix ans de plus que moi mais au combat à la lance ou à l'épée, il m'en remontrerait encore ! Il ne se sera pas rendu sans combattre…
- Contre le Roi ? Car enfin c'est à cela que l'on en vient !
- Sans hésiter ! Comme je l'ai fait et le referai. Songe qu'il n'avait plus rien à perdre puisqu'il n'a plus de nom ni même d'honneur…
- Il faut savoir ! Reste ici, je vais interroger les gens là-bas…
- C'est à moi d'y aller, fit Aulnay en se relevant.
- Et pourtant, Hervé mon frère, tu vas te tenir tranquille. Toi, ils te connaissent depuis l'enfance. Moi, ils ne m'ont jamais vu. Je ne suis qu'un passant, un imagier qui va à la recherche d'un travail… Ils me parleront…
- Je n'en suis pas persuadé… Ils sont trop terrifiés et l'approche de n'importe quel étranger, fût-ce un moine, les fera s'enfuir à nouveau…
Aucun d'eux n'avait entendu approcher la femme qui se dressa soudain devant eux. « Jeune dame » ou « demoiselle » eût mieux convenu. Elle n'avait rien d'une paysanne. Assez grande, enveloppée d'un long manteau noir dont la capuche rabattue dévoilait un visage reflétant aussi bien la féminité que l'intelligence et la force de caractère, elle avait un teint d'ivoire chaud, des cheveux bruns, des traits mobiles et de grands yeux sombres dont il était impossible de distinguer la couleur exacte dans le crépuscule. Elle se tenait très droite sans raideur, en une pose soulignant à la fois sa fierté naturelle et sa grâce. Ses mains gantées tenaient une houssine. Ce que voyant, les deux hommes s'inclinèrent.
- Noble dame, commença Olivier, mais elle l'interrompit d'un geste pour s'adresser à son compagnon.
- Vous êtes Hervé d'Aulnay, n'est-ce pas ?
- Vous croyez ?
- Oh, le doute n'est pas possible. Vous autres, les Aulnay, vous ressemblez tous. Pourtant vous approchez moins votre malheureux frère que ce pauvre fou de Gautier, mais si vous êtes le seul homme de la famille encore vivant, vous ne pouvez être qu'Hervé.
- Le seul encore vivant ? Voulez-vous dire que mon frère est mort ?
D'un mouvement de tête, l'inconnue désigna l'incendie cependant que sa voix se chargeait de colère :
- Il est là et à cette heure il ne doit rien rester de lui... Ni de sa fidèle épouse qui ne l'a point voulu quitter.
- On les a tués ?
- Messire d'Aulnay a refusé l'édit qui le condamnait à n'être plus qu'un errant sans feu ni lieu. Il s'est défendu avec un beau courage, une belle fierté. Il a été abattu et abattue aussi dame Isaure qui s'est jetée sur son corps avec un cri de douleur tandis que s'enfuyaient demoiselles et servantes. Elle n'a même pas eu le temps de l'embrasser. Le fer d'une vouge l'a clouée au cadavre de son compagnon…
- Mon Dieu ! Mais comment pouvez-vous le savoir ? Etiez-vous des demoiselles de ma belle-sœur ?
Un pli de dédain arqua les lèvres fines :
- Je suis la dame de Villeneuve et j'ai nom Marianne. Mon défunt époux a été tué l'an passé au tournoi de Pentecôte à Dammartin ; sachez encore que, depuis notre prime jeunesse, Agnès de Montmorency et moi étions liées d'amitié. Une amitié qui s'est resserrée quand elle a épousé votre neveu Gautier. Vous devez vous rappeler que Villeneuve n'est pas loin…
Hervé s'inclina :
- En effet… Je garde un souvenir de messire Damien qui était l'ami de mon frère… et son contemporain… Mais peut-être votre sire était-il son fils…
- Oui. C'est bien lui. Il avait cinquante ans quand nous avons été mariés… Quant à savoir ce qui s'est passé ici, il se trouve que j'étais là mais pas au château. Il faisait si beau que nous étions au verger, Agnès, les enfants et moi.
- C'est pour eux que je suis revenu. Ils ne sont pas…
- Ne vous inquiétez pas, ils sont vivants… Quand nous avons vu arriver le grand arroi de messire de Nogaret, Agnès m'a priée de rester avec les petits et elle est rentrée au château savoir des nouvelles. Seulement elle n'est pas revenue. Je vous avoue que, pendant un moment, je n'ai su que faire : le tumulte avait commencé à l'intérieur quand j'ai vu accourir la nourrice de Philippe et d'Aline, en larmes et épouvantée. Agnès l'envoyait pour que je me hâte de les mettre à l'abri. La pauvre femme était affolée, ce qui la faisait bégayer, mais j'ai fini par comprendre qu'avec les gens du Roi il y avait un frère d'Agnès venu la chercher… mais sans les enfants !
Ces derniers mots eurent raison du silence d'Olivier qui s'était écarté par discrétion.
- Pourquoi sans les enfants ?
Le coup d'œil qu'elle lui lança était dénué de douceur. Selon elle, il n'avait pas à se mêler de la conversation. Mais elle condescendit à répondre :
- Ce sont des Aulnay… donc plus rien. Les enfants d'un condamné n'ont pas leur place chez les Montmorency. J'ajoute qu'Agnès a été emmenée de force. Elle a pu cependant m'envoyer Marie pour que j'emmène les petits avant qu'il ne soit trop tard. Ce que j'ai fait… Messire, me direz-vous qui vous êtes ?
- Olivier de Courtenay…
- Courtenay ? Grand nom !
- Mais petit personnage ! J'étais Templier moi aussi.
- Veuillez m'accorder excuses, fit-elle d'un ton moins acerbe. Les événements d'hier m'ont rendue méfiante… et quelque peu agressive.
- Qui ne le serait dans de telles circonstances ? Ainsi les neveux sont chez vous ? Vous avez trouvé moyen de les emmener ?
- Avec leur nourrice, et cela n'a pas été sans peine. Il m'était impossible de reprendre ma haquenée qui était aux écuries et nous sommes reparties à pied, Marie portant Philippe et moi Aline. Heureusement, nous avons pu gagner rapidement le couvert des bois… et la Tour-Gaucher n'est pas loin.
- Je serais désireux de les voir, dit Hervé. Est-ce trop vous demander que…
- Vous inviter chez moi ? Cela me paraît naturel… Vous n'avez plus guère d'abri par ici. Venez ! je suppose que vous avez déjà beaucoup marché jusqu'ici.
- C'est une habitude à prendre, fit Olivier avec l'ombre d'un sourire.
Les minces épaules de la dame de Villeneuve se soulevèrent sous son ample manteau noir et elle brandit sa houssine sous le nez des deux hommes :
- Eh bien, il va falloir que je m'y mette ! A l'exception d'une mule, voilà tout ce qu'il me reste de ma cavalerie et, si je suis venue ce soir jusqu'en ce lieu, c'est dans l'espoir… vague il est vrai, de retrouver ma monture. Les gens de Nogaret ont dû l'emmener avec leur butin avant d'anéantir Moussy. Me suivez, messires !
Elle les guida sur le chemin qui l'avait amenée et s'enfonça bientôt sous les arbres de l'épaisse forêt. Ils marchèrent ainsi environ une lieue. Marianne allait devant, la tête haute et le pas ferme, frappant de temps en temps une branche ou l'herbe drue d'un talus de sa houssine inutile. N'osant marcher à ses côtés - ce qu'apparemment elle ne souhaitait pas -, les deux hommes avançaient en silence mais l'un comme l'autre pensaient à peu près la même chose : cette jeune dame devait être plus riche de noblesse que d'écus puisque la perte d'une seule jument suffisait à la bouleverser. Hervé surtout en était surpris car il se souvenait qu'au temps de son enfance, le baron de Villeneuve n'était pas un petit sire et son château, s'il n'était pas aussi important que Moussy, n'en tenait pas moins dignement sa place dans les nobles demeures de la région, commandant d'ailleurs un patrimoine de terres cultivables et de bois qui n'avait rien de négligeable. En outre, il voyait mal une proche des Montmorency mariée à un hobereau plus ou moins bouseux…