En approchant, il constata que les choses avaient beaucoup changé… La Tour-Gaucher - le château - n'avait jamais été imposante. Un vigoureux manoir plutôt qu'un château, mais il avait jadis un air de bonne santé et de prospérité qui à présent lui manquait fâcheusement. Comme à Moussy la rivière alimentait ses douves, mais n'étant jamais curées, celles-ci verdissaient. Les murailles aussi où la mousse n'arrivait pas à couvrir des lézardes. Les créneaux s'effritaient et les toitures s'affaissaient en plusieurs endroits sans oublier que les chaînes du pont-levis que l'on ne devait pas remonter souvent rougissaient de rouille. Il n'y avait que deux gardes dans l'ancien corps qui autrefois en montrait une dizaine. Encore n'étaient-ils plus de première jeunesse.
Arrivée au milieu de la cour où l'herbe poussait en liberté, Marianne se retourna pour faire face à ses compagnons :
- Voici mon palais ! dit-elle avec une ironie cachant mal son amertume. Heureuse de vous y souhaiter la bienvenue !
- C'est incroyable ! exhala Hervé. Ceci est le fantôme de la Tour-Gaucher ! Comment en êtes-vous arrivée là ?
- Les tournois, chevalier, les pas d'armes et autres fêtes auxquelles il fallait à tout prix participer en bel arroi de corps et d'armes et où l'on ne gagnait que rarement ! Le dernier a été fatal mais j'avoue, ajouta-t-elle avec une soudaine violence, que j'en ai soupiré de soulagement. Les terres et autres biens y sont passés. La rencontre suivante nous eût sans doute chassés d'ici. Venez ! Il y a tout de même à la cuisine de quoi vous restaurer…
Avec sa vaste cheminée, assez grande pour rôtir un bœuf et seulement occupée par une grosse marmite dont le contenu bouillonnant soulevait parfois le couvercle, sa longue table, ses bancs et ses ustensiles entretenus à miracle, la cuisine semblait le seul endroit vivant et accueillant du manoir dont les salles pour la plupart démeublées ne montraient plus que les traces de la richesse d'autrefois. Cependant elle rappela à Olivier celle de Valcroze à cause justement de la chaleur qu'elle dégageait, mais aussi de la femme qui en était le centre. Plus âgée que sa Barbette, elle en avait les formes rebondies, le cheveu gris et l'œil frondeur. Elle s'appelait Jacotte et, avec un gamin de quinze ans qui était son fils et répondait au nom de Tiennot, elle composait tout le domestique du manoir. En temps normal du moins, car pour l'heure présente une jeune paysanne aux belles joues rouges était debout près de la table, faisant manger leur bouillie à deux petits enfants blonds dont elle tenait la fille sur ses genoux. C'était bien sûr Marie, leur nourrice.
En pénétrant dans cet univers intime, Hervé, lui, ne vit que les petits. Il ne les connaissait pas puisque au moment de leurs naissances il s'était joint à la communauté bûcheronne du chevalier d'Aumont et complètement retranché de la famille, mais un seul regard lui suffit pour les reconnaître siens car plus charmants ne se pouvait voir. Blonds avec les mêmes yeux bleus, ils avaient des frimousses rondes piquées de fossettes et se ressemblaient de façon frappante, autant que s'ils eussent été jumeaux, bien que Philippe eût un an de plus que sa sœur. Il affirmait d'ailleurs sa supériorité en frappant la table de sa cuillère pour réclamer un supplément de nourriture, tandis que Marie semblait avoir plus de difficultés avec la mignonne enfant nichée dans son giron. Celle-ci semblait plus fragile que son frère qui, lui, éclatait visiblement de santé.
Arrêtant un instant son tapage, le jeune Philippe considéra d'un œil sévère cet inconnu abondamment chevelu et barbu qui s'était installé face à lui, de l'autre côté de la table, pour le voir de plus près avec un air d'émerveillement qui eut le don de déplaire au petit garçon. Il tendit vers le monstre une cuillère menaçante :
- Non ! déclara-t-il avec fermeté. Vilain !
Oubliant les autres, Hervé planta ses coudes sur la table avec un large sourire :
- Vilain ? Mais non, je ne suis pas un vilain, mais bien votre oncle, messire Philippe. Est-ce que je ne vous plais pas ?
- Oncle ? fit le petit en fronçant ses sourcils. Non ! Vilain, je dis !
Olivier et Marianne contemplaient le tableau avec un sourire, mais celui d'Olivier s'effaça vite. Cette jeune femme était, sinon dans la misère, du moins dans une gêne évidente, même si cela ne semblait pas entamer son caractère. Deux enfants représentaient une charge qu'elle aurait sans doute peine à assumer :
- Qu'allez-vous en faire ? demanda-t-il, les yeux sur le duo cocasse qui se poursuivait entre Hervé et un neveu rétif à lui reconnaître ses droits familiaux.
Marianne alla prendre dans ses bras Aline dont Marie venait de renoncer à continuer l'alimentation. La petite tête couronnée de boucles blondes se nicha contre son cou avec un soupir heureux. La jeune femme leva sur lui un regard surpris :
- Quelle question ? Les garder, bien sûr ! Je me vois mal les abandonnant sur les chemins ou même les conduisant au portail de quelque couvent où, dépouillés de tout bien jusqu'à leur nom et marqués du sceau d'infamie, ils seraient voués à une vie humiliée, misérable et sans doute brève… Cela jamais ! Je les aime, figurez-vous !
- Pardonnez-moi ma brutalité, mais pourrez-vous prendre en charge…
- Leur existence ? Il y a ici de quoi les bien nourrir avec les produits de la basse-cour et du potager. J'ai aussi un verger et même quelques moutons dont la laine les habillera. Pour le reste, ce sera à la grâce de Dieu, mais si leur mère ne peut les reprendre, alors ils resteront avec moi… A présent voulez-vous passer à vous laver les mains ? Le souper sera bientôt servi.
- Les mains seulement ? Avec votre permission, nous pourrions nous laver au puits de la cour. Nous devons être sales à faire peur si j'en crois l'accueil du jeune Philippe !
- A votre gré ! On va vous préparer une chambre…
- Non merci, Madame. Pas de chambre ! Nous dormirons dans une grange. Nous sommes toujours Templiers, vous savez ?
- Et vous ne pouvez dormir sous le même toit que des femmes, c'est vrai… Il en sera comme vous le désirez.
Peut-être pour montrer à Courtenay qu'elle n'était pas si démunie qu'il le croyait, Marianne fit servir le repas dans la salle d'honneur d'où tentures et tapis avaient disparu, ne laissant qu'une collection d'écus attestant la noblesse de la famille et sur le manteau de la cheminée une grande épée à deux mains. Il n'y avait aucun confort mais plus de grandeur peut-être. Une nappe blanche couvrait la table sur laquelle était une jonchée d'herbes fraîches. La jeune femme avait ajouté à sa toilette noire un petit touret de velours brodé d'argent où s'accrochait la blancheur d'une écharpe de mousseline.
Elle leur fit les honneurs de sa table avec autant de grâce et de dignité que si c'eût été celle de Montmorency ou de quelque autre très noble maison. Leur fut servi un ragoût de lapin aux herbes, une terrine de sanglier – c’était Marianne elle-même qui chassait ! - et des cerises du jardin. Le vin provenait d'un fût de Bourgogne qui avait fait partie de ses cadeaux de mariage et qu'elle gardait précieusement depuis.
Chose étrange, ce fut surtout avec Olivier qu'elle conversa. Hervé, songeur, mangeait et buvait en silence, mais ses yeux se posaient très souvent sur son hôtesse avec une expression qu'Olivier ne pouvait déchiffrer. Courtenay n'étant guère bavard de nature, ce fut Marianne qui parla, l'interrogeant sur sa famille et en particulier sur ce qu'avait pu être sa vie, comme celle d'Hervé, depuis l'écroulement du Temple… De son côté, elle se raconta sans appuyer, simplement pour que ses invités sachent un peu mieux qui elle était.