Fille de la noble maison de Dougny, elle s'était retrouvée orpheline après la mort successive de ses parents, le père en Flandres, la mère de douleur et en lui donnant le jour. Comme elle cousinait avec les Montmorency, elle avait été élevée chez eux avec Agnès qui était pour elle comme une sœur. Quand celle-ci avait épousé Gautier d'Aulnay, elle n'eut de cesse que Marianne fût mariée non loin d'elle. Et c'était plus par tendresse pour elle que par inclination que sa cousine avait accepté d'épouser le baron de Villeneuve qui n'était pas sans charme, mais que la dot de la jeune fille intéressait au moins autant que sa personne… Malheureusement il n'avait pas fallu longtemps pour que la dot en question disparût avec ce que Damien conservait encore d'un assez beau patrimoine.
Sur cette fin sans gloire d'une union qu'elle n'avait pas souhaitée, Marianne ne s'appesantit pas. Ces quelques bribes de sa courte existence, elle les avait évoquées même avec une sorte d'humour que les deux hommes apprécièrent, n'aimant ni l'un ni l'autre les femmes gémissantes. Quand, après avoir terminé, elle prit la coupe pour y tremper ses lèvres, Hervé sortit de son silence et remarqua :
- Vous êtes jeune, dame Marianne, et… jolie, si vous le permettez. Vous vous remarierez…
Elle éclata de rire et son rire était une cascade de notes fraîches :
- Me remarier, moi ? Jamais ! Je n'ai peut-être plus de fortune, mais je possède la liberté. Un bien rare chez une femme et que j'ai appris à apprécier. En outre, si Dieu veut que je sois désormais en responsabilité d'enfants, je ferai de mon mieux pour qu'ils n'aient pas à souffrir du drame qui les frappe aujourd'hui. Enfin… en admettant qu'il se trouve un chevalier assez fou pour prétendre à la main d'une veuve quasiment dépouillée et qu'il ait l'heur de me plaire, je craindrais trop que les petits aient à pâtir de ses dédains ou même de ses mauvais traitements. Si les Montmorency les rejettent définitivement comme tout le porte à croire, je ferai en sorte de les adopter et ils hériteront, au moins, de cette vieille maison…
- ... qui me paraît bien mal défendue, reprit Hervé. Au cas où l'on vous attaquerait, que feriez-vous ?
- Pourquoi m'attaquerait-on ? Il n'y a plus grand-chose ici pour tenter des rôdeurs de grands chemins et contre eux je peux encore me défendre…
- Avec deux gardes que les rhumatismes n'ont pas l'air d'épargner, un jeune garçon et deux femmes…
- ... et moi. Je tire à l'arc et je manie l’épée.
- Et s'il ne s'agissait pas de rôdeurs ? S'il s'agissait de vous reprendre Philippe et Aline ?
- Montmorency les a rejetés et leurs grands-parents sont morts. Qui pourrait vouloir d'eux ?
- Ceux justement qui veulent extirper jusque dans leurs moindres racines ce qui porte ou a porté le nom d'Aulnay. Le Roi, je le crois sincèrement, n'irait jamais jusqu'à cette extrémité : il est trop haut pour faire la guerre aux petits enfants, mais Nogaret, lui, est capable de tout pour s’affirmer indispensable.
Elle leva sur lui un regard soudain angoissé. A l’évidence, son âme claire ne pouvait imaginer pareille horreur.
- Je pense qu'alors il faudra vraiment nous en remettre à la grâce de Dieu, murmura-t-elle.
- Il se peut que Dieu vous exauce avant même que vous ne l'ayez prié, dit doucement Olivier. Sur le bûcher notre Grand Maître a assigné le Roi, le Pape et Nogaret à comparaître au divin tribunal avant un an… et le Pape s'y est déjà présenté…
- Il se peut qu'il s'agisse d'une coïncidence, reprit Hervé. J'y croirai lorsque Nogaret l'aura rejoint.
- Le Roi t'importe moins ?
- Oui, parce que le garde des Sceaux est le plus dangereux. Philippe règne. Sans pitié, sans faiblesse mais, je le crois du moins, dans l'intérêt de l'Etat. L'autre fait du zèle, règle parfois des comptes personnels et, surtout, abuse des pouvoirs qu'il détient. Et je te rappelle que, le Roi mort, nous aurons le Hutin ! En attendant…
Sans achever sa phrase, Hervé se leva de table, salua son hôtesse et lui demanda la permission d'aller faire un tour.
- Je voudrais voir, ajouta-t-il, sur quelles défenses vous pouvez compter…
- Il fait nuit, rappela Olivier.
- Mais cette nuit est claire. Rassure-toi, je vais prendre une torche.
- Je t'accompagne.
- Non, s'il te plaît ! N'en fais rien ! Et… pardonne-moi si, ce soir, je désire être seul un moment.
- Il n'y a rien à pardonner…
Olivier échangea encore quelques mots avec Marianne où la courtoisie tenait plus de place que l'intérêt, puis il prit congé et gagna la grange mise à leur disposition. Lui aussi avait besoin de réfléchir.
En traversant la cour, il aperçut la silhouette de son ami près de la porterie en train de s'entretenir avec l'un des vieux soldats. Le ciel en effet était clair, plein d'étoiles et de ce bleu si doux qui était déjà d'été. L'air était tiède et, au lieu d'aller s'enfouir dans la paille, Olivier rejoignit un des raides petits degrés montant au chemin de ronde, où il alla s'asseoir sur un créneau ébréché comme beaucoup de ses semblables.
Il resta là longtemps, adossé à la pierre moussue, regardant le vaste et plat paysage où la forêt s'inscrivait en masses noires cernant ici et là des champs, des étangs. Au nord, le rougeoiement du château incendié ouvrait encore un bel œil rouge et sinistre qui allait se fermer peu à peu. Au matin, il n'y aurait plus que des ruines fumantes, des pans de mur noircis, un semblant de carcasse vide attestant à la face du monde qu'ici était passée la justice du Roi, comme elle avait dû passer aussi dans les autres domaines des Aulnay. Le lierre, les mauvaises herbes viendraient, cachant les brûlures des décombres dont personne n'oserait plus approcher, hormis les sorciers et les fugitifs, par crainte d'une légende maléfique qui avec le temps s'amplifierait.
Olivier comprenait sans peine ce qui se passait dans la tête d'Hervé. Il lui suffisait de s'imaginer arrivant en face de Valcroze ravagé par le feu et la haine des hommes. Hervé avait aimé cette noble maison qui l'avait vu naître, même si la mauvaise volonté de son frère lui avait fait préférer l'abri précaire des bois et leur vie sauvage. Les flammes étaient passées sur cette amertume. Ne restaient que la douleur… et le besoin viscéral de protéger le peu, si fragile et si attachant, qui restait d'une longue lignée de preux et de nobles dames. Quelque chose venait de changer et il le sentait profondément.
Aussi Courtenay ne fut guère surpris quand, redescendant au cri d'un coq enroué qui éclata presque sous ses pieds, il trouva Hervé assis sur la dernière marche.
- Ou étais-tu passé ? demanda celui-ci.
- Là-haut. La nuit était belle et je n'avais pas envie de dormir. Et toi ?
- Moi non plus… Je crois, à présent, que nous devons parler tous les deux. Depuis hier… il s'est passé en moi…
- Arrête, mon frère ! Je sais ce que tu vas me dire : tu veux rester ici afin de veiller sur les enfants du malheureux Gautier…
- Comment as-tu deviné ?
Olivier haussa les épaules :
- Nous avons toujours été si proches l'un de l'autre ! Au fil des ans nous avons appris à réagir pareillement. C'est à cela que je pensais en regardant Moussy rougeoyer encore au-delà des bois, et il me semblait que je ressentais ta blessure… ton chagrin. J'imaginais ce que serait le mien si Valcroze subissait le même sort. A cette différence près que je n'aurais aucun petit enfant à servir. As-tu déjà parlé à dame Marianne ?