- C'est à peu près ça ! Elles ont gravement fauté, j'en conviens, mais une épée bien effilée sur un échafaud eût été moins cruelle que cette mort lente.
- Et nul ne peut leur venir en aide, bien sûr ?
- Rien que Dieu ! Il faudrait qu'il exauce avant l'hiver la malédiction de Maître Jacques et que le Roi trépasse.
- Oui, mais son malfaisant de fils lui succéderait.
- Sans doute. Néanmoins Madame Marguerite, qu'il le veuille ou non, serait reine de France. L'Eglise n'accepte pas de démarier pour adultère, même un roi. Il faudrait forcément compter avec elle.
- Là où elle est ? Oh, mon père, comment pouvez-vous le croire ? Il la fera tuer discrètement. Et moi, je voudrais tant qu'elle vive !
- Il semble que tu l'aimes vraiment ?
- Oui. La servir, la parer étaient de réels bonheurs. Elle disait merci avec une telle gentillesse. Oui, j'ai de l'affection pour elle et j'ai grande douleur du sort qu'on lui a fait…
Mathieu s'était levé pour poser un baiser sur le front de sa fille :
- Allons, ne désespère pas ! C'est le devoir des hommes de bien d'avancer sur les voies du Seigneur…
- Que voulez-vous dire ?
- Rien que tu puisses comprendre. Songe à guérir !
Elle s'y était employée de son mieux et, remise sur pied, elle avait tenu à ce que sa première sortie la mène au tombeau de Bertrade. Sa mère voulut l'accompagner et Blandine les y conduisit.
Depuis la veille Mathieu et son fils étaient partis pour Gentilly. Le maître d'œuvre avait dans l'idée qu'il était temps pour lui de reprendre ses hommes en main.
Leurs prières achevées, les trois femmes plièrent le genou devant l'ermite qui les bénit du seuil de sa grotte et reprirent le chemin du Clos. Elles allaient en silence, goûtant le simple plaisir de cheminer à travers des bois pleins de chants d'oiseaux par un beau jour ensoleillé. Aude se sentait apaisée d'avoir pu toucher la terre où reposait sa tante et de la savoir sous la protection de ce vieil homme hirsute et malodorant, mais dont le regard recelait tant de lumière et de compassion… Un baume pour les blessures de l'âme !
En rentrant au Clos, cependant, sa sérénité toute neuve se fissura. Sa grand-mère que l'on avait laissée au verger sous l'ombre d'un pommier regardait d'un œil froid s'agiter un gros homme à chaperon de velours brun, richement vêtu d'un petit drap fin de même couleur brodé de soie plus foncée, qui allait et venait devant elle, les mains au dos, en proférant des paroles que les arrivantes ne saisirent pas clairement. En marchant, il pliait de temps en temps sur ses genoux pour les dérouiller sans doute, ce qui lui donnait une allure si ridicule que la jeune fille se mit à rire. Du coup, il cessa sa gymnastique pour considérer les trois nouvelles venues.
- Eh bien ! Voilà le reste de la famille ! J'aurais dû me douter que cette vieille femme n'habitait pas seule ici !
- Je ne l'ai jamais prétendu, riposta Mathilde. Et j'aimerais savoir où sont passées vos bonnes manières ! Vieille femme ! Est-ce une façon de parler à une dame ?
- Dame ? Sans doute l’étiez-vous dans la maison de votre fils à Montreuil, mais vous ne représentez plus grand-chose maintenant qu'il est en fuite et que vous avez osé vous réfugier dans cette maison qui est mon bien, puisque ma chère tante n'est plus de ce monde. Et vous avez l'audace de me demander ce que je viens faire ici ? Prendre possession, simplement, aboya-t-il.
- Comme ça vous change un homme tout de même, une perspective d'héritage ! On vous a connu plus poli et plus aimable, Maître Imbert !
Le personnage était en effet Gontran Imbert, le mercier, neveu par alliance de Bertrade. Et la remarque acerbe de Mathilde était amplement justifiée : jusqu'à présent la famille de Mathieu avait connu - assez peu d'ailleurs ! - le gros mercier de la rue Quiquenpoist sous des dehors amènes, souriants et plutôt agréables. Bertrade n'avait eu qu'à s'en louer après le décès de son époux quand les biens avaient été partagés entre eux : lui recevant le fructueux commerce assorti de la place dans la Galerie Mercière du Palais qui faisait de lui l'un des plus riches de Paris, elle un douaire auquel s'ajoutaient un logement - qu'elle lui avait abandonné deux ans auparavant pour qu'il put agrandir sa demeure ! - et le Clos des Abeilles. Et voilà qu'aujourd'hui il leur tombait dessus en jetant feux et flammes ! Peut-être sous le coup de la surprise, ne s'attendant sans doute pas à trouver la maison occupée…
- Je suis comme je suis ! Ça ne regarde que moi !
- Nous aussi, je pense ! fit sèchement Juliane et s'approchant jusqu'à le regarder en face. Et d'abord qui vous a dit que ma sœur est morte ?
- Les gens de l'hôtel de Nesle d'où je viens ! Je m'y étais rendu, inquiet des bruits courant sur ce qui s'y passait depuis l'affaire des princesses, et je voulais en parler avec elle, savoir quelle position était la sienne. Ce n'était d'ailleurs pas la première fois que j'allais la voir et je pensais être favorablement connu, mais l'intendant - un homme que je n'avais jamais vu ! - m'a presque jeté dehors en me disant que Bertrade avait gravement offensé Monseigneur Louis de Navarre et que celui-ci, dans un mouvement de colère, l'avait frappée… un peu trop fort peut-être, et qu'elle avait trépassé. Quand je lui ai réclamé le corps, il a ricané en disant que les gens du prince s'étaient chargés des funérailles. Là-dessus, il a fait chercher un paquet de vieilles nippes lui appartenant - celles qui étaient neuves, on a dû se les partager ! - et il me l'a fourré dans les bras en me disant de m'en contenter, de me tenir coi si je ne voulais pas d'ennuis et d'aller me faire pendre ailleurs ! Moi, Gontran Imbert, maître mercier qui ai pignon sur rue, si grande réputation et si belle pratique !
- Ce n'est un secret pour personne ! Que n’êtes-vous allé porter votre plainte au plaid du Roi ? Vous êtes un grand bourgeois et il aime fort les gens de votre sorte.
- Moi ? Que j'aille… et dans un temps si incertain ? Il faudrait que je fusse insensé. Je… j'ai déjà peine à soutenir le regard du Roi quand il passe dans la Galerie Mercière alors…
- Vous avez préféré venir ici ! Je me demande bien pourquoi !
- Je vous l'ai dit : entrer en jouissance de ce qui me revient… et y enterrer ce paquet de hardes que vous voyez sur ma mule. J'aurais pu le jeter n'importe où mais il m'est apparu que ce ne serait pas…
- Mettre la main sur ce qui ne vous a jamais été destiné, vous trouvez que c'est mieux ? Les biens propres de ma sœur reviennent à ma fille que voici. Cette maison, du moins, dont elle a toujours dit qu'elle lui appartiendrait…
- Encore faudrait-il qu'elle l'ait écrit devant notaire ! Or je crois pas que ce soit fait. C'est regrettable mais, comme ce Clos était à mon oncle, il est normal qu'il soit à moi !
- Avez-vous consulté le notaire ?
A la petite veine qui battait à la tempe de Juliane, il était visible qu'elle luttait contre une colère envahissante et qu'il lui en coûtait de garder son calme en face de cette figure bouffie et pateline de matou content de soi. Elle eut encore plus grande envie de la griffer quand elle se para d'un sourire finaud :
- Est-ce bien nécessaire ? Votre époux et votre fils se sont mis hors la loi, dame Juliane et, de ce fait, vous et vos possessions le sont aussi. Vous n'avez donc plus rien et je vous prie de vous souvenir qu'il me suffirait de monter là-haut, jusqu'au château, pour que l'on vienne vous en déloger.
Mathilde eut un cri d'indignation et Juliane, la gorge sèche, ne trouva sur l'instant rien à répliquer. Ce fut Aude, alors, qui s'en mêla : elle se jeta entre sa mère et le mercier, blonde Némésis dont les yeux flambaient de colère :