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- Il faut que vous soyez un fier misérable pour oser menacer des femmes dont la famille était la vôtre et sur qui le malheur s'est abattu, afin de profiter vilainement de leur triste situation !

- Ma famille ? Parce que votre tante avait épousé mon oncle ? C'est beaucoup dire, il me semble ! En tout cas, comme il apparaît que cette pauvre Bertrade… ainsi que vous-même, servait une putain heureusement en train de pourrir dans un cachot…

La gifle, assenée à la volée par la jeune fille avec une vigueur inattendue, lui rejeta la tête en arrière et laissa sur sa joue épaisse la trace des ongles. Il faillit tomber, resta debout par un miracle d'équilibre. Debout, mais furieux :

- Ça, la belle, tu me le paieras… Et je vais te dire comment ! Je veux bien vous garder céans, toi et tes vieilles, mais vous serez mes domestiques… et Toi tu serviras à mes plaisirs car je te mettrai dans mon lit ! grinça-t-il, les yeux fous et les dents serrées avant de courir aussi vite que le permettaient sa masse et ses jambes courtes vers sa mule, d'où il enleva le ballot qu'il envoya rouler du pied.

Puis se hissant sur sa bête, il hurla :

- Tu n'as pas fini de regretter ton soufflet, petite garce ! Demain je reviendrai… et pas seul ! Je laisserai ici ce qu'il faut pour vous apprendre à toutes qui est le maître ! Sinon…

Une sonnerie de trompe l'interrompit, et au lieu de talonner sa mule, il la retint, tendant l'oreille tandis qu'un large sourire s'étalait sur sa face :

- On dirait que je n'aurai pas loin à aller ! Ça, c'est notre sire Philippe qui vient prendre un peu de repos dans son manoir de Passiacum…

- Je croyais que vous en aviez peur ? jeta Mathilde méprisante.

Il éclata de rire en remettant l'animal en marche.

- C'était avant ! Mais, si vous refusez mes conditions, je crois que je n'aurai guère de peine à aller vous dénoncer. D'autant plus que j'aurai soin de ne pas y aller seul ! A demain…

Avec un geste dérisoire, il s'avança vers le portail du Clos qu'en revenant des bois, les trois femmes n'avaient pas songé à refermer, mais il ne put le franchir : il y avait là un homme, sale, poussiéreux, mais dont la stature lui arracha un hoquet. Jambes écartées bras croisés, l'inconnu l'attendait et il n'eut même pas le temps de lui crier de faire place : en trois enjambées, Olivier fut sur lui, l'arracha de sa selle, le jeta à terre où son beau chaperon l'abandonna.

- Pourquoi attendre ? gronda-t-il. Allons-y tout de suite !

Se penchant, il empoigna le col de la belle robe brodée pour remettre le mercier à la verticale et le faire marcher devant lui. De son autre main, il avait dégainé son couteau dont la pointe alla piquer les reins de Gontran.

- Messire ! cria Juliane affolée. Qu'allez-vous faire ? Vous nous perdez !

- Je ne le pense pas ! Il est temps que je sache ce que vaut la justice de Philippe ! Si quelqu'un se perd, je vous jure que ce sera ce gros porc ! Moi aussi peut-être, mais vous ne pouvez continuer à vivre, vous qui n'êtes que des femmes seules, ajouta-t-il en appuyant sur le « seules », avec cette menace sur vos têtes. Si je ne reviens pas prenez quelques précautions…

- C'est une bonne idée ! éructa Imbert. Parce que moi aussi je vais parler et le Roi m'entendra mieux qu'un va-nu-pieds. Je suis bourgeois de Paris…

- Et moi je suis chevalier ! J'ai nom Olivier de Courtenay ! Le Roi aussi est chevalier ! Marche à présent !

- Attendez, Messire, fit Margot, la servante que l'on n'entendait jamais parce qu'apparemment elle n'avait rien à dire. En fait de précautions, prenez donc celle-ci ! Je vais vous aider.

Elle apportait une corde avec laquelle les poignets du mercier se retrouvèrent solidement ligotés et, comme celui-ci braillait des injures, elle lui fourra dans la bouche le torchon passé à la ceinture de son devantier. Puis elle offrit le bout de la corde à Olivier avec une petite révérence :

- Ce sera plus commode comme ça !

- Merci, Margot ! sourit Olivier. Veillez bien sur nos dames… et dites adieu à… ceux qui me sont chers !

- Non ! Pas adieu ! Ou alors permettez-moi de venir avec vous, puisque c'est moi que ce vilain homme voulait salir ! Je saurai parler au Roi je l'espère, s'écria Aude qui avait suivi Margot.

- Moi, je n'en suis pas assuré. Le Roi se méfie des femmes à présent, surtout si elles sont très belles… comme vous l'êtes ! Laissez-moi faire. Ce que je veux, c'est que vous puissiez habiter en paix ici, avec vos mères et cette bonne Margot sous la garde du brave Aubin et de Blandine… comme vous l'avez fait jusqu'à présent depuis votre malheur. Qu'au moins vous reste le droit de vivre en toute quiétude !

Il parlait en appuyant légèrement sur les mots, les yeux fixés à ceux, éperdus, de la jeune fille, afin qu'elle comprit bien son intention : personne dans le village, jusqu'à présent, n'avait su la présence des hommes et c'était une chance que Mathieu et son fils fussent invisibles ce jour là. Il fallait en profiter.

- Vivre en toute quiétude ? Alors que vous allez peut-être à votre perte ? Oh, sire Olivier, ne vous retrouverai-je jamais que pour vous voir vous éloigner de moi ?

Il eut un haut-le-corps comme si elle l'avait frappé :

- Est-ce si important pour vous ? murmura-t-il d'une voix qui s'enrouait.

- Plus que je ne saurais dire.

Comprenant qu'elle était au bord de l'aveu, elle rougit, soudain honteuse d'un comportement si contraire à la retenue et même à la pudeur que cela pouvait amener à la mépriser, elle une fille du peuple qui osait lever les yeux sur lui, un chevalier… un Templier ! Alors, elle s'enfuit vers la maison en courant, les épaules secouées de sanglots. Se fût-elle retournée, le regard dont Olivier l'accompagnait eût peut-être adouci son chagrin. Il contenait un regret poignant mais aussi une lumière dont il n'avait pas conscience, mais qui était bel et bien de la joie.

- Elle vous aime…, avait dit Bertrade en son dernier souffle et Olivier, bouleversé, commençait à penser qu'elle ne délirait pas, que ce pouvait être vrai… Mais, pour l'instant, il avait mieux à faire que rêver l'impossible : par exemple, faire payer à Gontran Imbert sa vilenie. A la pensée de ce que ce pourceau lubrique voulait faire subir à |'exquise créature, son sang entra de nouveau en ébullition et il eut envie de le tuer, tout de suite ! Ce serait si simple !... Seulement, exécuter froidement un homme réduit à l'impuissance, si odieux soit-il, jamais Olivier ne le pourrait… Il enroula autour de sa paume la corde qu'il tenait toujours, la passa sur son épaule et tira :

- Allez, viens ! Il est temps de mettre de l'ordre dans ta vie comme dans la mienne…

La bannière aux fleurs de lys bougeait à peine au sommet de l'unique tour, sans fosses d'enceinte. Accotée de deux murs crénelés enfermant la chapelle et se rejoignant à une petite barbacane, elle composait le château de Passiacum. C'était d'habitude l'endroit le plus tranquille qui soit. Le châtelain, le vieux chevalier de Fourqueux, y faisait régner une certaine discipline parmi les six ou sept archers composant la garnison dans l'expectative des – rares ! - visites royales et il y serait sans doute mort d'ennui sans les parties d'échecs avec le chapelain, les repas toujours copieux qu'il partageait avec lui et l'incessant rappel de ses souvenirs guerriers. Il en assaisonnait lesdits repas, mais ceci compensait cela et le chapelain était gourmand. On vivait là en vase clos, sans autre manifestation extérieure que le tintement de la cloche de la chapelle marquant les heures canoniales.

Ce jour-là le manoir était réveillé. A l'approche de l'entrée, Olivier et son prisonnier virent deux archers près de la herse relevée et aperçurent dans la cour des sergents royaux qui, armés d'un bâton à fleur de lys, surveillaient le déchargement des quelques bagages. Naturellement deux guisarmes se croisèrent devant eux, tandis que l'un des gardes demandait en riant :