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CHAPITRE XII

LES CONSÉQUENCES D'UN COUP D'AUDACE

Si un geôlier improvisé n'était venu ponctuellement lui apporter de l'eau et sa nourriture - à peu près convenable parce que c'était celle de la minuscule garnison -, Olivier aurait pu se croire oublié. Sa prison se trouvant dans la barbacane, il ne perdait rien des allées et venues du château. D'autant que Legris, son gardien, ne voyait pas d'inconvénient à causer un brin quand chaque jour il entrait chez lui. Il sut ainsi qu'Imbert avait été emmené au Châtelet et que, le soir même, Philippe le Bel était reparti pour Paris.

Il essaya bien d'en apprendre un peu plus sur le sort qu'on lui réservait, mais Alain de Pareilles accompagnait le Roi et n'était pas revenu le voir. Peut-être d'ailleurs n'en savait-il pas davantage, les desseins de son maître lui restait souvent impénétrables. A plus forte raison l'honnête Legris. Quant au chevalier de Fourqueux, il ne se donna pas la peine d'aller jusqu'à lui et, quand il demanda le chapelain, on lui répondit qu'aucun ordre n'ayant été donné, Il n'y avait aucune raison de le déranger. Pas encore du moins :

- Vous le verrez bien assez tôt si vous devez être exécuté, lui dit Legris en manière de consolation. Soyez tranquille, on ne vous laissera pas mourir sans confession.

Il fallut s'en contenter et s'installer dans une attente qui, bientôt, lui parut insupportable parce que interminable. Il s'était préparé au pire, à un sort sans doute cruel mais rapide, en priant et en s'efforçant non seulement au renoncement serein du peu qu'il laisserait derrière lui, mais conforté par l'espoir de rejoindre au-delà de la mort ses chers parents et son maître Clément de Salernes ; et voilà qu'on le laissait là, abandonné dans une cellule pendant qu'il aurait été si facile d'en finir avec lui !

La pensée lui vint alors que cette attente était destinée à user lentement son courage, rien n'étant pire que l'incertitude pour un homme de sa trempe ; mais dans ce cas, on aurait dû le jeter dans quelque cul-de-basse-fosse, obscur et puant, capable de ronger les caractères les plus vigoureux, au lieu de cette petite geôle bien sèche, propre à tout prendre, et même pourvue d'une étroite ouverture par laquelle, en se haussant sur la pointe des pieds, il pouvait apercevoir le ciel et au loin, le moutonnement des toits de la capitale sous le soleil ou sous la pluie. Etait-ce afin que, lui montrant la beauté de la terre, la lumière de l'été puis celle de l'automne, il en conçût plus de regrets quand viendrait l'heure dernière ? Car sur son sort à venir il ne conservait guère de doute : par une chance incroyable il avait échappé aux bourreaux de Nogaret et, au lieu de s'enfuir, il était entré en rébellion ouverte contre le pouvoir royal. Philippe le Bel n'était pas homme à l'absoudre. Sa seule consolation était de savoir qu'à un jet de pierres de sa prison Aude, sa mère, son aïeule et la bonne Margot vivraient désormais à l'abri des poursuites officielles et de celles sournoises et plus meurtrières du neveu de Bertrade. Celui-là, il espérait bien qu'on l'avait pendu haut et court pour avoir osé convoiter la ravissante enfant dont il avait de plus en plus de difficultés à chasser l'image, mais sans plus en éprouver de frayeur. Là où on l'enverrait prochainement, son âme détachée des sanies du corps pourrait la contempler tout à son aise, veiller sur elle peut-être et, quand l'heure d'Aude viendrait à son tour, aller la prendre par la main pour la conduire devant le trône de Dieu comme sa dame épousée pour l'éternité…

Un souci, cependant, lui restait : que faisaient, que pensaient à cette heure Mathieu et Rémi, dont il ne doutait pas qu'ils eussent disparu ? Il était impensable en effet de les imaginer assistant benoîtement de leur cachette à l'attaque vicieuse du gros mercier. Tel qu'Olivier connaissait l'architecte bâtisseur et ses fougueuses colères, il se fut jeté à sa gorge et l'eût laissé mort sur le carreau. Alors, où étaient-ils ?

En fait, ils n'étaient pas bien loin puisqu'ils rentrèrent au lendemain de la visite de Pareilles. Mathieu était plus sombre qu'au moment de son départ. Non qu'il eût peiné au cours de cette petite expédition - son épaule mal soudée le faisait souffrir, mais permettait l'usage modéré de son bras gauche et ses jambes, après ce long repos, lui semblaient plus vigoureuses qu'auparavant. Cependant en arrivant aux carrières de Gentilly, il n'avait plus trouvé dans la dépendance des Chartreux où ils s'abritaient à présent que Cauvin et un seul de ses anciens compagnons, Donatien. Les autres, estrangers ou non, avaient choisi l'exil en se dirigeant vers l'empire allemand. Cauvin, auquel il reprocha de le laisser sans nouvelles, avoua qu'il aurait suivi le même chemin avec Donatien si les chanoines de l'église collégiale Notre-Dame-de-Corbeil n'étaient venus aux Chartreux leur demander une aide pour le clocher de leur sanctuaire en train de s'effondrer. Ils offraient une bonne paye et les deux hommes, à peu près démunis, avaient accepté au moins d'y aller voir.

- Donatien et moi pouvons consolider ce qui menace d'écroulement, mais pour rendre au clocher sa beauté il faudrait un maître. Je comptais me rendre demain à Passiacum pour vous proposer cet ouvrage. Les bons chanoines vous garantissent l'asile dans leur enceinte où vous aurez une maison…

Mathieu commença par refuser avec indignation : Cauvin devait être fou de lui proposer de reprendre la règle et le compas sur la terre de France alors qu'il avait juré de n'y plus travailler à une cathédrale. Ce à quoi le contremaître avait riposté que, justement, il ne s'agissait pas d'une cathédrale et qu'en tout état de cause, il devrait peut-être regarder le fond de sa bourse et considérer qu'il lui restait une famille à nourrir.

- Je la nourrirai aussi bien au bord du Rhin où elle me suivra.

- Encore faut-il y arriver. Votre mère ne pourra faire la route. En outre, les chanoines vénèrent les reliques de saint Yon qui est l'un de nos saints couronnés ! Moi, je veux travailler pour lui et les bons pères m'ont promis de l'aide… Réfléchissez, Maître Mathieu ! Les cathédrales resteront inachevées, mais vous ne pouvez condamner tous les enfants de la pierre à ne plus travailler !

Mathieu était donc revenu à Passiacum encore furieux. Cela ne s'arrangea pas quand il apprit ce qui s'était passé durant son absence. A l'indignation de ses femmes et surtout d'Aude, ce fut contre Olivier qu'il dirigea sa colère :

- Comment a-t-il osé traîner ce misérable devant ce roi félon au risque de vous faire toutes arrêter ? Ne pouvait-il le tuer dans l'instant et expédier sa carcasse au fleuve ?

- Pour que la femme qui vit avec lui et qu'il appelle sa gouverneuse envoie les gens du Prévôt savoir de ses nouvelles jusqu'ici ? C'est pour le coup que nous eussions toutes été mises en prison. Essayez de réfléchir avec une tête claire, mon fils, et non avec votre haine ! Messire Olivier a fait la seule chose intelligente vu les circonstances : il s'est livré pour nous sauvegarder et il a réussi…

- Regardez, mon père ! poursuivit Aude. Voici l'acte royal apporté par messire de Pareilles qui me donne cette maison où nous avons désormais le droit de vivre au grand jour…

- Vous peut-être, mais pas moi ! Aussi n'y resterai-je pas !

- Vous ne voulez pas vivre sous le toit de votre fille ? Oh, mon père, comment pouvez-vous être aussi dur ? Comme si vous ne saviez pas qu'avant d'être à moi la maison est vôtre puisque c'est ma chère tante Bertrade qui me l'a donnée…

- Ce n'est pas vrai et tu le sais puisqu'elle n'avait pas pris le temps de mettre en ordre ses affaires. Par conséquent, c'est Philippe qui te l'a donnée et moi je ne veux rien de lui !