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- Jamais il n'aurait fait ça si quelqu'un ne le lui avait demandé… en se rendant ! Quelqu'un qu'il a jeté en prison et qui va peut-être le payer de sa vie ! s'écria la jeune fille hors d'elle.

- Qu'il aille au diable ! Il n'avait pas le droit d'agir ainsi !

- Et vous ? Aviez-vous le droit de tout abandonner de nos biens, notre belle demeure de Montreuil et ce que nous avions, hormis nos vies, pour ce Temple qui ne vous en demandait pas tant, riposta-t-elle tandis que les larmes jaillissaient de ses yeux - Messire Olivier… nous a aimées plus que vous puisqu'il s'est sacrifié… Et je vous croyais juste !

Secouée de sanglots, Aude s'enfuit en courant vers le jardin. Pétrifié par ce qu'il venait d'entendre, Mathieu ne réagit pas sur le coup. Cependant la sortie de sa fille, à tous les sens du terme, ne l'apaisa pas, bien au contraire. Une bordée d'imprécations s'échappa de sa bouche tordue par la fureur, et qui s'acheva par :

- Ma parole, elle en est toujours aussi coiffée ! Folle amoureuse de ce damné Templier qui a vingt ans de plus qu'elle !

Mais cette fois, ce fut sa femme qu'il trouva devant lui :

- Vous oubliez un peu vite que, s'il n'a pu arracher ma pauvre Bertrade à ses bourreaux, il l'a sauvée, elle, votre fille, de pire que la mort ! Et vous vous permettez de le déclarer damné ? Quel homme êtes-vous donc devenu, Mathieu de Montreuil, pour vous laisser de la sorte vous empoisonner l'âme ?

- Cela suffit, femme !...

- Non, cela ne suffit pas. Aude a raison quand elle affirme que vous nous avez tous sacrifiés à votre mystique d'un Temple qui, s'il n'était pas si noir que ses juges l'ont voulu montrer, n'était peut-être pas non plus entièrement blanc ! Sans parler des malheureux que vous avez entraînés dans votre impossible croisade ! Ceux qui sont morts en laissant les leurs dans la misère, ceux qui ont été torturés, ceux qui ont abandonné le travail qui les faisait vivre ! Passe pour les « estrangers » qui ne se fixaient jamais longtemps et peuvent œuvrer hors de nos frontières, mais les autres condamnés à l'exil, s'ils veulent vivre encore trimbalant des femmes, des enfants déracinés…

- Paix ! hurla Mathieu. Vous autres n'entendez rien aux grandes affaires des hommes…

- Ce n'est pas ce que pensait le saint roi Louis de sa mère, glissa Mathilde, puisqu'il lui confiait le royaume pendant qu'il courait combattre l'Infidèle, sûr qu'il serait en bonnes mains, l'ayant déjà bellement maintenu quand il était enfant !

- C'était une exception et je ne nie pas qu'il y en ait. Quant à moi, je le répète, je refuse les présents de ce Roi que je voudrais voir mort !

- Et où donc voulez-vous que nous vivions ? Sur les parvis des églises, à mendier notre pain ? Dans les bois avec les bêtes ? Regardez votre mère qui se meut avec peine ! Allez-vous lui enlever le droit de finir ses jours près d'un bon feu et dans un lit de bonne plume ? Encore une fois, nous sommes ici chez ma sœur et l'édit du Roi ne fait que rendre à Aude ce qui lui a toujours été destiné !

- A votre guise ! Cela me décide à accepter la proposition des chanoines de Corbeil pour reconstruire le clocher de leur collégiale.

- Vous voulez travailler ? Vous ? Et dans ce pays, alors que vous êtes hors la loi ?

- Les chanoines sauront nous protéger. Cela vous laissera le temps de réfléchir… et à moi celui d'agir pour le bien de tous !

- Qu'allez-vous inventer encore, mon fils ? demanda Mathilde.

- C'est mon affaire ! Donnez-moi ce parchemin !

- Pourquoi ?

- Pour le rendre à qui de droit et, si possible, le lui enfoncer dans la gorge ! Corbeil est à mi-chemin entre Paris et Fontainebleau… où chaque automne Philippe va chasser en forêt. C'est là qu'il est né et il aime y retourner. On dit qu'il lui arrive de s'écarter avec ses chiens… et moi j'y serai afin d'être bien certain que la prédiction de Maître Jacques sera accomplie !

Avec un cri, Juliane se précipita sur son époux .

- Mathieu, par pitié ! Reprenez-vous ! Vous perdez l'esprit…

Elle s'accrochait à lui mais Mathieu, les yeux fulgurants, ne la sentait pas, ne la voyait même pas :

- Il faut que quelqu'un le fasse ! C'est la volonté de Dieu !

- Doutez-vous à ce point de Sa Puissance ? Pour accomplir sa volonté il n'a pas besoin de vous ! C'est nous qui en avons besoin… Avez-vous donc cessé de nous aimer ?

Au regard qu'il lui accorda, elle comprit qu'il était fermé a tout raisonnement et qu'habité par une haine aveugle, sourde et quasi maniaque, il n'était plus le même homme. Quelque chose s'était cassé, peut-être durant les longs jours d'inaction, dont elle n'avait pas eu conscience, quelque chose que venaient de réveiller la signature et le sceau de cire verte. Il dit cependant :

- Vous êtes les miens et je vous aime toujours autant, mais j'ai fait serment de servir Maître Jacques par-delà la mort. Donnez-moi ce parchemin !

Il y avait déjà un peu de temps que Mathilde, d'un geste rapide, s'en était emparée et s'y cramponnait à deux mains. C'est donc elle qui répondit !

- Non, mon fils. Le garde mien car c'est tout ce qui nous reste dès l'instant où vous décidez de nous oublier. Oserez-vous le prendre de force à votre mère ?

Il se tourna vers elle, fit un pas dans sa direction, mais Rémi qui s'était contraint au silence durant le douloureux affrontement se dressa devant lui :

- Non, mon père ! Vous avez le droit de faire de votre vie ce que vous voulez, encore que Dieu y ait part et vous impose les limites de Sa Loi, mais il vous dénie le droit de disposer de celle des vôtres ! Nos dames ont mérité de garder cet asile qui leur vient de notre chère tante…

Mathieu fit un geste pour écarter son fils, mais sa main retomba.

- Après tout… qu'elles le gardent ! Lorsque j'en aurai fini elles pourront nous rejoindre. Viens, nous partons !

- Pas moi, mon père ! Qui les protégera si je vous suis ? Aubin est bien vieux…

- Elles ont Philippe ! Que pourraient-elles craindre avec un tel protecteur ? Les chanoines de Corbeil attendent un maître d'œuvre et un imagier.

Rémi montra du doigt les poutres du plafond :

- Il y en a un bon qui, là-haut, est peut-être promis à la mort. Si par malheur cela devait arriver…

- Je le répète : il a choisi son destin !

- Mais Aude en éprouverait une telle souffrance : il faut que je reste.

- Ta mère saura mieux que toi panser une blessure de cœur.

Juliane intervint encore :

- Cette fois ton père a raison. Et moi je préfère te savoir avec lui. Nous n'avons rien à craindre ici tandis qu'il va se mettre en danger…

Elle attira le jeune homme contre elle en glissant ses bras autour de son cou pour mieux approcher son oreille :

- Tu pourrais te mettre à la traverse de son projet insensé… Je vais prier pour que tu réussisses, souffla-t-elle.

- Je ferai de mon mieux, répondit-il en lui rendant son baiser. Puis tout haut, il ajouta : Il en sera comme vous le désirez, père, mais par grâce, accordez-vous, et à moi aussi, un moment de repos. Nous partirons à l'aube. Je vous en prie… Je… je suis las et vous devez l'être plus que moi !

L'œil sombre de Mathieu ne s'éclaira pas :

- Peut-être, admit-il. Mais qu'on ne m'importune point !

Et il alla s'asseoir près de la fenêtre sur laquelle fleurissaient un pot de giroflées, sans plus adresser la parole à personne. Avec un geste d'impuissance vers les deux femmes, Rémi le regarda s'installer puis sortit dans le jardin à la recherche de sa sœur. Il la trouva assise près du puits, les coudes aux genoux, le menton relevé sur ses mains croisées, regardant vers ce qu'il pensait être le ciel. En s'approchant, il vit - chose dont il ne s'était pas aperçu - qu'à cet endroit une trouée dans les arbres permettait d’entrevoir la haute tour du château. Il alla s'asseoir à côté d'Aude et, l'entendant renifler, comprit qu'elle pleurait. Il entoura alors de son bras les épaules de la jeune fille :