Le beau visage ne frémit même pas. Au contraire, l'ombre d'un sourire flotta un instant sur les lèvres minces :
- Vous voyez là-bas l’épée du bourreau. Un nom seulement et c'est elle qui vous délivrera !
- Et mon âme lourde de honte ne pourra ouvrir ses ailes pour monter au Ciel ? Non, sire !
- Alors qu'il en soit fait à votre volonté. Messire Alain, l'accompagnez !
Le capitaine eut un mouvement de recul. Olivier crut qu'il allait refuser, ce qui le mettrait dans un mauvais cas. Cette exécution décidément ne ressemblait à aucune autre. Il dit :
- La présence d'un chevalier m'aidera.
Leurs regards se rencontrèrent et le condamné vit une larme dans les yeux de Pareilles. Le père Sidoine, lui, pleurait sans retenue en bredouillant les prières des agonisants tandis que le châtelain mâchait férocement sa moustache.
Au bûcher, l'exécuteur fit monter Olivier sur la planchette et le lia au poteau. Une pluie fine se mit à ce moment à tomber et le condamné pensa avec désespoir que le bois brûlerait encore plus mal. Il leva sa tête vers le ciel pour en sentir la fraîcheur sur son visage tétanisé par l'effort qu'il s'imposait pour maîtriser sa peur. En lui-même il priait éperdument le Seigneur et Notre-Dame de le secourir, de l'aider à bien mourir. Quand il vit le bourreau approcher sa torche, il ferma les yeux… et les rouvrit presque instantanément en entendant la voix coupante du Roi :
- Arrête, bourreau !
Surpris, l'homme se détourna mais la paille s’enflammait déjà. Pareilles alors se jeta sur lui, l'écarta et se mit à piétiner furieusement les flammes. Puis il se tourna vers son maître :
- Que veut le Roi ?
- Déliez cet homme, messire Alain, et me l'amenez !
Ce fut fait avec diligence et un enthousiasme qui en disait long sur les sentiments intimes du capitaine, mais il lui fallut soutenir Olivier qui, les jambes fauchées, manqua tomber, se ranima en sentant, avec bonheur, le sol froid sous ses pieds nus. Cependant, quand Pareilles le lâcha devant le Roi, il se reçut sur les genoux sans que sa volonté y fût pour quelque chose mais sa tête ne se courba pas.
- N'avez-vous toujours rien à dire ? demanda Philippe.
La gorge d'Olivier se sécha tandis que revenait une horrible crainte : cela n'était-il qu'une nouvelle forme de torture et se disposait-on à le ramener au bûcher ?
- Que pourrais-je dire ? fit-il d'une voix à peine audible.
- Au moins merci ! Le feu vous est épargné.
- Oh !... Grand merci, sire, de me faire la grâce de périr par l’épée…
- L'épée aussi vous est épargnée, ce qui n'eût pas été le cas si vous aviez livré vos compagnons… dont je n'ai plus que faire. Bientôt vous serez libre…
- Libre ? répéta Olivier incapable d'en croire ses oreilles.
- Vous avez subi avec vaillance une rude épreuve sans accepter de trahir l'amitié ou la parole donnée. Les gens comme vous se font rares. C'est mon plaisir d'en conserver ne serait-ce qu'un ! Allez à présent !
- Sire… commença Olivier.
Mais le Roi se levait pour rentrer dans le donjon et en même temps disait :
- Il suffit ! Allez votre chemin selon ce que vous dira messire de Pareilles.
Et il disparut suivi du capitaine, tandis que Fourqueux se précipitait pour aider à se relever un Courtenay tellement étourdi par ce qui lui arrivait qu'il semblait foudroyé.
- Allons, mon garçon, venez ! Vous ne pouvez rester ainsi !
- Il y restera bien le temps d'une action de grâce ! protesta le père Sidoine en se précipitant pour embrasser Olivier tant il était content. Dieu vient d'accomplir un véritable miracle ! Pour la première fois de sa vie peut-être, notre sire s'est montré clément ! Louons ensemble le Seigneur !
Il obligea le vieux chevalier à mettre genou en terre, et il entama d'une voix de fausset un vigoureux Te Deum auquel tous ceux qui étaient présents se joignirent selon qu'ils savaient plus ou moins bien cette longue prière de remerciement. Olivier seul réussit à le suivre jusqu'au bout avant d'être ramené dans sa prison pour y attendre la suite des événements.
Il y retrouva ses vêtements qu'il se hâta d'endosser, tout sales et froissés qu'ils fussent, avec la chaude impression de réintégrer sa peau après en avoir été extrait un moment. Il aurait aimé se laver mais ce n'était apparemment pas au programme immédiat. En revanche il dévora le pain et le plat de mouton aux herbes que Legris lui apporta, accompagné d'un pichet de vin de Suresnes qu'il vida presque sans respirer, lui toujours si sobre. Mais cela aussi était la vie et jamais il n'avait rien avalé de si bon !
Quand Alain de Pareilles le rejoignit, une heure plus tard environ, il le trouva endormi. Il le contempla, puis haussa les épaules et le secoua :
- Debout, messire ! Il est temps de partir !
Instantanément le dormeur fut debout, mû par celle espèce de mécanisme acquis durant les années passées sous la règle du Temple qui jette un homme à bas de sa couche à la moindre injonction.
- Où m'emmenez-vous ? demanda-t-il.
- Moi ? Nulle part sinon à la porte de ce château. Le Roi vous l'a dit : vous êtes libre.
- J'ai cru comprendre que c'était sous certaines conditions ?
- Et c'est ce que je viens vous apprendre. D'abord vous devez vous engager sur l'honneur à ne plus jamais porter les armes contre le souverain ni contre son royaume…
- L'idée ne m'en viendrait même pas ! Cela me paraît la moindre des choses. Cependant, entre vos mains, sire capitaine ; j'en fais serment, ajouta-t-il sur un ton plus solennel.
- En outre, il vous est recommandé de quitter la France mais pas pour vous rendre en Angleterre, en Flandres, en Allemagne ou ailleurs. C'est en Provence que vous devez rentrer : chez vous.
- Ai-je encore un chez moi ?
- Ce n'est pas notre problème. Il vous y sera loisible de vous mettre au service du comte qui est également le roi de Naples… tout en vous souvenant qu'en cas de litige entre lui et le roi de France, bien qu'ils soient proches parents, vous serez dans l'obligation de ne jamais accepter de combattre ce dernier. Enfin, s'il survenait que vous rencontriez quelque subsistance du Temple…
- N'avons-nous pas été arrêtés en Provence aussi bien qu'en France ? fit Olivier avec amertume.
- Certes, mais on ne sait jamais. Quoi qu'il en soit, cela aussi vous est interdit car équivaudrait à reprendre les armes contre le Roi. Cela dit, poursuivit Pareilles en tirant de sa ceinture un rouleau de parchemin scellé de vert et une maigre bourse, voici un sauf-conduit dont vous pourrez user durant votre voyage... et un peu d'argent afin de vivre puisque vous n'avez plus rien.
- Je ne veux pas d'argent ! C'est chose vile qui est pour beaucoup dans la perte de mes frères et dont je n'ai pas besoin pour gagner mon pain de chaque jour.
- On ne refuse pas ce que donne le Roi. Prenez ! Quitte à en faire don à plus pauvre que vous. A présent il est temps de partir. Ah, j'oubliais ! Passer par Paris vous est défendu ! On s'y perd trop facilement !
- Tandis qu'à travers d'épaisses forêts on n'a rien de semblable à craindre ? ironisa Olivier. Rassurez-vous, j'obéirai. Rien d'autre ?
- Mon Dieu, non et si vous êtes prêt…
Ensemble ils descendirent sous la voûte de la barbacane. Dans la cour tout avait déjà disparu du sinistre appareil de mort. Olivier embrassa le père Sidoine encore ému, remercia Legris qui s'était montré un geôlier plus qu'humain puis sortit sur le pont, respirant avec joie l'air vif. Un coup de vent venu de la mer avait nettoyé le ciel de sa grisaille humide et un soleil timide faisait briller l'eau du fleuve en contrebas. Le capitaine tendit la main à son ancien captif :