- Bon retour au pays ! dit-il. Je prierai Dieu qu'il vous ait en Sa Sainte garde !
- Merci… mais pourquoi le feriez-vous ? Je reste un rebelle à qui l'on a bien voulu pardonner.
- C'est justement pour cette raison, pour ce geste d'indulgence dont vous venez d'être l'objet. Vous n'imaginez pas à quel point j'en suis heureux !
- Vous pensez qu'à travers moi le Roi a cessé d'en vouloir au Temple ?
- Il n'a jamais rien éprouvé de semblable. Il n'a pas de ressentiments personnels : rien que des ressentiments d'Etat !
- Même dans l'affaire des princesses…
- Surtout dans celle-là ! Je crois qu'il les aimait bien…
Sur un dernier geste d'adieu, Alain de Pareilles rentra au château, laissant le rescapé dévaler la pente qui menait vers le chemin du fleuve. Il allait le longer jusqu'à ce qu'il trouve un bac ou un passeur pour le traverser puisqu'il n'avait pas droit aux ponts de Paris. Mais auparavant il choisit d'aller dire adieu aux dames du Clos des Abeilles et les rassurer sur son sort. Une en particulier ! C'était cruel de se dire qu'il ne la reverrait de sa vie, mais au moins il pourrait emporter d'elle une dernière image à garder au plus secret de son cœur…
Ce fut elle qu'il vit la première. Elle était assise près de la maison sur le banc de pierre où la vieille Mathilde aimait se chauffer au soleil, mais elle n'était pas seule : un homme se tenait auprès d'elle et tous deux parlaient avec animation. Or il ne s'agissait pas de Rémi, encore moins de Mathieu ou d'Aubin, et Olivier ne se souvenait pas d'avoir vu ce dos mince et droit surmonté de cheveux couleur de paille sous un bonnet noir. Un goût amer lui vint alors à la bouche parce qu'il lui sembla que le visage d'Aude était plein de douceur en le regardant. Ainsi, alors qu'il la croyait ravagée d'angoisse à son sujet et au moment où ses cendres, à lui, auraient dû être jetées à la Seine, celle qu'il aimait - le temps n'était plus où il pouvait s'illusionner sur ses sentiments ! - devisait sur le mode affable avec cet inconnu ! Et lui accordait tant d'attention qu'elle ne le voyait même pas, lui, malgré le fait qu'elle était tournée de son côté ? Oh Seigneur !... Etait-il possible d'avoir aussi mal tout à coup ?
Il s'apprêtait à s'enfuir quand un cri le cloua sur place :
- Sire Olivier ? Oh, enfin vous voilà !
Mais c'était Margot, remontant du verger avec un corbillon de poires, qui l'avait poussé et qui, lâchant son panier, s'engouffrait dans la maison en appelant Juliane.
Aude s'était dressée. L'homme se retournait et l'arrivant ne vit pas la joie illuminer le délicat visage. Il venait de reconnaître l'importun : c'était Gildas d'Ouilly, l'escholier de la Tour de Nesle, et une soudaine colère l'enflamma tandis qu'il marchait droit sur le jeune homme.
- Que faites-vous ici ? Maître Mathieu ne vous avait-il pas laissé entendre clairement qu'il ne souhaitait pas vous revoir ?
Apostrophé de telle manière, le garçon rougit violemment et riposta :
- Vous n'êtes pas Maître Mathieu, me semble-t-il ? Lui seul pourrait me faire reproche de ma présence et si vous voulez tout savoir, c'est lui que je voulais atteindre en venant au Clos… il y a une semaine…
- Ce n'est donc pas la première fois ! Et qu'aviez-vous donc à dire ?
- Encore que cela ne vous regarde pas, je veux bien vous confier que je venais d'assister au châtiment d'un certain Gontran Imbert, mercier de son état, condamné aux verges et à l'exposition au pilori pour avoir voulu s'emparer d'un bien situé à Passiacum appartenant à feue dame Bertrade Imbert dont l'héritage ne lui revenait pas et, en outre, avoir tenté de contraindre vilainement la jeune héritière de ce bien. J'ai craint qu'il ne soit arrivé malheur à Maître Mathieu puisqu'il ne s'était pas opposé a ce misérable et…
- ... et il est venu voir s'il pouvait nous être d'aucun secours, s'interposa Aude, désireuse d'en finir au plus vite avec un affrontement qui gâchait son bonheur du retour d'Olivier. Son intention était bonne et il ne faut pas le quereller !
- Quereller, moi ? fit Courtenay avec dédain. Vous avez dû lui donner toute assurance sur votre sort ! Alors pour quoi est-il revenu ?
- A ma demande ! Nous étions tellement en souci de vous que ma chère grand-mère est tombée malade… et Maître Gildas étudie la médecine.
Elle n'eut pas le temps d'en dire davantage. Juliane arrivait en courant avec sur sa figure cette joie que le revenant espérait tant voir dans les yeux d'Aude. Sans un mot, elle se jeta à son cou et l'embrassa à plusieurs reprises à gros baisers sonores :
- Vous voilà enfin ! Mon Dieu ! Nous avions si peur et il était impossible d'apprendre la moindre nouvelle !... Ah que le Seigneur soit béni ! Vous êtes vivant ! Mais venez vite, notre bonne mère vous réclame avec impatience !... Elle décline, à l'évidence…
Sans plus s'occuper des autres, elle saisit Olivier par la main pour l'entraîner à sa suite. Il se laissa emmener, soulagé de rompre un entretien houleux qu'il commençait à se reprocher parce qu'il s'estimait ridicule de l'avoir engagé. Si peu de temps après avoir échappé à une mort abominable et fait tant d'efforts pour se tourner vers les splendeurs de l'éternité, il retombait sur la terre à un niveau indigne de lui. Assurément, il n'avait pas le droit d'aimer cette fille et moins encore de s'immiscer dans la vie qu'elle se choisissait. Il fallait oublier une bonne fois pour toutes les paroles de Bertrade. D'ailleurs, elle pouvait s’être trompée…
Mathilde reposait dans l'une des deux chambres de l'étage et il suffit d'un regard à Olivier pour comprendre que la fin approchait. La respiration était difficile, stertoreuse et, sur le visage décoloré aux yeux creux, les ailes du nez se pinçaient déjà, mais elle réussit à esquisser un sourire pour le visiteur. Elle souleva même vers lui une main qu'il prit dans les siennes.
- Vous êtes là, souffla-t-elle. Dieu… en soit loué !
- Ne parlez pas ! Cela vous épuise.
- Il faut… que je parle. A vous… seul !
Elle n'eut pas besoin de se répéter. Dociles, les trois femmes passèrent dans la pièce voisine cependant qu'Olivier s'agenouillait près du lit pour être plus proche de la malade :
- Vous avez quelque chose à me confier ?
- Mon fils ! Il devient fou… Il se croit… l'instrument du Grand Maître… et veut tuer le Roi. Il faut… l'empêcher !
- Comment faire ? Je ne sais même pas où il est !
- A Corbeil… chez les chanoines de Notre-Dame…
- Il travaille après avoir juré…
- Ce n'est pas… une cathédrale… et surtout… il attend que… le Roi… comme chaque automne… aille chasser… à Fontainebleau. Il croit…
Une crise d'étouffement lui coupa la parole et la rejeta sur le côté. Olivier la prit dans ses bras pour la soulever et l'aider à respirer. Ce faisant, il vit qu'elle avait subi plusieurs saignées et qu'il n'y avait sans doute plus beaucoup de recours. Doucement, il la reposa sur les oreillers, prit au chevet une petite écuelle à demi pleine d'un liquide foncé qu'il huma et dont il but quelques gouttes. C'était une tisane où entraient certainement du lierre et de l'aunée - preuve que le jeune Gildas n'était pas si maladroit ! Il souleva de nouveau Mathilde pour lui en faire boire mais elle n'en avala qu'à peine une gorgée et détourna la tête en crachant le reste.
- Non, inutile ! souffla-t-elle. Je vais mourir et c'est bien ainsi. Vous… par pitié, allez rejoindre… mon fils ! Il faut… le sauver… de lui-même.
Elle ferma les yeux avec un gémissement qui fit accourir Juliane. A l'aide d'un linge, celle-ci essuya le liquide qui avait coulé sur le menton et le cou, puis arrangea le drap, les oreillers.