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- Je vais rester près d'elle à présent, mais vous, messire, il faut vous cacher. Aubin a été chercher le curé d'Argenteuil : il ne va pas tarder à arriver.

- Me cacher ? Non. Je m'en vais. J'étais seulement venu vous dire adieu.

- Adieu ? Mais pourquoi ?

- Je suis banni du royaume. Le Roi a ma parole…

- Oh, mon Dieu ! Où devez-vous aller ?

- En Provence. Je rentre chez moi, à Valcroze… si tant est que j'aie encore un chez moi !

- Et si vous n'en aviez plus ?

- Il me restera le pays… mes belles gorges du Verdon et tous les braves gens qui me connaissent… Je saurai y vivre : une hutte de berger suffira…

A l'évocation de ses terres d'enfance, le dur visage se chargea d'une lumière de tendresse, mais l'agonisante avait entendu :

- Alors… vous n'aiderez pas Mathieu ?

Elle se mit à pleurer et bien sûr à tousser, et le bruit de sa respiration était effrayant. Juliane s'empressa pour l'aider en murmurant :

- Elle ne cessait de dire que vous seul pouviez détourner Mathieu de son dessein. J'avais beau lui répéter que vous étiez prisonnier… que peut-être on ne vous reverrait pas, mais elle s'entêtait à assurer que vous reviendriez. Et vous êtes là.

Il y avait un reproche dans sa voix, dans ses yeux qui suppliaient. Il se sentit soudain las. En venant avant la séparation définitive, il espérait un moment de sérénité, d'affection née de l'inquiétude où l'on avait été de lui, quelque chose à emporter avec lui comme un viatique et qui lui tiendrait chaud le reste de sa vie. Mais il avait trouvé Aude bavardant avec Gildas désormais en pied dans la maison. Si Juliane s'était jetée à son cou avec cette fougue, c'était parce que la prédiction de Mathilde se réalisait et que l'on comptait sur lui pour ramener Mathieu à la raison. C'était triste mais il fallait accepter les faits comme ils viennent : dans cette demeure il n'avait été qu'un passant secouru qui avait encore une dette à payer.

- Où se trouve Corbeil ? demanda-t-il.

- A sept ou huit lieues au nord de Fontainebleau et Fontainebleau est…

- Je sais où c'est. Il m'est advenu… en d'autres temps, de me rendre à la grande commanderie de Dormelles et même d'y séjourner. Ce n'est pas très loin et je connais le manoir royal.

- Vous voulez y aller ?

- Pourquoi pas ? C'est la route du sud que je dois emprunter et l'on ne m'a pas imparti une durée précise pour la parcourir. Avec votre permission, je vais prendre dans le fruitier les quelques hardes que j'y ai laissées et je pars…

- Quoi ? Déjà ? La journée est avancée. Restez au moins cette nuit.

- Non. Je n'aime pas les adieux qui s'éternisent. D'ailleurs…

Le son d'une clochette venait de se faire entendre au-dehors : le curé d'Argenteuil arrivait avec les Saintes Espèces, flanqué sans doute d'un enfant de chœur. Olivier descendit juste à point nommé pour voir le prêtre pénétrer dans la maison, tenant en main le ciboire protégé sous son étole violette. Olivier mit genou en terre sur son passage et se releva quand l'escalier grinça sous son pas. Aude était devant lui, mais Gildas était derrière elle. Il s'inclina en un froid salut :

- Adieu, demoiselle ! Je vais faire en sorte de ramener votre père à la raison et de vous le renvoyer.

- Il ne reviendra pas parce qu'il ne veut pas habiter dans ce qui m'appartient.

- Nous verrons ! Ma tâche accomplie, je poursuivrai mon chemin…

- Mais il ne vous écoutera pas ! Il est furieux de ce que vous avez tenté pour nous.

- Soyez sûre que je ferai en sorte qu'il m'écoute. Rémi est avec lui, je suppose ?

- Oui, mais…

- A nous deux nous réussirons ! Adieu, demoiselle ! Votre mère vous appelle pour la cérémonie.

Et il sortit de la maison. Aude voulut le suivre, mais Gildas la retint.

- Vous devez monter ! Moi je vais lui parler.

Le jeune homme gagna le jardin au moment où Olivier entrait dans son ancien logis et, n'osant pas l'y rejoindre, il choisit de l'attendre. Pas longtemps d'ailleurs : au bout de quatre ou cinq minutes, Olivier sortit avec à l'épaule un sac où il avait mis ses vêtements de rechange, qu'il avait trouvés propres et repassés. Il fronça le sourcil en se trouvant nez à nez avec Gildas :

- Que voulez-vous ?

- Savoir pourquoi vous me détestez. Car vous me détestez, n'est-ce pas ?

- Je n'ai guère de raisons de vous aimer. On vous avait interdit de venir ici et vous avez sauté sur le premier prétexte venu pour accourir et vous rendre utile. Vous avez fait du bon travail, je le reconnais, mais pour un futur prêtre vos raisons profondes me semblent un peu troubles…

- Je serai médecin… et non clerc, n'ayant pas la vocation suffisante comme je le croyais.

- C'est la fille de la maison qui vous a converti ?

- Vous devriez me comprendre. N'étiez-vous pas Templier ?

- Je le suis toujours. Mes vœux, à ma connaissance, ne sont pas rompus.

- Un légiste dirait qu'ils sont caducs puisque le Temple n'existe plus. Cela ne vous empêche pas d'être amoureux d'elle comme je le suis. Devons-nous pour autant être ennemis alors que nous avons combattu ensemble ?

- Je ne suis pas votre ennemi. Je veux seulement que vous me laissiez en paix. J'ai une longue route devant moi.

- Commençons-la ensemble ! Dès que le prêtre en aura fini, je prendrai congé et nous rentrerons à Paris.

- Paris m'est interdit.

- Dans ce cas il faut que vous franchissiez la Seine. Raison de plus pour que j'aille avec vous. Nous trouverons sans doute une barque et je vous ferai traverser.

- Et moi j'entends me passer de votre compagnie…

Ecartant le jeune homme, Olivier se dirigea rapidement vers la clôture, mais Gildas ne voulait pas en rester là. Il lui emboîta le pas et sortit avec lui sur le chemin qui menait à la Seine.

- Au nom de Dieu, ne soyez pas si têtu. Laissez-moi vous apporter le peu d'aide dont je suis capable.

- Pourquoi ? Pour pouvoir vous en vanter auprès de votre belle ?

- Oh ! Vous êtes injuste et cruel. Mes intentions sont bonnes, je vous l'assure.

- L'enfer est pavé de bonnes intentions, dit-on ! Faites-moi grâce des vôtres et retournez là-haut !

- Non. Pas tant que je ne serai pas certain que vous aurez franchi l'eau sans encombre. C'est pour moi… une sorte de devoir.

- Je me demande bien pourquoi ?

- Peut-être parce que vous êtes de ces hommes qu'on ne peut se défendre d'admirer…

Il courait à présent à côté d'Olivier qui dévalait la pente à vive allure. Mais, brusquement, celui-ci s'arrêta et fit face à l'obstiné.

- Eh bien, admirez-moi de loin. Allez-vous, oui ou non, me laisser tranquille ?

- Non ! Pardonnez-moi !

Olivier poussa un soupir excédé, posa son sac… et son poing partit comme une catapulte en direction du menton de Gildas qui s'écroula sans dire « ouf » dans l'herbe roussie. Après quoi, le fils de Sancie reprit son bagage et son chemin sans plus regarder en arrière. Il se sentait tout à coup beaucoup mieux…

CHAPITRE XIII

MATHIEU DE MONTREUIL

Lorsqu'il fut en vue de Corbeil, le surlendemain, Olivier s'arrêta un moment pour souffler et tenter de se repérer au sommet de l'étroite crête séparant la vallée de la Seine de la vallée de l'Essonne. D'où il se trouvait, il comprit pourquoi les chanoines de la collégiale pouvaient assumer la restauration de leur église et s'offrir les services d'un bâtisseur de cathédrales même recherché par la justice du royaume. Installée entre la rivière et le fleuve qu'elle débordait en l'enjambant au moyen d'un beau pont, cette petite ville bruissait d'activité avec ses moulins dont les ailes ou les roues battaient l'air ou écumaient l'eau, ses chalands transportant vers Paris la farine et autres produits de la région, ses clochers aussi d'où s'envolaient alors les douces notes de l'angélus du soir. La brume montant des eaux - les jours d'automne se faisaient de plus en plus courts ! - empêchait de les compter et aussi d'en distinguer les détails. Celui auquel travaillaient Mathieu et Rémi aurait dû être le plus haut, mais s'il avait subi de graves dommages il se pouvait aussi qu'il fût le plus bas. Tout autour et jusqu'à l'infini c'étaient les prairies, les chemins creux, les labours et pour finir le noir manteau de la forêt toujours recommencée.