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Pierre de Montou acheva le pichet de vin, se torcha les lèvres à sa manche, renifla, puis :

- Si vous me disiez au juste ce que vous avez en tête, nous gagnerions du temps.

- Je voudrais que la cathédrale adjure Philippe de ne pas s'approcher de Fontainebleau pour y chasser cet automne comme à son habitude.

- C'est là que Mathieu l'attend ?

- Pour l'instant, Mathieu est à Corbeil où il ne cesse de guetter le passage de l'escorte royale.

- Mais enfin, vous et son fils n'êtes pas assez grands pour l'empêcher de se lancer dans cette aventure insensée ?

- Heureux d'entendre que vous la jugez ainsi à présent ! Peut-être vaudrait-il mieux que je vous raconte ce qui s'est passé depuis que nous nous sommes quittés à la Tour de Nesle. Si toutefois vous avez le temps ?

Montou s'étendit de tout son long sur sa couche, les bras croisés derrière la tête :

- Oh, je l'ai largement ! Vous savez bien que je suis un oiseau de nuit !

Olivier n'était pas l'homme des longs développements, ce fut à la fois bref et précis. Montou l'écoutait, les yeux mi-clos comme un enfant que berce une belle histoire, mais les démêlés avec le Roi le remirent droit et singulièrement attentif :

- Il vous a rendu la liberté ? lâcha-t-il avec stupeur.

- Contre ma parole d'éviter Paris et de ne jamais revenir en France. Une parole que j'ai violée pour la première fois afin de venir vous voir, ajouta Olivier avec tristesse. J'ai honte, mais la sauvegarde de Mathieu est d'un tel prix pour moi ! Pouvez-vous me comprendre ?

- Il me reste assez de chevalerie pour deviner ce qu'il vous en coûte, mais vous avez eu raison de venir : je crois être en mesure de vous rassurer sans qu'il soit besoin de mes flèches ou de quoi que ce soit d'autre : le Roi n'ira pas à Fontainebleau cet automne.

- Comment le savez-vous ?

- J'ai une ou deux sources en bons lieux, mais cette fois point n'en ai nécessité car ce que je vais vous dire tout le monde le sait : Philippe laissant les affaires aux mains d'Enguerrand de Marigny a choisi d'aller prendre son repos et chasser sur les bords de l'Oise…

- Il est retourné à Maubuisson ?

- Non. A Pont-Sainte-Maxence. Près du bourg il a fondé il y a quelques années, et à la demande de son épouse, l'abbaye de Montcel confiée aux clarisses et, bien entendu, il s'est bâti à côté un petit château, proche d'ailleurs de la Cour-Basse, celui de Philippe de Beaumanoir, l'un de ses conseillers les plus écoutés. Peut-être même un ami…

- Cela ne veut pas dire qu'il n'ira pas aussi à Fontainebleau !

- C'est impossible. Il n'effectuera pas d'autre séjour hors de Paris alors que l'hiver approche. Ainsi, mon ami, vous pouvez repartir tranquille vers ce pauvre Mathieu. Il attendra en vain et si quelqu'un doit se charger d'exécuter les volontés du Grand Maître, ce ne sera pas lui !

Le soupir qui dégonfla la poitrine de Courtenay était de taille à faire envoler la toiture. Cet homme hors du commun avait le don de lui inspirer une confiance absolue. Cependant il voulut se faire encore un peu l'avocat du diable :

- Il peut être contraint d'interrompre son séjour. Le royaume…

- … est en paix… quoi qu'il me soit dur de l'admettre. Les ligues formées après la mort du Grand Maître ont été calmées et le prêt que Marigny a obtenu des Lombards a renfloué les finances. Enfin, souvenez-vous qu'en hiver on ne se bat pas. Le repos qu'il doit penser avoir bien mérité, le Roi le passe à Pont-Sainte-Maxence. Un point c'est tout.

Il n'y avait rien à ajouter à cela. Olivier rendit les armes avec plaisir. A présent, il avait hâte d'aller rejoindre Rémi afin de lui porter la bonne nouvelle. Lui et son père pourraient œuvrer en paix pour les chanoines de Corbeil et lui-même reprendre sa route vers le ciel bleu du pays natal. Il se leva mais Montou le retint :

- Où pensez-vous aller comme ça ? Il fait nuit et les portes de Paris sont fermées…

- C'est vrai. J'oubliais ! J'oubliais même que je suis fatigué.

- Alors demeurez et reposez-vous ! fit Montou en se relevant. Dormez tout votre soûl, les lieux sont à vous !

- Vous sortez ?

- Une ou deux affaires à régler. A l'aube je serai là pour vous dire adieu !

Ayant dit, il s'enveloppa dans son grand manteau noir, enfonça sur son crâne un chapeau informe et sortit. Sans emporter l'arc dont il jouait si bien et dont Olivier, avant de se coucher, alla s'assurer qu'il était toujours à sa place. Cela fait il s'étendit sur la paillasse et s'endormit dans l'instant.

Ce fut le coq asthmatique du prieuré Saint-Denis-de-la-Châtre relayé par la cloche de prime qui le réveilla, et aussi le froid plus mordant aux approches de l'aube. Montou n'était pas rentré. Il examina par la fenêtre le ciel qui lui parut relativement clair, puis hésita sur ce qu'il convenait de faire. Se sentant dispos, il était pressé à présent de repartir et souhaitait franchir les portes dès l'ouverture, mais d'autre part son hôte avait spécifié qu'il serait de retour à l'aube pour lui dire adieu… Après réflexion et comme la meilleure manière de se réchauffer était d'avaler quelque chose, il choisit de descendre dans la salle et d'y déjeuner en attendant l'oiseau de nuit.

Gros-Moulu y était déjà, caressant d'un balai négligent les détritus laissés par les clients de la veille, mais dans l'âtre le feu flambait et Olivier s'en approcha avec satisfaction.

- Puis-je manger un morceau ? demanda-t-il au tavernier qui n'avait pas eu l'air de s'apercevoir de sa présence.

Sans un mot, celui-ci alla couper une large tranche à un chanteau de pain, tira un pot de petite bière à un tonneau près du comptoir, posa le tout sur une table et retourna à son balai :

- C'est maigre ! se plaignit Olivier.

Gros-Moulu, décidément peu enclin à la conversation, fit signe qu'il avait compris, repartit couper une autre tranche, y ajouta un gros oignon, un morceau de fromage, une nouvelle pinte de bière et vint les servir à son client en tendant une paume significative. Olivier comprit, paya son écot et après une courte prière, s'absorba dans son repas. Cela lui prit un peu de temps. Comme le Temple l'avait appris de l'Orient, comme il l'avait appris du Temple, il mangeait lentement par respect pour la nourriture de Dieu qu'il convient de prendre en silence. Sur ce point il n'avait rien à craindre du tavernier qui continuait son esquisse de ménage sans plus s'occuper de lui. Mais, quand il en fut aux dernières miettes, il fut bien obligé de constater que Montou n'était toujours pas rentré et que le jour était levé. Il en fit autant :

- Je ne peux pas l'attendre plus longtemps, dit-il à Gros-Moulu. Je dois partir et tu lui feras mes adieux. Dis-lui aussi que, s'il a besoin de moi, il sait où me trouver. J'y serai jusqu'à la fin de l'année, précisa-t-il en ajoutant une piécette à titre d'encouragement.

Le gros homme fit signe qu'il avait entendu, toucha son bonnet et, tout de même, lâcha :

- De ton côté tu peux revenir ici quand tu veux ! Même sans lui.

- Merci !

En se dirigeant vers le Petit-Pont pour gagner la rive gauche, Olivier essaya d'analyser ce qui avait bien pu le pousser, il y a un instant, à dire qu'il resterait à Corbeil jusqu'à la fin de l'année alors qu'hier soir, après avoir reçu l'assurance que le Roi ne viendrait pas à Fontainebleau, il était décidé à reprendre son chemin à destination de Valcroze. Cela lui était venu spontanément et, à y songer, il finit par conclure en son désir profond de n'abandonner Mathieu et Rémi qu'une fois certain que, prédiction accomplie ou non - et au fond de lui-même il était persuadé qu'elle le serait ! -, l'année fatidique serait achevée. La famille de ses amis pourrait à ce moment se ressouder et s'en aller travailler en paix pour d'autres cathédrales sous d'autres cieux. A ce point de sa cogitation, la pensée que les cieux en question pouvaient être méditerranéens lui traversa l'esprit mais il la chassa avec colère. N'avait-il pas à expier le grave manquement à l'honneur qu'il venait de commettre ? Or, s'il ne savait pas encore quelle forme de pénitence lui imposerait le confesseur qui l'entendrait, elle ne pouvait en aucun cas inclure la présence d'une éblouissante jeune fille.