En entrant dans Corbeil le lendemain - sachant qu'à la tombée de la nuit les portes seraient closes - il avait demandé l'hospitalité à un monastère à une lieue de la ville - il était toujours aussi heureux de la bonne nouvelle qu'il apportait à Rémi, mais cette espèce d'état de grâce ne résista pas longtemps quand il fut aux abords du chantier. Au lieu d'être à l'échafaudage, les ouvriers causaient groupés autour de Cauvin et de Rémi. Celui-ci se détacha du groupe en apercevant Olivier. Il était pâle, visiblement inquiet, et cela pour la meilleure des raisons : Mathieu avait disparu.
- Comment ça, disparu ? demanda Olivier.
- Il a quitté le chantier hier dans l'après-midi pour rentrer chez lui. Quand j'y suis allé, moi, il n'y était pas et personne, cependant, ne l'a vu sortir. Ne sachant trop où il avait pu se rendre, je l'ai attendu. Et même toute la nuit sans qu'il reparaisse.
- Avez-vous bien visité la maison ? Il a peut-être laissé un billet, quelques lignes d'écriture.
- Je n'ai rien trouvé, mais j'étais tellement fébrile : j'ai mal cherché sans doute !
- Allons voir !
Il n'y avait rien à voir. La maisonnette au bord de l'eau était parfaitement en ordre. Rien qui indiquât un départ précipité ou une attaque quelconque. Rémi d'ailleurs s'en serait aperçu au premier coup d'œil. A force de chercher, cependant, le jeune homme finit par remarquer que, dans le coffre de son père, plusieurs vêtements manquaient en sus de ceux qu'il avait sur lui. En outre, la petite réserve d'argent qu'il y gardait était diminuée de moitié.
- Il serait parti en voyage ? conclut Rémi sans réussir à y croire entièrement. Mais pour quoi faire et, surtout, pourquoi ne m'avoir rien dit ?
- Pour que vous ne vous y opposiez pas ! Je me demande… oh, ce n'est pas possible ! Comment aurait-il pu savoir…
- Quoi ?
- Que le Roi ne viendra pas à Fontainebleau cet automne pour l'excellente raison qu'il est à Pont-Sainte-Maxence, sur l'Oise. Je l'ai appris à Paris et je me suis mis en route de venir vous l'apprendre à vous… mais en aucun cas à lui. C'était l'assurance pour nous qu'il ne commettrait pas la folie qu'il méditait. Il n'y avait plus qu'à laisser rouler le temps…
- Vous en êtes certain ?
- Oui ! A Paris tout le monde le sait, paraît-il. Il faut que Maitre Mathieu ait rencontré une personne de là-bas qui l'ait mis au courant ! Nous ne sommes pas si loin et les bateaux qui ravitaillent la ville…
Olivier s'interrompit. Bien sûr, ce ne pouvait être que cela ! Les chalands qui descendaient presque quotidiennement la Seine la remontaient aussi, tramés par les puissants chevaux au long des chemins de halage. Comment n'avait-il pas pensé qu'il ne rapportait qu'un secret éventé ? Il avait suffi que le maître bâtisseur s'entretint avec l'un de ces hommes pour apprendre ce qu'on était déterminé à lui cacher…
- Quel imbécile je fais ! exhala-t-il, furieux, puis se retournant vers son ami. Savez-vous si, hier matin, il est descendu au port et s'il a conversé avec quelqu'un ?
- Non, mais on peut toujours se renseigner…
Tous deux allèrent aux quais, et se partageant l'ouvrage, interrogèrent diverses personnes. Mathieu, avec sa stature, son bras quasi immobile et sa tête de vieux lion, y était universellement connu. Or aucun de ceux qu'ils questionnèrent ne put dire qu'ils l'avaient seulement vu et aucun bateau n'avait descendu le fleuve la veille ou le matin même.
C'était à se taper le crâne contre le mur !
Le soir venu, enfermés dans la maison, ils tinrent conseil avec Cauvin. Le contremaître n'ignorait rien des projets régicides de son patron. Il ne les approuvait pas, mais était prêt à courir bien des risques afin de lui porter secours.
- Si Olivier a raison, dit-il, l'un de nous doit aller voir là-haut ce qu'il en est. Même si nul ne s'en aperçut, Maître Mathieu a dû rencontrer un bavard quelconque.
Son regard en même temps se posait sur Courtenay, disant clairement que cette tâche lui revenait de droit. Personnellement il ne pouvait s'éloigner du chantier dont, en l'absence du patron, il assumait la bonne marche. Chose importante vis-à-vis des chanoines qui avaient pris le risque d'embaucher un homme recherché par le pouvoir. On ne pouvait les remercier en laissant tomber leur ouvrage, si généreusement payé au surplus.
Rémi, lui aussi, avait traduit le coup d'œil du contremaître. Il dit :
- Il faut que ce soit moi ! Olivier ne peut revenir encore une fois sur ses pas ! Ne demandez pas d'explications, Cauvin : c'est ainsi !
Olivier, lui, n'était pas de cet avis. Quelque chose le tracassait et il pensa tout haut :
- Cela ne ressemble pas à Maître Mathieu ! S'il était parti si loin, opérant de la sorte une totale reconversion, il n'y serait pas allé sans rien dire, en tapinois, laissant tout le monde ici dans l'embarras. Sans compter l'angoisse de Rémi. En outre, même s'il n'est plus tout à fait le même homme depuis qu'il s'accroche à ce qu'il appelle sa mission, il ne peut avoir renoncé à son sens du devoir et de la probité en se résignant à passer pour un voleur aux yeux du chapitre de la collégiale…
- Que proposez-vous alors ? grogna Cauvin.
- D'attendre encore un peu. Au moins cette nuit, et demain de chercher à en apprendre davantage. Nous avons passé le port au peigne fin aujourd'hui et sans résultat. Essayons demain le reste de la ville pour savoir si quelqu'un l'a vu, à défaut de lui parler !
- Cela me semble sage, approuva Rémi. Peut-être nous sommes-nous affolés trop vite et ne tardera-t-il plus à rentrer ?
- Pourquoi pas, finalement ? fit Cauvin en étouffant un bâillement. N'importe comment, les portes sont fermées, alors tâchons de dormir cette nuit. Demain il fera clair… du moins il faut l'espérer.
On se sépara là-dessus. Cauvin, qui logeait chez l'un des maçons, retourna vers son habitation, et Rémi tint à garder Olivier auprès de lui au lieu de le laisser retourner à l'auberge.
Au matin Mathieu n'était toujours pas revenu. En revanche, une fois prime sonnée, arriva au chantier un petit prêtre de l'église Saint-Etienne-d'Essonnes qui réclamait « Maître Bernard ». On lui indiqua la cabane aux plans où se trouvaient Rémi et Olivier. Il venait rapporter que son curé et le bailli étaient d'accord pour que le maître d'œuvre puisse récupérer quelques pierres de l'ancienne commanderie templière de Saint-Jean-en-l'Isle presque entièrement détruite.
- Il y avait à cet endroit une commanderie ? ne put s'empêcher de demander Olivier.
- Oh, pas énorme, mais avec de jolis bâtiments. Après l'avoir fouillée de fond en comble, les gens du Roi y ont mis le feu… et puis ceux du village se sont servis avant que le bailli ne fasse défense d'y toucher… Et lorsque Maître Bernard est venu…
- Quand était-ce ? interrogea Rémi.
- Il y a deux ou trois jours, je crois… Attendez, que je me souvienne exactement ! Oui, c'était il y a deux jours au matin. Il était en train de parler dans l'église avec notre curé quand j'y suis entré, encore tout ébaubi d'avoir vu passer sur le grand chemin le train de notre sire le Roi…
- Le quoi ?
Avec un bel ensemble, Olivier et Rémi avaient lâché la même question. Ce qui fit sursauter le clergeon tant ils y mirent de force. Il les regarda avec une vague inquiétude :