- C'est possible, mais pourquoi des femmes sans importance auraient-elles à en pâtir ?
- N'oubliez pas Gontran Imbert ! Si les lois et décrets du règne précédent sont abolis, il se hâtera de se souvenir de sa condamnation et se fera une joie d'aller aux genoux de Louis lui demander de la détruire.
- Alors les dames de Passiacum seront à sa merci, poursuivit Olivier. Il ne faut pas les y laisser…
- Demain nous irons les quérir, affirma Cauvin avec une autorité inattendue. Puisque je remplace Maître Mathieu, il me paraît normal de prendre soin de sa famille, continua-t-il avec à l'adresse de Courtenay un regard où entrait du défi.
La riposte vint d'elle-même :
- Elles ont Rémi. Dorénavant, c'est lui le chef de famille !
- Je ne vois pas pourquoi il refuserait mon aide. N'ai-je pas tout partagé des bonnes et des mauvaises heures jusqu'à ce jour ? Et puisqu'il vous est interdit de revenir sur vos pas… Messire, renchérit-il avec un respect légèrement railleur qui rétablissait une distance, mais aussi une exclusion, cessez donc de vous soucier de nous !
Olivier lui tourna le dos et prit Rémi aux épaules pour l'accoler :
- Jamais je ne cesserai de me soucier de vous et des vôtres, fit-il avec une émotion profonde, et cela où que je sois. Ne l'oublie pas, si d'aventure tu en avais besoin, que le chemin n'est pas si long qui mène à mon pays…
CHAPITRE XIV
LA TOUR FOUDROYÉE
Les deux compagnons mirent plus de quatre mois à atteindre les États du Pape. L'hiver, précoce cette année-là, fut sur eux presque aussitôt après leur départ avec ses vents mordants, ses neiges où se perdait la trace du chemin, ses forêts obscures où s'attardaient les nuits interminables avec leurs bandes de loups contre lesquels à plusieurs reprises il leur fallut combattre, les brigands aussi bien que, le voyageur étant rare à la mauvaise saison, ils se tinssent volontiers au chaud dans leurs tanières.
Dès qu'il ne s'agissait plus de lui seul, Olivier se résolut à puiser dans la bourse remise par Alain de Pareilles pour leur acheter, à Corbeil, d'amples et épais manteaux à capuches, de solides souliers capables de les mener au bout de la route. Il ne pouvait être question, en effet, de s'offrir des montures qu'il eût fallu entretenir et peut-être abandonner à la dent des bêtes sauvages. Ils iraient à pied comme les pèlerins qu'ils n'étaient pas mais qu'ils devinrent tout naturellement à mesure qu'ils progressaient. Le vieux fond templier enfoui en eux depuis si longtemps se réveillait, remontait en surface. Essentiellement la dévotion à Notre-Dame dont les chevaliers à la croix rouge avaient si fort contribué à universaliser le culte. Pour Olivier, ce retour à la ferveur ancienne était simple parce que jamais complètement abandonnée, mais pour Pierre dont le parcours s'était nourri de violence et d'idées de meurtres, cela semblait moins facile. Pourtant c'est bien ce qui se produisit et de façon toute simple, sans la moindre ostentation et sans gommer pour autant les aspérités de son caractère. C'était un peu comme si Montou s'éveillait d'un profond sommeil. Olivier le comprit quand, arrivés à Sens dont l'archevêque était ce même Jean de Marigny si méprisable, celui-ci demanda alors que, devant la cathédrale Saint-Etienne, ils écoutent les battements graves de la cloche nommée Marie dans sa Tour de Plomb :
- Existe-t-il des lieux de pèlerinage à la Mère de Dieu dans votre Provence ?
- Beaucoup ! Rien qu'à Marseille il y en a trois : Notre-Dame-de-Confession, Notre-Dame-de-l'Huveaune et Notre-Dame-la-Brune. D'autres aussi, mais il y en a une qui me touche de près parce que ma mère aimait s'y rendre : Notre-Dame-de-l'Etoile à Moustiers. Mon père m'a dit, ajouta-t-il avec un sourire, qu'elle y était allée prier la Vierge Marie afin de m'empêcher d'entrer au Temple.
- Elle n'a pas été exaucée.
- Non. Pourtant, jusqu'à l'heure dernière, elle lui a gardé une profonde et tendre dévotion… C'est un lieu magnifique et quasi sauvage : une chapelle accrochée à la montagne au-dessus d'un village tapi au fond d'une gorge, avec un petit et sévère monastère.
- Alors, s'il vous plaît, faisons vœu, si la Vierge Marie nous accorde d'arriver entiers sur la terre de Provence d'aller prier tout au long de la route à chaque sanctuaire où elle est vénérée et d'achever notre pérégrination au pied de cet autel après avoir atteint Valcroze…
- Si Valcroze existe toujours…
Ainsi firent-ils, mais sans pour autant chanter des cantiques et prier à longueur de journée. Il y avait les embûches, les dangers, le mauvais temps contre lesquels il fallait lutter, mais aller d'église en moutier valait souvent l'asile pour la nuit ou pour quelques jours quand soufflaient les tempêtes. Olivier se souvenant qu'il était imagier trouvait toujours quelque statue à réparer ou un motif de pierre à recréer, et Montou participait aux rudes travaux de la communauté. A Fontenay où ils passèrent Noël, ils restèrent quinze jours et aussi à Cîteaux. Dans l'immense et splendide Cluny où Montou soigna une mauvaise grippe près d'un mois, et ainsi de suite. Ils évitaient les anciennes templeries, surtout celles tenues à présent par les Hospitaliers. Peut-être parce que, ne cachant pas ce qu'ils avaient été, ils refusaient la pitié condescendante de leurs anciens rivaux. Quant au laissez-passer de Philippe, ils n'en eurent guère l'usage, ne le gardant qu'à titre de souvenir. Mais ils prièrent pour cette âme étrange, complexe, indéchiffrable, sauf au regard de Dieu, en son amour pour la France et son mépris des hommes.
Quand, après Lyon, on entama la descente de la vallée du Rhône, le temps, si rude jusque-là, se fit plus clément. Un soleil tout neuf brilla dans un ciel sans nuage. Le fleuve roulait des eaux tumultueuses, mais ses rives offraient parfois une crique où il s'apaisait. Ce que voyant, Olivier abandonna la vieille voie romaine pour y descendre. Là, sans autre explication, il se mit à enlever ses vêtements.
- Ah çà, mais que faites-vous ? demanda Montou.
- Je vais me laver ! Et je vous conseille d'en faire autant !
- Moi ? Il fait encore trop froid et je n'ai pas envie de retomber malade.
En fait la propreté corporelle n'était pas son péché mignon. A Paris, s'il lui arrivait de s'aventurer dans certaine étuve, c'était moins pour y sacrifier à l'hygiène qu'avec l'idée d'y rencontrer une des affriolantes coquines qui avaient là leurs habitudes. Au Temple d'ailleurs, on n'était pas tellement porté sur les bains et, depuis qu'il l'avait quitté par force, Montou était toujours parti de ce principe que la crasse tenait chaud, surtout en hiver.
Durant sa maladie à Cluny, le frère infirmier lui lavait le visage et les mains mais sans s'aventurer beaucoup plus loin. Olivier, lui, s'il s'accommodait des odeurs fortes émises par son compagnon sachant bien que les siennes ne valaient guère mieux, souffrait réellement de cette malpropreté qui lui collait à la peau depuis des semaines. La tentation de l'eau fut alors trop puissante : il n'y résista pas et s'y plongea après avoir arraché une poignée d'herbe avec laquelle il s'étrilla de son mieux, mais sans illusion : faute de savon, ce serait insuffisant pour le nettoyer vraiment. L'eau était froide, mais revigorante et, même s'il ne s'y attarda pas, même s'il fallut bien réendosser des hardes qui avaient grand besoin d'un bon lessivage, il se sentait beaucoup mieux lorsque l'on reprit la route. Surtout moralement. Ce qu'il avait souhaité, c'était abandonner au fleuve les sanies de son esprit autant que celles de son corps afin d'être plus neuf au moment de retrouver sa terre natale. Et il eut la nette sensation d'y être parvenu. Seule restait l'épine plantée dans son cœur et que sa dernière rencontre avec Aude empoisonnait. Se savoir aimé d'elle l'avait soutenu durant sa captivité de Passiacum. La déconvenue n'en avait été que plus amère. Surtout, considérant qu'il avait vingt ans de plus qu'elle et que c'était dans les lois de la nature qu'elle se tourne enfin vers le garçon de son âge, bien fait, aimable, qui l'avait emportée loin de la tour de Nesle au cours de cette maudite nuit. A l'heure présente, elle avait dû rejoindre Rémi avec sa mère… et sans doute aussi Gildas décidé à changer tout son avenir par amour pour elle. Cependant, Olivier avait beau se répéter que c'était mieux ainsi, il ne pouvait s'empêcher d'en souffrir.